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Hôte : Mizuki ; 14h24 – Forêt ouest près de Hanakaze, abords de la rivière
Mes perceptions se connectent aux sens de Mizuki ; Toujours assise, elle scrute les mouvements discrets du lynxéard, qui se faufile entre les buissons dans un bruissement. « J’espère que je ne l’ai pas traumatisé en le frappant. » Son pelage noir couvert de boue, il s’arrête près du rocher, fixe mon hôte, grogne avec véhémence, ses poils se hérissent. « J’adore ses yeux flamboyants, ses longues oreilles et sa queue pointue qui se dresse. »
— Comment ça va ? Tu te sens mieux ? Tu veux qu’on joue ? Eh, où vas-tu ?
Derrière sa voix montante, la rivière s’écoule en rythme avec la brise dans les feuilles, tandis que l’animal bondit sur une branche, puis s’enfonce dans la forêt ombragée. Les pas de Shana résonnent sur sa gauche, sa tête pivote doucement.
— Avec qui est-ce que tu parlais ?
— Avec le lynxéard qui m’a attaqué ce matin. J’ai aussi fait la course avec un lupis.
— Tu es incroyable ! Savais-tu qu’un lupis peut courir jusqu’à trois cents kilomètres par heure !
— Celui que j’ai affronté ne pouvait pas aller aussi vite dans les bois.
— Oublions ça ! Peux-tu me parler un peu plus de ton père ?
D’un mouvement léger, Mizuki s’accroupit, bondit au sol, ses pas empruntent le sentier, elle avance aux côtés de Shana en adaptant son rythme. Sur leur gauche, un cerf se nourrit…
— Papa est un épéiste de cinquante et un ans. Il peut utiliser la foudre et c’est le chef de Hanakaze.
— Les combattants qui ont développé leur ERA sont très prisés.
— Je n’ai jamais compris comment ça fonctionne ?
— C’est assez complexe, mais je vais essayer de te l’expliquer ! Chaque individu naît avec une quantité fixe en ERA qui varie d’une personne à l’autre. La limite maximale plafonne juste sous les mille et tout être vivant en possède. Cependant, la majorité des gens détient un quota inférieur à dix et ne peut donc pas l’utiliser, car aucun entraînement ou médicament ne l’augmente.
Le regard de Mizuki pivote vers un papillon enlisé dans une toile qu’une araignée attaque. « Hum… La nature semble parfois injuste, mais tout dépend qui on soutient… Lui mérite qu’on l’aide, mais l’autre veut juste vivre… J’ai aucune idée de la bonne solution. » Calmement, ses yeux reviennent sur Shana qui marche à sa gauche.
— Ma quantité en ERA n’a pas pu être détectée. Selon papa, je suis spéciale !
— Il paraît qu’il existe un flux enfoui. Je me renseignerai, mais ça prendra du temps.
— Merci, j’ai hâte d’en savoir plus à ce sujet.
— Continuons… il y a six catégories d’éléments. Feu, Eau, Vent, Terre, Lumière, Ténèbre.
— Et la foudre ?
— Ce n’est pas un élément, mais une magie de niveau deux. On les forme par combinaison de sorts élémentaires. Pour la foudre, il faut avoir la terre et le feu. La glace nécessite l’eau et le vent, tandis que l’ombre réunit la lumière et les ténèbres. Il y en a beaucoup d’autres possibles, mais ce serait long de tout énumérer.
— Donc papa a deux éléments !
— Non, un. Il s’est certainement spécialisé vu que tu m’as parlé de la foudre.
— Il ne peut pas utiliser les deux ?
— Peut-être… mais chaque formule exige des mots précis, de la concentration, la bonne intonation dans la prononciation. Elles servent d’activateur pour notre ERA… C’est comme dresser un animal. Il est difficile de tout retenir. La classe des mages utilise des bâtons de stockage.
— Pourquoi entraîner ceux de niveau deux ?
— Leur utilité dépend du but recherché.
Étirant ses bras, Shana baille légèrement, puis, d’un geste discret, redresse son sac sur ses épaules. Leurs pas sont lents, mais réguliers… Quelques cailloux sont répartis sur le chemin couvert d’herbe en son centre. Les traces de charrettes sont très visibles malgré le sol sec… Dans les arbres bordant celui-ci, des nids sont installés, un serpent niche dans un fourré, un lièvre file dans un terrier. Au loin derrière elles, un cheval hennit.
— Je ne comprends pas tout… C’est compliqué… Tu peux m’en dire plus ?
— Tout comme la quantité, les éléments sont définis dès la naissance. Tout le monde en a au moins un, peu d’humains en ont deux. Des peuples comme les Magiya en ont souvent jusqu’à trois.
Brusquement, un soupir s’échappe de mon hôte. « Hum, le soleil est déjà haut… »
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je me dis juste que j’ai perdu mon pari contre Michel…
— Qu’aviez-vous parié ?
— Le perdant devait porter une robe.
— C’est si terrible que ça pour toi ?
— Je ne sais pas, j’ai toujours détesté l’idée.
— Dans ce cas, demande-lui d’annuler.
— Non ! Un pari est absolu et doit être respecté ! Au fait, c’est quoi ce pendentif ?
— Mon père me l’a offert pour mes six ans.
Brusquement, Le regard de Mizuki se fixe… Son pas s’immobilise, son index pointe un terrain étroit entouré de nombreuses ronces au milieu des fourrés. Des arbres encerclent ce lieu isolé au cœur de la forêt, et pourtant si proche de la croisée des chemins. Seul un minuscule passage en permet l’accès. D’un pas ferme, Shana se rapproche du panneau planté à l’entrée.
— Regarde, c’est la zone d’entraînement que j’ai créée.
— La forêt du guerrier pacifique ?
— Un lieu où on s’entraîne en communion avec la nature, toute violence est interdite.
Un écureuil bondit entre les branches basses, non loin, des furvius font un nid dans le creux d’un rocher. Au sol, les vers grouillent dans les feuillages de l’hiver passé, alors que les oiseaux viennent profiter du repas offert.
— D’où vient ce nom ?
— Pour guerrier, papa en était un, et pacifique, c’est parce que je n’aime pas me battre.
— Alors pourquoi tu t’entraînes ?
— Pour m’amuser !
— Hi, hi… C’est un peu bizarre, mais amusant. Au fait… Est-ce que ça va ?
— Oui… mais je m’en veux d’avoir été si impulsive en affrontant les grikans.
Avec un geste brusque, Shana saisit vivement les mains de Mizuki et la regarde avec fermeté.
— Ne te sens pas coupable, ce sont des monstres et tu m’as sauvée.
— Merci, Shana ! Bon allez, suis-moi !
Entraînant Shana, Mizuki se faufile à l’intérieur de la zone, moins de trente secondes et un vaste paysage camouflé apparaît. Tranquillement, mon hôte pose son sac contre un arbre, puis se dirige au début du parcours.
— Je vais te faire une démonstration.
— Tu ne dois pas rentrer pour ton pari ?
— Je l’ai déjà perdu.
Voilà que ses sensations s’effacent…

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