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Hôte : Yuki ; 12h23 – Atelier de couture de Hanakaze, maison des Naeki
Mes perceptions sont déjà connectées aux sens de Yuki, me voilà à ressentir le confort du canapé en cuir noir sous ses fesses. Ses yeux parcourent les mots du livre posé sur ses genoux. Lentement, ses jambes fluettes s’agitent d’un mouvement de balancier, alors que le silence est entrecoupé par de discrets griffonnements non loin. Son cou se redresse et, depuis son champ visuel, il m’est possible de voir sa mère souriante traçant une ligne sur une feuille. Une brise pénètre par la fenêtre en face de mon hôte, l’air tempéré caresse ses joues, elle replonge le nez dans son ouvrage… Une trentaine de secondes s’écoulent, son rire se déploie. « Takari est trop drôle ! » Un court instant… elle se calme, recommence à lire. « Il veut toujours être sérieux, mais finit par faire l’idiot. » Soudain, la clochette tinte. Discrètement, elle scrute sa maman, qui regarde l’approche de Michel et Aya près du comptoir avec une allure tranquille.
— Tu as déjà trouvé le minerai d’argent ?
La voix d’Etsuko émet un léger gloussement, Michel pose son avant-bras droit sur le comptoir.
— On dirait que tout le village est au courant de ma mission.
— Tu sais que les nouvelles vont vite ici.
— Ne m’en parle pas… Au fait, est-ce que tu pourrais me faire une robe sur mesure pour Mizuki ?
— Peux-tu me la décrire, pour que je fasse quelques croquis ?
— Un haut léger sans manches avec une matière en coton… Du lin pour le bas, avec une coupe asymétrique sur l’avant. Je veux intégrer un short avec des poches discrètes cousues à l’intérieur et une couleur noire nuancée sera idéale.
— Je vais l’aérer au niveau du cou pour un style plus prononcé, m’arrêter à l’arrière des genoux et au-dessus pour l’avant. Des fermetures rapides de chaque côté… Au passage, j’adore ce concept, mais le short ne sera pas évident. Commençons par faire un premier croquis… En attendant, passe-moi ton armure pour que je la répare… Au fait, depuis quand as-tu de l’intérêt pour la couture ?
— Disons que j’ai plus un besoin de faire découvrir sa féminité à ma sœur.
— Je comprends parfaitement ça ! Bon, voyons voir…
En un instant, Aya lâche la main de Michel, qui retire sa protection, pendant qu’Etsuko attrape un patron vierge. Un léger silence s’installe, le crayon trace sous la directive du poignet, Aya se dirige vers Yuki, qui baisse vivement sa tête. « Sa robe rose est jolie, j’aimerais avoir la même. » Elle s’assoit à côté de mon hôte.
— Tu lis quoi ?
— Les comptes de Takari !
— On peut le lire ensemble, je ne connais pas ?
— Oui…
Une minute pleine de concentration s’écoule, les fillettes se mettent à rire très fortement.
— Je suis contente de voir que vous vous amusez, les filles.
Rapidement, Aya relève la tête vers Etsuko. Yuki l’imite…
— Désolée, on rit peut-être un peu trop fort ?
— Non, je suis juste contente que vous aimiez le livre. Sacré bandage. Viens avec moi à l’arrière, je vais te refaire ça au propre.
Michel suit Etsuko, Yuki se replonge dans son livre, leurs pas résonnent sur le plancher. Aya se colle contre son épaule. Les filles lisent avec calme et rient sans retenue. Mon hôte fixe la jeune fille en agitant ses petites jambes contre la texture douce du cuir.
— Takari est tellement bête, mais trop gentil. J’aimerais qu’on soit amis !
— Moi aussi, mais toi et moi on l’est déjà, Yuki.
Un sourire discret, les minutes s’écoulent… Les filles continuent de lire en riant. Les pas de Michel résonnent, ceux d’Etsuko suivent. Yuki regarde sa mère revenir derrière le comptoir et sourit.
— Ça va ma puce ?
— Oui, maman !
« Je suis presque restée seule comme une grande et j’ai une amie. » Michel porte un maillot neuf. Etsuko poursuit le croquis, Aya fixe Michel en agitant aussi ses jambes.
— Tu as moins mal ?
— Oui.
Il observe le croquis, son avant-bras sur le comptoir. Yuki replonge dans son livre. « Maman est trop belle… Michel par contre fait un peu peur… mais il est gentil. J’aime bien avoir Aya près de moi, elle aussi est gentille et c’est mon amie maintenant. » La petite se rapproche encore de Yuki, un sourire se dessine sur ses fines lèvres.
— Tu as vu ? Takari a écrit joyeux niversaire sur le gâteau.
— Oui, il fait plein de fautes, comme moi !
— Il est plus âgé que toi.
— Mais il est gentil et drôle.
— Oui ! Sauf que toi, tu l’es plus !
Me voilà à réfléchir… Yuki n’est pas cette personne, mais une descendante peut-être… Du côté maternel ? Non, les traits de sa mère ne collent pas… Son père alors… Kazuya… « C’est fou… il ressemble tellement à mon deuxième petit frère ! » Cette pensée… Un souvenir ? Il n’est pas à mon hôte… Serait-ce celui de Hana ? Si c’est le cas, alors voilà d’où vient la ressemblance… Ce serait incroyable comme coïncidence, mais très probable au fond. Par ailleurs cette réflexion m’est déjà venue plus tôt… Brusquement, Yuki serre ses cuisses et cette envie pressente me sort de ma pensée.
— Maman !
— J’arrive ! Occupe-toi d’Aya, Michel.
— Compris.
Etsuko se lève, se rapproche, Yuki donne le livre à Aya et imite sa mère, qui lui prend la main. Sans un mot, toutes deux quittent l’atelier pour l’arrière-boutique, puis entrent dans les toilettes. Mon hôte baisse sa culotte, s’assoit, sa maman reste près d’elle. Sous le plancher, le son rauque des scatodus résonne dans ses tympans. « Ils font peur… »
— Ça va ma puce ?
— Oui, mais les créatures…
— Elles sont inoffensives, tout va bien.
— Pourquoi elles sont sous la maison ?
— Eh bien, c’est la leur.
— C’est effrayant…
— C’est normal d’avoir peur, mais on apprendra à les connaître ensemble et ensuite ça ira mieux.
Brusquement, ses sensations s’effacent… Retour dans mon bureau, avec cette interrogation… La pensée de Hana m’est-elle parvenue en direct ? Non, peu probable, le souvenir d’un fragment rouge alors… Tout est confus, une maxime dit : c’est comme chercher une aiguille au milieu d’une botte de foin, certains la poussent en disant une de taille galactique, mais en réalité, c’est comme en chercher une au milieu de millions identiques, tout en sachant que la vôtre n’est pas toutes les autres…

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