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Hôte : Mizuki ; 19h21 – Salon, maison des Ashura, Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sens de Mizuki. Tout est silencieux… Ses paupières sont closes, sa respiration légère… Assise dans le canapé, son corps reste immobile. Les secondes s’écoulent… Une minute, deux, trois, quatre, cinq, six… Une porte claque, un frottement, des pas résonnent dans le couloir. Lentement, la lueur d’une bougie modifie la luminosité environnante, elle ouvre ses yeux encore ensommeillés pendant que Kenji s’assoit à sa droite.
— On dirait que ta journée était épuisante, tu veux m’en parler.
— Il s’est passé tellement de choses, Papa ! Je ne sais pas par où commencer.
— Eh bien, par le début.
Un rire léger se produit alors que ses lèvres s’étirent… Les mots qui suivent sont ceux de ce qu’elle a vécu aujourd’hui, elle n’omet aucun détail… Un long monologue que Kenji entrecoupe parfois pour l’interroger. Son attitude est joyeuse… Elle mentionne les grikans… le sauvetage de Shana. Cependant, avant même de finir, Kenji la saisit vigoureusement par les épaules.
— Est-ce que tu vas bien ? Tu n’es pas blessée ?
— Ça va, je n’ai même pas une égratignure. Tu sais, j’aurais préféré éviter de les tuer…
« Papa a l’air effrayé, c’est la première fois que je le vois ainsi. » Expirant, Kenji enlace Mizuki d’une étreinte ferme, se recule, saisit de nouveau sa fille par les épaules.
— Je vais être très claire… Si tu vois un grikan, ne réfléchis pas. Tue-le !
Tandis qu’il hausse la voix, elle affiche un regard complexe.
— Tous les grikans ne sont pas forcément mauvais…
— J’ai suffisamment d’expérience pour savoir qu’il n’y a rien de bon chez ces monstres.
— Certains doivent être gentils… C’est obligé…
Observant Mizuki avec attention, Kenji relâche sa prise, se recule doucement.
— Inutile de prendre des risques. Cependant, je suis fier de toi. Tu as sauvé une vie.
— Pourrais-tu me parler des grikans ?
— Je comprends ta curiosité, mais on en parlera quand Michel et Shana seront là.
Le silence plane entre eux, un souvenir me revient… Mirina parlait des grikans comme d’un mal pour un bien… Un besoin douloureux, mais nécessaire. Kenji commence à lui raconter sa journée… Brusquement, la porte d’entrée s’ouvre, claque. Elle se lève d’un bond, ce qui fait sourire son père. D’un pas ferme, mon hôte passe du salon au couloir, le traverse, s’incline.
— Je suis désolée de m’être emportée.
Des pas calmes, la main de Michel tape doucement l’épaule droite de sa sœur.
— C’est plutôt à moi de m’excuser, mais ne t’inquiète pas. J’ai déjà commandé ta robe à Etsuko.
Relevant la tête, Mizuki affiche un visage souriant, serre fermement la main de son frère.
— Parfait, je respecterai notre pari. Même si je n’ai pas envie d’en porter une.
— Bien, parce que le design que j’ai imaginé va te plaire.
— On verra…
Son regard se déplace sur Shana, qui finit de retirer ses chaussures et se relève.
— J’ai demandé à Henri d’aller chercher le corps de tes compagnons.
— Merci, mais je le sais, on lui a parlé. Et je suis soulagée de voir que votre différend est réglé.
Shana expire doucement, Mizuki rit de bon cœur.
— Moi aussi, et désolée de t’avoir inquiété. Au fait, ce soir tu dormiras avec moi.
— D’accord… Euh… ça me va.
— Bon, je vais préparer le dîner.
La voix de Kenji fait se retourner Mizuki, Shana passe devant elle d’un pas rapide.
— Je vais vous aider, monsieur !
— Appelle-moi, Kenji.
— D’accord.
Tranquillement, Michel attrape la main de sa sœur, qui se tourne vers lui.
— Je vais mettre la table, tu me donnes un coup de main ?
— Bien sûr !
Le groupe se dirige tous vers la cuisine d’un pas serein. Alors qu’ils entrent, la température de la pièce est fraîche, mais confortable. Les firins à l’extérieur offrent une source de lumière très correcte, Kenji allume tout de même deux bougies. Le regard de Shana se perd sur le comptoir, Kenji met une main sur son épaule.
— Je vais te montrer où sont les différentes ressources.
— Merci !
Quelques minutes… Shana apprend rapidement où se trouvent les ustensiles et ingrédients. Mizuki et Michel placent les assiettes et les couverts. Les échanges sont basiques, passant de la cuisine à la météo de demain et à la probabilité de pluie. De mon côté, il m’est pour le moment agréable de ne pas changer d’hôte… Patienter dans le silence ne me pose nul souci, dépourvu de besoin physiologique j’observe. Lentement le riz cuit… Kenji à droite de Shana termine une vinaigrette, tandis qu’elle prépare la salade avec soin et présentation. Un bâillement discret, elle reste concentrée. De son côté, Michel reste près de Mizuki, qui observe Shana cuisiner de loin.
— Tu veux encore essayer ?
— Pas ce soir…
— Ha, ha. Tu as peur de rater le plat.
— Je ne dirais pas ça, mais tu connais mon talent culinaire.
— Un peu trop…
— Ha, ha, ha !
Très souriante, Shana fredonne un léger sifflement… Le temps continue de passer, mon attente n’est pas désagréable, même s’il serait complexe de tout observer de ce moment calme. Hana aussi a du pouvoir vivre ce genre d’instant. Me voilà dans un état de flottement… Toutefois mon attention est toujours active, Kenji est proche de Shana.
— Tu te débrouilles très bien en cuisine.
— Merci, c’est ma mère qui m’a tout appris.
— Que fait-elle ?
— C’est la propriétaire d’un restaurant à la capitale.
Toujours attentive, Mizuki écoute la conversation tout en discutant avec Michel… En même temps, tous deux finissent de mettre les derniers couverts. Encore plusieurs minutes… Finalement, Shana dépose une salade composée sur la table et sert également du riz basmati avec de la viande de cocin. Pour accompagner le repas, Michel sort un vin fruité à la menthe d’un placard.
Chacun s’installe à table. Les premières bouchées se font dans le silence, Kenji regarde Shana, qui est assise à sa gauche. Ses lèvres s’ouvrent…
— Mizuki m’a dit que tu étais une aventurière de rang fer.
— Oui, mais sans elle, je ne serais plus là. Quel était ton rang ?
— J’ai été promu au rang argent, juste avant que je n’arrête.
Rapidement, Mizuki avale la viande de cocin qu’elle mâchait.
— Papa, je pourrais atteindre quel rang si je devenais une aventurière ?
— Tu aurais le rang argent, mais tu serais vite limité sans magie.
Alors que Michel finit de couper son steak, il relève la tête.
— Qu’en est-il pour moi ?
— Si tu arrives à contrôler ton élément, tu pourrais passer rang or.
— Dans ce cas, je vais inventer de nouvelles techniques pour surpasser mon manque d’éléments.
S’exclamant vigoureusement, Mizuki avale son verre d’une traite.
— Je ne doute pas une seconde que tu puisses le faire.
— Je vais me concentrer sur mon escrime, je ne contrôle pas encore mon ERA pour le moment.
Kenji sourit avec calme, alors que Michel prend une bouchée après s’être exprimé.
— Parle-moi un peu de ta journée ?
L’intonation de Kenji a un ton montant. Michel pose sa fourchette, commence à raconter ce qu’il a vécu avec de nombreux détails. De son entraînement à son échange avec Linda. Il décrit ensuite les règles du pari avec Mizuki, ce qui fait soupirer fortement Kenji, mais mon hôte, à gauche de son frère, tempère la petite colère naissante. Finalement, il raconte l’affrontement contre le géomorphe. Voilà que mon écoute directe résume encore ce qui se passe plutôt que de le vivre. C’est la seconde fois que décrire le temps présent altère mon observation… mais ces événements font partie de ma mémoire épisodique récente…
— Si tu as trouvé une émeraude contre ce géomorphe, cela indique un niveau intermédiaire.
— Est-ce que c’est impressionnant qu’il l’ait battu, Papa ?
— Oui, car il était seul.
Souriante, Mizuki prend une grosse bouchée de viande mélangée au riz. « Le cocin est trop bon. C’est comme si je mangeais du porc, mais avec la tendresse du veau et le goût du bœuf… En plus, le riz est tendre, craquant, fond sous la langue. Sans parler du vin et de son arôme mentholée délicat. Shana est bien meilleure cuisinière que papa ! »
— Merci Papa, le combat n’a pas été simple.
— Au fait ! C’est quoi cette histoire de bijou ? Ça n’était pas inclus dans notre pari !
Avec un regard contrarié, Mizuki interpelle son frère, qui, en signe d’apaisement, lève les mains.
— Je sais, mais j’aimerais que tu le portes avec la robe.
« Il rajoute des choses sans mon accord, et je n’aime pas ça. » Après une minute, Mizuki soupire, sourit de nouveau.
— Bon d’accord, après tout tu t’es donné du mal.
D’un regard plus distrait, Michel observe Shana, qui tient ses couverts comme la grande société.
— Ta façon de manger est très différente de la mienne… Tu tiens tes couverts, étrangement.
« Je n’y crois pas ! Il m’ignore encore ! » La pensée de Mizuki est ronchonne, Shana fixe Michel.
— Ma mère m’a enseigné l’étiquette. Elle reçoit souvent des nobles dans son restaurant.
Soudain, Mizuki se tourne vers Kenji avec un air curieux.
— Papa… Est-ce que tu as déjà entendu parler d’un aventurier qui s’appelle Alaric ?
— Seulement de nom, mais c’est un célèbre aventurier de rang platine.
Poussant un long soupir en observant sa fille, Kenji prend une longue inspiration.
— Je pense qu’il est temps qu’on parle des grikans plus en détail.
Avalant sa salive, Mizuki se montre plus attentive.
— Oui, je veux en savoir plus et comprendre pourquoi ils sont aussi violents.
— Leur chef est un Chog. Leurs tailles dépassant les deux mètres, leurs offres un corps massif à la musculature colossale. Ils ont une peau épaisse gris foncé avec des teintes charbonneuses et anthracite. J’en ai déjà vu trois, et tous ont ses similitudes. Il faut savoir qu’ils sont capables de soulever de très lourdes charges, ce qui leur permet de porter des équipements très puissants. Leurs larges visages sont brutaux, avec des traits anguleux et des yeux rouges lumineux. Leurs têtes accueillent des grandes cornes recourbées avec lesquelles ils peuvent empaler leurs adversaires.
Shana resserre ses poings en silence, Michel fixe son père.
— Quelles sont leurs forces et faiblesses ? Est-ce que, comme le géomorphe, ils ont un cristal ?
— Ils peuvent broyer des rochers sans armes, et n’imagine pas entailler leurs articulations. Le seul moyen d’en battre un passe par un combat de longue haleine. Enfin, ils ont bien un cristal au milieu du ventre et l’identifier est très simple, mais il est si dur que le meilleur des aciers se brisera dessus.
Soupirant doucement, Michel pose son visage sur son poing clos.
— Leur arme de prédilection ? Est-ce que tous les Chogs se ressemblent ?
— Ils se battent régulièrement avec une hache forgée dans un lourd métal sombre. Ils ont tous des similitudes, mais sont un type de grikans spécifique et non une race. Il est par ailleurs toujours entouré par ses lieutenants, qu’on nomme les Kariss.
Alors que les minutes s’écoulent, il me reste confortable de conserver ma connexion avec Mizuki, qui écoute son père et son frère avec une attention très élevée. Elle déglutit légèrement, Shana tremble doucement, Kenji soupire… Tapotant sur la table, Michel fixe toujours son père.
— Comment les reconnaît-on ?
— En moyenne, un grikan mesure cent trente centimètres, un Kariss est plus grand de quarante.
Alors que Shana se penche, sa poitrine touche le bord de la table.
— Il y en avait un parmi ceux qui nous ont attaqués, les autres l’appelaient, Grigs.
Kenji pose une main sous son menton. De son côté, Michel croise les bras en observant son père.
— Je vois… Si je comprends bien, ils sont organisés au combat.
— Ils se battent avec férocité et agilité. De plus, ils ont leur propre langue.
Doucement, Mizuki plaque ses mains sur la table.
— Est-ce qu’ils vénèrent Mirina ?
— Non, ils vénèrent un sombre dieu maléfique qui exige des sacrifices.
— Si je comprends bien, l’autel du dernier sacrifice était un de leurs lieux de culte.
L’intonation de Michel reste détendue.
— En effet, mais il n’est plus utilisé depuis longtemps.
Alors que Kenji finit sa phrase, Mizuki fronce ses sourcils.
— Comment s’appelle leur dieu ? En quoi est-il différent de Mirina ?
— Il s’appelle Khaos. Il aime les conflits, la mort et la souffrance.
D’un geste lent, Michel décroise les bras et se frotte la nuque.
— La religion des grikans est au cœur de leur culture ?
— Oui. Satisfaire leur dieu est inhérent pour eux. Une de leurs traditions est la cérémonie du sang, qui exige des sacrifices pour leurs victoires.
Pendant le léger silence entre eux, me voilà à réfléchir… Il me semble me souvenir que ce nom ne m’est pas inconnu, mais impossible de savoir d’où il vient. Mirina disait : ce type n’est pas net et ne cherche pas notre survie. Brusquement, le tremblement de Mizuki me sort de ma pensée. Une colère ? Non, on dirait un mélange avec une envie de comprendre.
— Quel type d’unité ont-ils ?
Michel s’exprime d’un ton sérieux.
— Archer et mêlée. Ils combinent ses compétences pour former des groupes d’assaut redoutables.
— S’ils n’ont pas de tank dans leurs groupes, leurs ouvertures deviennent énormes ?
— Ils préfèrent charger que défendre, ce qui les rend très brutaux.
— Connais-tu leur langue ?
— Oui. C’est difficile de savoir ce qu’ils vont faire sinon.
— Qu’en est-il de leur méthode de reproduction ?
Soudain, Mizuki tape doucement son poing sur la table en fixant Michel.
— Pourquoi tu veux savoir ça ?
— Parce que c’est un point essentiel dans une guerre !
Toussant légèrement, Kenji attire le regard de ses enfants.
— Elle est liée à leur culture et à leur religion. Ils croient que la procréation est un acte sacré et pour eux, elle doit être accomplie sous le regard de leurs prêtres. Leurs rares femmes sont vénérées.
Machinalement, Michel se gratte la tête.
— Si je comprends bien, elles sont chargées de donner naissance aux futurs guerriers de la horde.
— Exact.
— Quelle est la durée des grossesses ?
— Courtes et les nouveau-nés grandissent vite.
— Dans ce cas, leur nombre devrait nous submerger !
— Non, car dès leur plus jeune âge, on leur enseigne la mort.
— Je hais les grikans ! Ils sont monstrueux.
La voix de Shana est virulente, tandis qu’elle se lève vivement. Michel la fixe d’un calme apparent.
— C’est aussi mon cas.
Mizuki baisse les yeux et fixe ses paumes. De mon côté, il me semble me souvenir d’un chercheur voulant assister à chaque accouplement. Khaos… Ce nom me revient… Cependant, pourquoi des chercheurs ayant vécu il y a quatre siècles ont-ils le nom des dieux actuel ? « Je pense encore que certains grikans doivent être gentils. Une espèce, ce n’est pas qu’un individu. Linda dit souvent : chaque être peut-être bon ou mauvais, mais au final ce qui le définit, c’est le regard d’autrui. »
— Papa, est-ce qu’ils le font aussi avec des humains ?
— Oui. Ils peuvent se reproduire avec les autres races sans problème.
Mizuki resserre son poing, Kenji fixe le regard hésitant de sa fille.
Pour le moment, toujours aucun changement d’hôte et cela me convient parfaitement. Concernant les pensées de Mizuki, Mirina gardait ce type d’approche, mais était bien plus constructive, disant : l’individu fait un choix, un second est d’accord, mais le troisième contre. Nous obtenons la décision de la majorité, mais rien ne garantit que le contradicteur n’impose pas par la force, tout comme la possibilité que le nombre ne fasse pas de même. En soi, chaque prise de décision, aussi infime et anodine soit-elle, découle d’actes réalisés. Positif ou négatif, qu’importe. La nuance de l’acception dépend d’un chiffrage de facteurs exponentiels. L’instant, l’époque, la situation, les besoins, la culture en cours, la technologie, le temps…
D’un geste rapide, Kenji boit une gorgée.
— Ils considèrent les captives comme des trophées, recourent aux mutilations et amputations pour les transformer à leurs goûts…
Shana tremble, sa peur est visible sur son visage. Mizuki lui serre doucement la main sous la table.
— Ce sont des monstres, aucune chance qu’on puisse s’entendre ou discuter avec eux. Je suppose que c’est à chaque fois un grikan qui naît ?
Michel prend une intonation virulente, son visage ne montre aucune pitié.
— Exact, mais on doit aussi parler du Skar.
— J’ai entendu dire qu’il utilise la magie noire pour contrôler l’esprit des plus faibles.
La voix de Shana est tremblante, sa main presse celle de Mizuki.
— En effet. Ils les forcent à participer à des rituels sanglants et dégradants. Selon moi, il est bien plus dangereux que le Chog, même si beaucoup le sous-estiment.
Le repas avance doucement, malgré la discussion. Kenji est le premier à finir son assiette. Michel termine également la sienne.
— Est-ce aussi un type de Grikan ?
— Oui. Son aspect est différent. La première fois que j’en ai vu un, j’avais dix-sept ans.
— C’était à tes débuts en tant qu’aventurier, peux-tu m’en dire plus ?
— Notre mission était de porter secours à un village. La horde massacrait les habitants, enlevait les mères ainsi que leurs enfants, les emmenant dans son repaire. On a réussi à les repousser, mais ce fut un carnage avec plus de trente morts.
Soupirant, Kenji reprend une gorgée.
— Ils ont fui ?
— Non, ils ont seulement pris ce qu’ils voulaient.
— Les femmes et les enfants ? Vous les avez sauvés, n’est-ce pas ?
— En effet. C’est pour ça qu’on les a suivis jusqu’à une sombre caverne, sinistre, sinueuse. Nous avons découvert un véritable enfer, des femmes enchaînées, torturées. Certaines forcées de trancher la gorge de leurs enfants. Les grikans riaient, se vantant de leurs exploits. Exhibant fièrement les trophées de leur cruauté. Les survivants étaient traumatisés et ne s’en sont jamais remis. C’est quand j’ai vu le Skar exiger, en riant des mères, qu’elles égorgent leurs enfants que j’ai compris la dangerosité de la culture grikans.
Sa main tremblante, Shana pose sa fourchette… Mizuki l’imite, baisse les yeux. Michel serre les poings, son visage se contracte. Fixant sa fille, Kenji affiche un regard froid. Elle détourne le sien, se lève brusquement. Rapidement, elle fixe Shana, qui est proche des larmes.
— Je crois que j’en sais assez pour le moment ! Je vais aller me coucher, tu viens ?
Chaque regard montre une haine viscérale, mais celui de Mizuki est juste empli de doute.
— Bien sûr.
« Quand j’écoute papa, je comprends qu’il a souffert, mais… Je refuse de croire qu’ils sont tous mauvais ! Il dit vrai, je n’en doute pas, mais la vie n’est pas qu’une série d’événements ! Je dois rester positive, il y a sûrement du bon chez eux. » Ses pensées tendres ressemblent à celles d’une mère qui accepte les différences de tous ses enfants. Shana suit Mizuki, elles quittent la cuisine, les pas pour traverser le couloir sont lents, toutes deux montent les marches des escaliers. Leurs mains serrées se réchauffent mutuellement. Elles longent le couloir de l’étage, entrent dans la chambre de Mizuki avec calme. Dans un geste pressé, la jeune femme se déshabille comme une furie, jette ses vêtements dans le panier de linge sale près de la fenêtre, se tourne vers Shana en souriant.
— Allez, tu ne vas pas dormir toute habillée.
Fixant le corps presque nu de Mizuki, Shana, surprise, s’attarde sur sa poitrine, mais mon hôte, de son côté, se glisse énergiquement sous la couverture. Avec des mouvements lents, Shana retire ses vêtements, les plie, les pose sur la table de nuit.
— Non, bien sûr.
— Allez viens, ne sois pas timide !
D’un pas calme, Shana fait le tour du lit, se glisse sous la couverture… D’un geste contrôlé, elle se tourne face au mur, Mizuki plaque sa poitrine contre son dos.
— On est un peu serrées !
— Oui, mais c’est confortable.
— Ta main est sur mon ventre ?
— Est-ce que ça te gêne ?
— Non ! En fait, c’est rassurant.
Les filles rient avec légèreté, Shana ferme ses paupières… Dehors les firins s’éloignent, cela plonge la chambre dans le noir. Mizuki imite son amie. Me voilà également dans cette obscurité, mais pour le moment aucune ne dort. La brise dehors est légère, la couverture chaude, le parfum musqué très fort et l’effluve de lavande plus faible qu’au matin. Sous la paume de Mizuki, la chaleur du ventre de Shana, contre ses tétons le contact de la brassière. Chaque détail, même infime, m’est perceptible, mais encore une fois, ses sensations s’effacent…
Me revoilà donc dans mon bureau mnésique, il me revient que Kenji serrait fortement sa fourchette. Michel ne le montrait pas, mais son regard tremblait… Shana pensait sûrement encore à Karl, Alain et Émi… Le pouls de Mizuki était à plus de cent battements par minute, elle a plusieurs fois avalé sa salive… Tellement de temps est passé lors de cette connexion… Trop de voix, de silence entre les mots. Il me faut trier comme toujours… Mizuki a détourné les yeux quand Kenji a parlé des enfants. Elle imaginait peut-être Shana ou ceux du village à leur place. Même ici, dans le calme, le parfum de lavande est présent, un pot nouveau s’est ajouté dans l’une des étagères. Pourquoi est-ce si dur de croire au pire… quand on vient de voir une main serrer une autre dans le noir ?
Me voilà dans une autre salle. La chambre de Mirina ? Des éprouvettes sales, un matelas au sol, un bureau encombré, des piles de livres, l’ordinateur enseveli. Elle se touche, c’est un fragment gris… Mon père l’a donc observé même dans l’intimité, mais comme moi il n’a pas d’état émotionnel. Mirina prend des notes, en même temps, un livre anatomique près de son con cahier…
— Hum… Je pensais que le corps humain serait plus sensible ? Il y a une infinité de nerfs, mais ça ne me procure rien de magique… Serais-je frigide ? Non, j’ai bien des stimuli, mais pas comme je l’imaginais. En soi c’est variable en fonction des individus. Je sais que Mireille a beaucoup aimé. Bon, j’ai appris beaucoup en peu de gestes, mais passons à plus utile.
Mirina se rhabille, referme son livre, ouvre un manuel de physique quantique…

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