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Hôte : Shana ; 12h32 – Clairière de l’autel du dernier sacrifice
Mes perceptions se connectent aux sens de Shana. Me voilà à ressentir ses genoux frottant contre l’herbe pendant qu’elle essaie de se relever, ainsi que ses bras retenus, tirés de chaque côté par une grande tension. Ses épaules deviennent douloureuses, pourtant mon hôte se débat vigoureusement, mais sa tête est rapidement maintenue par deux grosses mains griffues. Les pointes des griffes frôlent les tissus de sa peau sans laisser de marque, puis passent devant ses yeux. Son cœur accélère au rythme d’un tambour, sa respiration devient courte et irrégulière. Les larmes qu’elle retient encore n’attendent qu’un rien pour sortir. Grigs écarte son pagne et laisse pendre son sexe veineux sous son nez. Un relent lui soulève l’estomac, car l’odeur de putréfaction emplit ses poumons. « J’ai peur ! Je ne veux pas… À l’aide ! »
— Sales monstres ! Comment oses-tu ? Si tu crois que je vais me laisser faire !
Elle hurle de rage, mais ses pensées sont chargées d’impuissance. Sa terreur me perturbe, mais… Comment est-il possible que la présence de Mizuki me soit perceptible ? Shana est pourtant mon hôte… Mizuki n’est pas dans son champ de vision, ni à portée de son ouïe. Serait-ce le principe de la perception élargie ? C’est envisageable, mais je ne me doutais pas qu’il était tellement étendu. Il est probable que ma propre conscience arrive à me lier à la position d’une autre personne.
— Ar aer pend saa pitie boe poar coto.
« Je vais prendre sa petite bouche pour commencer. » Ses yeux se ferment, mais au dernier instant, une silhouette apparaît, ses paupières se rouvrent aussitôt. D’une poussée, Mizuki bondit depuis le sommet d’un conifère, franchit une dizaine de mètres, touche le sol, une roulade, elle se relève, enchaîne une course frénétique en direction de Shana. « Qui est cette femme ? » Les pas vifs de Mizuki attirent l’attention de tous, Grigs range son sexe, son regard dévorant scrute la jeune femme. D’un pas chassé, elle esquive l’épée rouillée d’un grikan, effectue un puissant coup de pied qui fait décoller du sol son adversaire, qui s’écrase la tête contre un rocher dans un fracas assourdissant.
« C’est impossible ! Ce grikan vient de voler sur plus d’une centaine de mètres ! » Les battements de cœur de Shana accélèrent. Les gestes de Mizuki sont précis et puissants. « Cette femme est si forte et agile ! Est-elle venue pour me sauver ? » Grigs affiche un cupide regard malaisant qui fait encore plus trembler mon hôte.
— Grag, pend fi chag, ar ga fi fem !
— Ar mea ocupa, Grigs. Grikans ! Aec mota !
« Grag, prends la charge, je veux la femme ! » « Je m’en occupe, Grigs. Grikans ! Avec moi ! » Un grikan se perche dans un arbre, décoche une flèche, Mizuki esquive d’une roulade avant, tout en saisissant une pierre. D’un mouvement de poignet, la projette d’un geste souple. Un des ennemis s’écroule au sol, le crâne perforé, le projectile se loge dans un arbre plus loin. Sans savoir pourquoi, il m’est possible de percevoir une profonde dualité chez Mizuki. Armé d’une massue, un second court vers elle. Un troisième soulève sa dague en regardant mon hôte, toujours maintenue à genoux. « Je suis désolée… Papa ! Maman ! » Mizuki esquive d’un pas chassé, assène un violent coup de genou dans le crâne du grikan. Elle saisit sa massue, la projette avec force et précision sur la tête du second. Le sang verdâtre gicle sur le visage de Shana, qui fixe Mizuki d’un regard déterminé. « Je dois me concentrer ! » Les grikans restants relâchent mon hôte, se coordonnent, encerclent Mizuki. Brusquement, le souvenir d’un fragment jaune me revient encore malgré ce moment de tension… Shana se trouve dans un bâtiment immense juste devant un panneau d’affichage. Autour d’elle, beaucoup de discussions, les nombreux comptoirs sont noirs de monde, des êtres étranges dont l’apparence n’a rien d’humain, d’autres au contraire le sont… Jeunes, âgés, hommes, femmes, tous se confondent et leurs armes et armures sont variées et diverses. « Hum, je ne vois aucune quête intéressante… »
— Excuse-moi ?
La voix de Karl est ferme, Shana se retourne calmement. Il semble qu’encore une fois mon Chishiki me montre cet événement passé, même si j’ignore pourquoi… Est-ce volontaire au moins ?
— Oui ?
— Je cherche une archère pour une mission de sauvetage et on m’a conseillé de te demander.
— Montre-moi la demande.
— Bien sûr.
Le jeune homme donne l’affiche à Shana, qui la regarde avec attention.
Objet : Sauvetage de la fille du duc de Carline
Statut : En cours, une demande actuelle validée, chef de groupe Karl Conrad
Récompense : dix pièces d’or net
Durée de la mission : temps du sauvetage et du retour de la cible
Donné actuel : enlever par des bandits montagnards, armés de haches, taille du groupe estimée à moins de quinze. Mission réalisable à partir du rang fer, argent conseillé à au moins un membre. Conseil : quatre aventuriers minimum, archer recommandé pour affaiblir l’ennemi à distance.
Quête émise le 13/04/420
Résultat : en cas d’échec, précisez les causes à la guilde, tout sera alors assumé par elle. Un versement de dédommagement sera versé sur preuve du retour du corps.
Validé par enregistrement direct du client, paiement effectué directement à la guilde
Signé par Alfred Carline, Client, et Martha Wilde, réceptionniste de la guilde de Célestia
— Je comprends… J’accepte.
— Merci. Je m’appelle Karl Conrad.
— Shana Elliot.
— Je vais te présenter les autres.
— D’accord.
Marchant plusieurs pas derrière Karl, Shana observe les différents aventuriers sans s’attarder. Ils s’arrêtent près d’une table, Émi discute avec Alain, se lève, serre fermement la main de mon hôte.
— Salut, tu nous rejoins ?
— En effet…
— Cool, t’es archère ?
— Oui…
« Ils n’ont pas l’air d’être très expérimentés… Mais bon, tout le monde doit bien commencer un jour… Voyons, Émi est une mage, Alain semble être un lancier, comme il est grand c’est bon signe… Karl est épéiste, toujours bien d’en avoir en première ligne… Dommage qu’il nous manque un tank… Ça va être nouveau pour moi de partir avec des novices. » Shana fixe Karl avec calme, pendant qu’il met son sac sur ses épaules. De leur côté, Émi et Alain s’équipent aussi, mais me revoilà dans le présent… Ses sensations s’effacent… Toutefois, la vision de ce souvenir, comme de beaucoup avant lui, n’a pas duré plus de quelques nanosecondes de temps réel.
Me revoilà dans mon bureau, mais cette fois une chose est certaine… Si mon pressentiment sur le fait que Mizuki est partiellement Eien est avéré, alors Shana ne craint rien désormais. Toutefois, il m’est possible de noter qu’elle a été très hâtive pour accepter la demande de Karl.

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