85
Hôte : Shana ; 12h17 – Clairière de l’autel du dernier sacrifice
Mes perceptions se connectent aux sens de Shana, qui maintient la corde de son arc tendue. Ses bras se crispent, son visage se contracte, ses yeux fixent un point distinct, son souffle se bloque, elle maîtrise un tremblement. « Les grikans sont vraiment des monstres qui n’ont aucun respect ! » Ses doigts se relâchent, la flèche file. La poitrine du grikan dansant sur le corps de Karl est perforée, il s’écroule brutalement. Non loin, d’autres maintiennent Émi au sol, déchirant ses vêtements.
— Non ! Lâchez-moi ! Je ne veux pas ces trucs en moi !
La jeune femme sanglote, essaye de se débattre, les griffes tranchent lentement sa peau. « Saleté de monstres ! » Les grikans rient, savourant sa douleur. Une flèche vient perforer le crâne de celui qui est le plus proche d’Émi. Les autres se retournent avec un ricanement. Sa main touche son carquois, mais ses doigts rencontrent le vide. « Ce n’est pas vrai… Où sont mes flèches ! J’ai dû en perdre en esquivant tout à l’heure. » Ses pensées sont omniprésentes, il m’est difficile de maîtriser l’arrêt des miennes pour avoir un flux harmonieux. Brusquement, Grigs, sans avertissement. perfore avec son épée le cœur d’Émi.
— Espèce de salopard !
— Ar preg luacha, ett nea ed gro sei.
« Je préfère l’archère, elle a de gros seins. » En un instant, me voilà à traduire la pensée de Grigs, pendant que Shana enrage de leurs rires dédaigneux et acerbes, qui font vibrer ses tympans.
— Grig, Grag, nor aer pend luacha ed atasu.
— Ett ene pok pak rett nea not piga.
« Grig, Grag, nous allons prendre l’archère de force. » La voix de Grigs est bestiale, ses yeux affichent du mépris. « Elle ne pourra pas résister à notre puissance. » Celle de Grag est puissante et grasse, mais sans reculer, Shana se tient debout, tout en les observant s’approcher avec avidité. Leurs pas sont lents, ils font grincer leurs dents pointues, leurs griffes acérées frottent les rochers.
— Grigs, nor aer fi vika ru fi sout.
« Grigs, nous allons la violer et la soumettre. » L’intonation de Grig est sèche, pleine de haine. Un grikan sur sa gauche rit fortement tout en tambourinant sur sa poitrine velue.
— Nor aer fi petsu ru fi poss.
« Nous allons la pénétrer et la posséder. » Un autre proche de lui poursuit en sautant sur un rocher.
— Ett erit not prio, not esta.
— Ett erit not zou, not troé.
« Elle sera notre propriété, notre esclave. » Un troisième se rapproche de Shana par derrière et saisit ses mains. « Elle sera notre jouet, notre trophée. » Alors qu’ils approchent encore, elle les observe avec un regard empli de haine. Ses mains tremblent, ses muscles se tendent, sa gorge est sèche. « Ce n’est pas vrai… Je ne l’ai pas vu venir… Je… » Le vent agite ses longs cheveux, mais son corps semble paralysé. Le grikan la met à genoux, elle fixe la lame ensanglantée de Grigs qui goutte encore. Une odeur âcre emplit ses narines, tandis que le Kariss se tient devant elle. Il passe ses doigts griffus sans appuyer sur le visage de Shana. De petites rougeurs, mais aucun saignement.
— Maudits grikans ! Même si je dois y passer, je vais me battre jusqu’au bout.
Elle hurle, ses sourcils sont contractés, sa bouche sèche. Les battements de son cœur s’accélèrent encore. Malgré sa détermination, l’urine coule le long de sa jambe. Cependant, elle ne réagit pas et les fixe avec un regard noir. Grigs sourit cruellement.
— Ar ga ceet uma poar mota.
« Je veux cette humaine pour moi. » C’est étrange, il est important pour moi qu’elle s’en sorte… Non, ce n’est pas mon rôle… Brusquement, un souvenir me revient… lointain. Shana, encore petite, est dans une grande cour. La corde de son arc est tendue, un homme se tient à ses côtés. Il pose sa grande main dans les cheveux de la petite.
— Ne respire pas.
La flèche part… Elle se plante dans le bord blanc de la cible.
— Pourquoi je n’y arrive pas, papa ?
— Il ne faut pas respirer quand tu tires, cela fait bouger ton corps.
— C’est dur de ne pas respirer…
— En effet, cela demande de l’entraînement, mais rien ne te force à pratiquer.
— Non, moi aussi, je veux être forte comme toi.
— Dans ce cas, le bain s’impose ! La tête sous l’eau t’obligera à bloquer ta respiration.
Derrière eux, une femme s’approche et pose ses mains sur ses hanches.
— Essaie de ne pas noyer notre fille, Alaric !
— Ce n’est pas mon objectif, elle est trop talentueuse pour cela.
— Évidemment, elle tient de sa mère, grand nigaud.
— En effet, c’est indéniable.
— Toujours aussi imperturbable.
Soudain, Shana s’élance vers sa mère, puis tire sa robe… Ce lieu est une grande cour, isolée par une haie de trois mètres, une herbe partiellement sous la neige, quelques flocons tombent encore… Les nuages gris rendent le ciel de l’après-midi sombre. Des caisses occupent l’appentis qui longe le vaste bâtiment en granit, dont le toit semble neuf.
— Tu le prends avec nous, maman ?
— J’ai beaucoup de clients, et tu connais la règle !
— Oui, l’argent c’est important… Les loisirs, utiles quand on s’ennuie.
Vivement Alaric pose une main sur la tête de sa fille. Un chat, non loin, tient une souris dans sa gueule… Un couple de pies se niche dans la cabane à oiseaux au fond de la cour.
— Allons au bain public, demain j’ai une mission.
— D’accord, papa !
— Section enfant, grand dadais, et porte une serviette et un maillot !
— Je sais…
— Je sais que tu es au courant, mais t’es une vraie passoire ! Rappelle-lui, Shana !
— Compris, Maman !
Soudain, un homme sort, il fixe la mère de Shana avec un regard paniqué.
— Madame ! C’est le roi ! Le roi vient manger !
— Ne panique pas, triple buse, prépare le service, ouvre le box un.
Me revoilà dans l’instant présent, mais ses sensations ne me sont plus accessibles. Pourquoi mon Chishiki m’a-t-il montré ce souvenir ? Shana est-elle encore en vie ? Vont-ils… Malheureusement, c’est très probable, mais comme toujours agir m’est impossible. Cependant, désormais le nom d’Alaric est bien relié, c’est le père de Shana, donc Kuroki le connaissait. Les fils se relient, mon gardien des connaissances n’agit pas au hasard, il apprend, comprend, progresse. Qu’en est-il de moi, veut-il que ma conscience évolue ?

Annotations
Versions