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Hôte : Shana ; 04h15 – Chambre de Mizuki, maison des Ashura, Hanakaze
Mes perceptions se connectent aux sensations de Shana, ses doigts glissent dans ses longs cheveux emmêlés. Son visage se reflète dans le miroir…
— C’est Kenji qui te l’a enseignée ?
— Oui, mais papa n’a pas ma souplesse et quand j’ai commencé, j’avais du mal, j’ai dû persévérer.
— C’est normal ! En tout cas, ton lit est vraiment agréable ! J’ai passé une super nuit.
Malgré ses efforts, sa coiffure reste en bataille pendant que, toujours concentrée, Mizuki passe en viparita chakrasana sans revenir à sa position initiale. Shana soupire en continuant d’essayer de démêler ses cheveux. « J’ai laissé mon peigne dans mon sac, je le récupérerai après. »
— Je sais ! Dis, tu peux allumer la bougie pour moi. Le briquet est dans le tiroir.
— Bien sûr, mais tu ne préfères pas allumer la lumière ?
— Quelle lumière ?
D’un mouvement contrôlé, Mizuki passe en samakonasana. Au même instant, la chambre s’éclaire à la lueur de la bougie citronnée et Shana se met à observer le plafond ainsi que les murs, s’assoit au bord du lit, baille en se couvrant la bouche.
— J’aime l’atmosphère, mais je ne vois pas de lampe, vous n’utilisez pas de pierre d’ERA ?
— Des lampes ? Des pierres d’ERA ? Qu’est-ce que c’est ?
— Les pierres d’ERA sont comme les cristaux dont je t’ai parlé hier, mais en plus petit. Les lampes sont similaires à des lampadaires intérieurs, mais accrochées au plafond.
« J’oubliais que les petits villages ont un retard technologique. » Terminant un dernier squat, Mizuki se redresse, marche vers sa commode d’un pas souple.
— Tu veux que je te prête des vêtements propres ?
— Merci, je veux bien.
— Tu as une préférence ?
— Un short court et un maillot, si tu as ?
— J’en ai un bleu en denim que je porte presque jamais et un maillot blanc en coton !
— Oui, ce sera parfait.
Mizuki saisit les vêtements, les porte à Shana. Le maillot glisse sur sa peau. Elle se lève, le short remonte le long de ses jambes pendant qu’elle scrute Mizuki, qui retire sa culotte, puis en remet une avant d’enfiler un kimono blanc avec un motif de dragon japonais rouge dans le dos.
— Il faudra aussi que je lave mes vêtements ?
— Tu n’as qu’à les mettre dans mon panier, on fera une lessive commune.
— C’est une bonne idée.
Marchant vers la porte, Mizuki observe Shana, qui récupère le panier près de la fenêtre, se retourne pour souffler sur la bougie, elle-même appuie sur la poignée. Les filles avancent dans le couloir.
— Ça te dit de prendre un bain avec moi ?
— Bien sûr. Ça me fera du bien. Est-ce que la baignoire est grande ?
— Quelle baignoire ?
— Je parle de la baignoire de la maison, celle qui est dans la salle de bain… normalement.
— On n’a rien de tel ici, moi je parle d’un bain extérieur.
— Je ne savais pas que Hanakaze avait une station thermale.
— Station quoi ? Non, je parle d’un bain dans le bassin derrière la maison.
— Ah… D’accord.
« Un bain dehors ? Toute nue ? J’en ai besoin, mais c’est gênant. » Les filles descendent les escaliers d’un pas feutré. Le vestibule adjacent sur sa droite leur permet d’enfiler rapidement leurs chaussures sans agitation.
— Le miroir dans ta chambre est impressionnant. Tu l’as depuis longtemps ?
— Il appartenait à Émilie. Ma chambre était la sienne, mais j’ai gardé la pièce à l’identique.
— Je vois. Est-ce que je peux récupérer la serviette que je t’ai prêtée hier ?
D’un geste rapide, Mizuki sort la serviette de son sac à dos, la tend à Shana, qui, calmement, observe le pot de gardénia, tout en inspirant légèrement.
— Tiens.
— Ces fleurs sont très jolies et sentent bon.
— Oui, c’étaient les fleurs préférées d’Émilie ! Moi aussi, je les aime bien.
Les filles sortent, empruntent le petit chemin en terre qui longe la maison. Remontent jusqu’à un bassin en pierre naturel entouré d’une palissade, s’arrêtent sous l’appentis en bois. Mizuki observe le contraste entre la végétation et les eaux limpides tout en fixant la source d’eau cristalline qui l’alimente avant de lever le panneau qui indique : « BAIN OCCUPÉ » Presque machinalement, elle commence à retirer son kimono. Ce système est similaire à celui du Japon au vingt et unième siècle. Hana aimait beaucoup ce style, il me semble. Shana fixe toujours Mizuki.
— Est-ce que tu portes un soutien-gorge normalement ?
— Non, je n’en ressens pas le besoin.
— Tu devrais en porter un. Ta poitrine pourrait s’affaisser avec le temps.
— Etsuko m’a dit la même chose ! Au fait, ta poitrine ne te gêne pas pour utiliser ton arc ?
— Mon soutien-gorge est conçu pour les activités sportives et la maintient en place.
Déposant sereinement sa culotte dans l’un des nombreux paniers vides présents sur la table, Mizuki, guette Shana, qui scrute la zone.
— Au fait, est-ce que tu comptes prendre un bain toute habillée ?
La voix la sort de sa torpeur, elle observe le pubis lisse de Mizuki détourne rapidement le regard.
— Euh… non. Au fait, est-ce que tu t’épiles toi-même ?
— C’est Annie qui le fait pour moi une fois par mois, et toi ?
— Je le fais toute seule. Maman m’a appris. C’est facile de parler de choses intimes avec toi.
— On peut parler de tout ce que tu veux.
Shana sourit à Mizuki, qui se rince en se versant un seau d’eau sur la tête, s’approche de l’eau avec entrain, entre dans l’eau en souriant, les aquinas s’approchent rapidement. Leur clapotis est vif. Ils se frottent contre sa peau. Mon hôte retire sa culotte.
— Euh… Tu es sûr que c’est sans risque de se baigner avec des aquinas ?
— Je le fais depuis que je suis toute petite, tu n’as jamais pris de bains avec eux ?
Shana imite Mizuki, entre lentement dans le bassin, l’eau froide la fait frissonner un instant. De son côté, Mizuki se prélasse, observe les aquinas se séparant pour aller vers mon hôte, qui les regarde avec appréhension.
— Les bains chauds sont privilégiés à la capitale.
— Des bains chauds ? Les aquinas refroidiraient l’eau tout de suite, non ?
— On les retire de l’eau des bains, et on les utilise uniquement pour la purifier.
— Je ne vois pas pourquoi on ferait ça.
— À l’école, on apprend que les aquinas pourraient facilement s’introduire dans nos orifices.
— Nos orifices ?
— Tu vois très bien de quoi je parle.
Haussant la voix vigoureusement, Shana rougit. Mizuki, d’un air sérieux, la regarde sans hésitation.
— Le vagin et l’anus, on peut le dire comme ça.
— On peut, mais le terme orifices est plus discret !
Rougissante, Shana fixe l’eau, rit, se détend, allonge ses jambes, sa bouche s’ouvre. Mizuki s’assied au milieu du bassin, s’immerge jusqu’au cou.
— J’ai constaté que Michel aussi est vraiment fort ! Battre un géomorphe seul est un exploit.
— Évidemment qu’il est fort ! C’est mon frère. S’il perd, je l’entraînerai à la dure.
Des furvius sautillent dans les arbres aux abords, ce qui fait bruisser les feuilles. Au bord, des grenouilles s’invitent dans un croassement contemplatif. Les firins éclairent le bain d’une lueur tamisée en virevoltant avec musicalité. Les filles sont détendues. Les aquinas nettoient leur peau. Shana regarde encore Mizuki dont les lèvres bougent.
— Tu veux que je te prépare un entraînement qui t’aide à esquiver et attaquer en même temps.
— Je veux bien, ça me serait utile. Il faudrait aussi que je me brosse les dents, as-tu ce qu’il faut ?
— Il y a de la pâte à mâcher dans la cuisine.
— Ce n’est pas aussi efficace, tu n’utilises pas de brosse à dents et de dentifrice ?
— Non. Tu sais, celle qu’on utilise est faite à partir de denticula.
Shana penche la tête sur la gauche, glisse une main sous son menton.
— Denticula ?
— Cette substance provient d’une plante toute noire nommée denticule.
— Je n’ai jamais entendu parler d’une pâte à mâcher capable de remplacer le dentifrice.
— Elle permet un nettoyage complet et une protection efficace.
— Qui la fabrique ?
— C’est notre herboriste, Yumi, qui l’a inventée, mais je te la présenterai.
— Si elle marche, cette pâte vaut une fortune ! Yumi devrait la commercialiser.
— Peut-être, mais je n’y connais rien. L’argent, ce n’est pas mon truc et Yumi s’en fiche aussi.
— L’argent est utile !
— Sûrement, mais ça ne m’intéresse pas.
Il me revient que Mirina mâchait souvent des plantes. Bien que d’une voix ferme mes protestations lui disaient d’arrêter au vu des dangers. Cependant, même dans les pires moments, elle souriait. Il est évident qu’à cette époque mon cœur avait des sentiments pour elle. Toutefois il n’était sûrement pas réciproque. Shana observe le crapaud, qui bondit sur la tête de Mizuki…
— Ha, ha, il est mignon !
— Euh… Ce n’est pas…
Ses sensations s’effacent subitement… C’est dommage… Bon, voyons le tableau bleu… Un lien amoureux probable avec Mirina ? C’était sûrement une simulation émotionnelle de ma part… Les Chishiki n’ont pas de véritables émotions… Toutefois, il est vrai que la moitié, voire plus, de mon ADN était humain, cela pourrait avoir créé un défaut dans la cuirasse que ni mon père, ni moi n’avions perçu… Il me revient d’ailleurs que mon grand-père était très différent, il ne simulait rien, une impartialité totale dans chaque réponse, aucun sourire, nulle larme, jamais un rire… La colère et la joie inexistantes… C’était le cas de tous les Chishiki nés de sang pur, mais lui-même a opté pour une humaine… un fait nouveau dans notre race… Il avait dit à l’époque que les Chishiki de sang pur n’étaient pas viables sur le long terme en tant qu’espèce et qu’il était nécessaire de toujours chercher l’évolution vers l’amélioration.

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