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Hôte : Yuna ; 06h10 – Couloir du premier étage, maison des Igunachi
Mes perceptions se connectent aux sens de Yuna…
— J’y vais, maman !
Le hurlement de Tomo retentit depuis le rez-de-chaussée. D’un pas léger, elle descend les escaliers, les marches craquent, puis le plancher. Mon hôte s’approche de la porte, regarde son fils s’éloigner vivement, soupire… « Et voilà ! Comme d’habitude… Ce petit crétin ne pense même pas à me faire un bisou ! » Sur le chemin, Lucas et Léa s’approchent sereinement, Tomo les salue sans s’arrêter. Restant appuyée contre le montant, Yuna patiente, leur sourit. Après un court instant, ils arrivent à sa hauteur sur le perron de l’auberge. D’un geste calme, Lucas pose une main sur sa hanche, Léa lui tient l’autre, ses lèvres bougent.
— Tomo a l’air en forme ce matin.
— Je parie qu’il t’en fait baver.
— Tu n’imagines même pas, mais ça reste un gentil garçon. Au fait, vous partez chasser ?
— Exact ! On a repéré de nombreuses pistes hier. Il faut aussi qu’on relève les pièges.
La voix de Léa est posée, Lucas lui serre plus la main, s’apprête à s’exprimer.
— En tout cas, je suis content qu’on n’ait pas à assumer notre travail de garde à plein temps.
— C’est vrai que vous êtes chasseur à la base.
D’un regard, Léa fixe le tablier à fleurs de Yuna, puis se tourne vers Lucas.
— Kenji a raison, c’est important qu’on soutienne les gardes avec nos compétences.
— Je sais. En plus, garde à mi-temps, c’est pas mal. On se fait un meilleur salaire.
Brusquement, Yuna tape dans ses mains.
— Quitte à discuter, venez manger quelque chose à l’intérieur.
Souriant, Lucas fait un pas en avant en tirant Léa.
— Avec plaisir, un bon petit déjeuner n’est pas de refus.
— Je suis totalement d’accord.
Entrant dans l’auberge avec calme, Yuna guide Léa et Lucas. Cela me laisse un instant de réflexion pour me rappeler que selon le registre de Linda, tous deux sont mariés. Elle les installe rapidement à une table, se dirige d’un pas ferme vers la cuisine, récupère des croissants au beurre, de la confiture de fraise, du jus d’orange, du café, sereine, les rejoint avec le plateau, s’installe avec eux.
— Je suis curieuse, vous l’avez déjà fait, non ? Je parle de sexe.
Léa attrape un verre de jus d’orange, le boit d’une traite.
— Bien sûr, on le fait régulièrement.
— Et tu n’as pas peur de tomber enceinte ? Tu sais, il y a des risques de maladie pour le bébé ?
Cela me rappelle pendant une fraction de seconde qu’une note personnelle du registre de Linda indique que ce sont des jumeaux de vingt-sept ans. Yuna marque un silence grave, Léa sourit tout en tartinant un croissant, croque une bouchée, mâche ; sa bouche s’ouvre… Avec calme, Lucas boit de son côté une gorgée de café.
— On nous le répétait sans arrêt : votre relation n’était pas saine. Et, il est vrai qu’avoir un bébé est plus risqué, mais ça ne signifie pas qu’il sera malade. En plus, grâce à Kenji, nous avons pu nous marier officiellement. Donc, oui, Lucas et moi sommes parfaitement au courant qu’une naissance peut avoir plus de complications, mais non, je n’ai pas peur, je suis effrayée.
Yuna soupire, se prépare à s’exprimer, Léa sourit, Lucas pose calmement sa tasse.
— Je sais, mais à la moindre vérification, la supercherie sera visible.
— C’est vrai, mais tant qu’on reste discret, personne ne pose de question.
— Sans vous juger, j’ai quand même des doutes sur la relation que vous entretenez.
— Je suis prête à tous les contredire !
— Que ferez-vous si vous avez un enfant et qu’il naît malade ?
L’intonation de Yuna est sèche, elle fixe Léa avec une expression ferme.
— On l’aimera et on le protégera, comme n’importe quels parents ! En plus, on se protège à chaque rapport, pour limiter les risques. J’en ai parlé avec Lucas. On peut tout à fait adopter un bébé, plutôt que de le concevoir.
La voix de Léa est sereine, son expression ouverte, dynamique. Lucas est détendu, ses mains posées sur la table. Yuna mange une bouchée de son croissant, boit une gorgée d’un café très sucré.
— Votre relation est-elle vraiment saine d’un point de vue psychologique ?
— Autant qu’une autre. Il y a des couples dits « normaux » qui sont dysfonctionnels.
— Lucas a raison : violence, adultère, mariages forcés, beaucoup de divorces.
— Avez-vous pensé que vous pourriez être isolés ?
Alors que Yuna croise les bras, Léa prend une gorgée de jus d’orange.
— C’était le cas pendant plusieurs années, mais on s’est toujours soutenus. Même nos parents nous ont rejetés, mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’on abandonne.
— Avez-vous un véritable motif derrière votre union ?
Léa rit, regarde Lucas, puis Yuna, qui fronce les sourcils.
— On s’aime, on se comprend, et on se sent bien ensemble.
— Ce qui est plus que suffisant pour moi et Léa.
Yuna tapote la table, Léa trempe son index dans la confiture, l’avale goulûment.
— Votre lien n’est-il pas aussi influencé par votre entourage ?
— C’est le cas pour tout le monde et je comprends tes doutes, mais on est ouverts pour en parler.
Le visage de mon hôte se détend, Léa reste souriante.
— Des doutes ? Oh, pardon, je vous taquinais. En fait, vous avez mon soutien.
— Merci. Léa et moi avons des rapports, bien sûr, mais c’est notre relation émotionnelle qui prime.
— Lucas a raison, le sexe est juste un petit plus.
Yuna met ses coudes sur la table, son menton sur ses poings, se penche légèrement. Léa l’imite en positionnant sa joue dans le creux de sa main.
— Vous pourriez vous en passer ?
— Si c’est nécessaire pour qu’on reste ensemble, sans hésiter. En plus, on pratique rarement.
— Je suis d’accord avec Léa. Le sexe est agréable, mais ce n’est qu’une partie de l’amour. D’ailleurs ça remonte à quand la dernière fois qu’on l’a fait ?
— Si tu parles de pénétration, ça doit faire sept mois.
Yuna se relève, sourit.
— Totalement d’accord, vous êtes super tous les deux, mais évitons les détails poussés. Je garde le croustillant pour plus tard, il est encore trop tôt, hé, hé…
Tous continuent le petit-déjeuner, un souvenir me laisse me rappeler que Mirina disait : certains ne comprennent pas, même si tes mots sont sincères. Même si tu les dis avec gentillesse tout en écoutant les autres. Ils se refusent à entendre les cris d’amour et de joie. Personne ne peut satisfaire tout le monde. Ne te focalise pas sur eux sans pour autant les ignorer. Tu es toi. Ils sont eux. Chaque vie est unique. Chaque choix est différent. Il y a toujours des conséquences, mais sans volonté, rien n’avance. Cependant, en se basant du point de vue médical, le risque de grossesse est problématique dans ce genre de relation. Tout comme celui de la psychologie. Toutefois, une augmentation n’est pas une validation. Certains les jugeront sans doute ou les soutiendront, mais ce n’est pas mon rôle. Il me faut uniquement observer. Même si, à cause de ma conscience, il ne me semble pas être totalement impartial. Doucement, Léa pose sa tasse, fixe la cheminée éteinte. Son regard scrute l’auberge encore vide, elle soupire, observe Yuna.
— Tu sais, il y aura toujours des millions d’arguments pour contredire notre amour… Nous aurons constamment des détracteurs, on en est conscient. Notre union n’est pas parfaite ni idéal. Aucune relation ne l’est, les normes n’aiment pas la nôtre. Cependant, on veut vivre heureux, ensemble. Si pour cela nous choquons…
Lucas prend sa main droite, la serre. Yuna les regarde, la porte du fond s’ouvre. Takumi entre d’un pas calme, fixe Léa et Lucas, s’approche. Il s’assoit à table pendant que Léa le regarde.
— Comment vous allez ce matin ?
— On va bien.
— Vous parliez de quoi ?
D’un mouvement calme, Yuna se tourne vers son époux.
— De leur relation incestueuse.
— Oh, ce n’est pas mon problème. Vous êtes assez grand pour faire vos choix.
Yuna se met soudain à rire.
— Quoi, tu n’as pas d’opinion, mon tendre ?
— Si, j’en ai une. Je suis contre, mais encore une fois ce n’est pas à moi de décider.
Fixant Takumi, Lucas lui sourit.
— Qu’est-ce qui fait que tu n’approuves pas ?
— Votre lien familial, mais je l’ai dit, c’est votre choix, pas le mien. De plus, même si je suis contre, cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas rester proche. Chacun fait des choses qui déplaisent à d’autres, et tant que personne n’est blessé physiquement ou moralement, je n’ai pas à m’en mêler.
Souriante, Léa se met à rire.
— Merci de juste être toi, Takumi, mais pourrais-tu préciser ?
— Vous pouvez être un couple sans avoir de relation sexuelle selon moi, de cette manière personne ne pourra vous faire le moindre reproche, on appelle cela une zone grise.
Léa se met à sourire.
— Qu’en est-il pour toi hors pénétration vaginale, car c’est le seul risque pour faire un enfant ?
— Médicalement parlant, c’est vrai, mais le problème est surtout sociétal. Moi je vous connais, et même si on a des désaccords je ne prétends pas être parfait donc je n’émets que mon avis, mais la majorité des gens ne vous connaissent pas et refuseront votre liberté de choix. Hors en zone grise, vous restez officiellement frère et sœur, assumez un amour de couple, mais qui se passe de relation intime, ainsi toute critique n’a plus d’effet.
— Merci, ton retour est précieux, mais on fera selon nos besoins et on va y réfléchir.
Les sensations de Yuna s’effacent soudain…

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