CHAPITRE 1 : L'ANKOU

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Trois âmes ! C’est tout ce qui se trouvait dans la charrette de l’Ankou qui parcourait les terres de Bretagne sous un pâle soleil automnale. La lumière blafarde du soleil ne le rendait pas moins effrayant ; pourtant, si l’on y regardait de plus près, on pouvait trouver dans ses yeux un sentiment de mélancolie et de nostalgie qui ne lui était pas familier.

Il revint à la réalité quand il s’arrêta devant une chapelle, dont l’ombre l’avalait tel un funeste présage.

Depuis un siècle maintenant, il avait vu pousser ces édifices dans les Monts d’Arrée et les alentours, telles des bruyères Erica et Calluna. Ces lieux de cultes qui avaient remplacé les siens, étaient l’oeuvre de Chrétiens dont il avait à plusieurs reprises, rencontré ses représentants.

Depuis qu’ils étaient arrivés, lui qui avait été la créature la plus crainte de Bretagne, n’était maintenant qu’un lointain souvenir pour la majorité des Bretons. Il en voulait pour preuve le contenu pitoyable de sa charrette : trois âmes !

Attention, il n’est pas dit que l’Ankou se réjouissait du trépas des Mortels, mais un passeur sans travail n’a plus de but et donc plus de raison d’exister. Et il faut bien l’admettre que plus le temps passait, plus il ressentait cette peur qu’il avait vu maintes fois chez les Vivants : la peur de La Mort.

A cette idée, il frissonna.

Le soleil avait atteint son zénith lorsque l’Ankou arriva dans un petit village surplombé par les hauteurs des Monts d’aérée. Il traversa la place principale sans qu’aucun des villageois, qui vaquaient à leurs occupations, ne remarquent sa présence.

Il arrêta sa charrette un peu plus loin, devant une femme qui tenait dans ses bras un nourrisson. Elle leva lentement la tête et le Passeur descendit afin de l’accompagner, elle et son son enfant, avec les autres âmes.

Il repartit comme il était venu, dans la plus parfaite indifférence.

La journée passait et l’Ankou continuait son habituel chemin ne récoltant aucune autre âme. Lorsqu’il arriva près d’une rivière, il fut le témoin d’un spectacle qu’il ne connaissait que trop bien : un baptême.

Il arrêta sa charrette derrière une lavandière d’une trentaine d’années, le visage marqué et cerné. Elle tremblait de tout son corps en regardant son fil, : un petit garçon d’à peine dix ans, l’air chétif, les yeux rouge, « Aussi pâle que moi » pensa l’Ankou.

Pierre, c’était son nom, s’avançait vers un prêtre l’air sévère, les cheveux grisonnants, qui l’attendait au milieu de la rivière. Pierre s’arrêta face à lui et le regarda, la mine craintive. Afin de chercher du réconfort et un peu de courage, il se tourna vers sa mère. Une expression de terreur lui déforma alors le visage. Il leva son bras tremblant et semblait vouloir montrer quelque chose. Sa mère se retourna mais ne vit rien d’autre que les branches des arbres bouger au rythme du vent.

L’Ankou resta immobile et dévisagea dans un premier temps la mère qui voyait à travers lui comme s’il n’existait pas, puis revint sur l’enfant qui n’arrêtait pas de le fixer. Il le vit essayer de prévenir le prêtre qui ne l’écoulait et continuait de réciter ce qui semblait être des prières, dans une langue que l’Ankou ne comprenait pas.

Le passeur savait qu’il avait du travail, mais il ne put s’empêcher de rester ; de nombreuses questions se bousculant dans sa tête. L’enfant le voyait, or les Chrétiens n’avaient pas cette faculté, il était aussi visible pour eux que le vent ou le temps. Pourtant, l’enfant le voyait.

Pierre tenta une dernière fois d’attirer l’attention du prêtre sur l’homme décharné, en vain. Puis sans crier gare, le prêtre plongea par trois fois la tête de l’enfant sous l’eau et fit un signe de croix au-dessus de sa tête.

Apeuré, frigorifié, Pierre eut du mal à reprendre son souffle et fut pris d’une violente quinte de toux. L’intensité était telle qu’il se plia en deux, tenant ses côtes douloureuses. C’est à ce moment que le prêtre vit deux petits médaillons dépassés en transparence de sa chemise mouillée. Le premier médaillon était une petite croix de bois ; le second, un pendentif du Crann Bethadh, symbole du Dieu Lug.

A la vue du médaillon païen, le prêtre le lui arracha violemment et regarda, courroucé, la mère qui baissa les yeux, honteuse. Puis, d’un geste qu’il voulait solennel, le prêtre lâcha le Crann Bethadh dans le lit de la rivière et fut emporté par le courant.

L’Ankou retroussa ses lèvres fines et cracha en grognant. Il jeta un dernier regard à l’enfant qui le regardait toujours et fit repartir son attelage.

Durant le trajet, l’Ankou ne cessait de ruminer ses pensées : l’enfant l’avait vu. Malgré le baptême, le signe de croix, il l’avait vu. « Pourquoi ? » se demanda le passeur, « Quelle peut-être la raison de tout ceci ? ». Car depuis leur arrivée, aucun autre Chrétien n’avait pu l’apercevoir auparavant. Les innombrables hypothèses et spéculations qui se bousculaient dans sa tête, ne le firent pas remarquer que la nuit était tombée et qu’il se trouvait sur le Chemin des Âmes. C’est alors qu’une épaisse poussière noire, s’échappa du corps d’une. Il arrêta sa monture et s’approcha d’elle, la caressant avec affection.

- Tout va bien ma belle, lui murmura-t-il à l’oreille.

Il ébouriffa sa crinière et vit qu’il ne s’agissait pas de poussière mais de cendre. Il effrita la cendre dans sa main noircie et la laissa tomber à terre. Son visage se durcit en un éclair. Il devait rentrer et vite !

S’il avait raison, Ene était en danger.

Cette fuite précipitée, fit manquer à l’Ankou le départ d’une autre Âme Vivante. Qui sait, s’il l’avait remarqué, peut-être les choses auraient pris une tournure différente.

L’Âme Vivante était celle d’un petit garçon de dix ans pas plus. Petit garçon que l’Ankou avait rencontré tantôt. L’âme de Pierre quitta sa place, la flamme de sa bougie vacillante dangereusement. Mais avant d’avoir pu traverser la frontière du Chemin des Âmes, l’âme se volatilisa en poussière.

L’ascension du Roc’h Trevezel, point culminant des Monts d’Arrée, n’avait jamais été aussi laborieuse pour Ene dont chaque pas, et l’Ankou le ressentait au fond de lui, la rapprochait de sa fin.

Elle gravit enfin le Roc’h et laissa apercevoir aux âmes de la charrette six menhirs posés au milieu de la lande : La Demeure de l’Ankou.

Quand Ene posa une patte dans le cercle, six feux follets s’allumèrent en haut de chaque menhir, accentuant le côté austère du lieu. L’Ankou arrêta son cheval et ouvrit la charrette. D’un geste de main, il indiqua aux quatre âmes le centre du cercle et se dirigea vers son trône de granit à côté duquel il déposa précautionneusement sa faux.

Les quatre âmes s’arrêtèrent au centre du cercle, tremblantes et ne sachant à quoi s’attendre, elles regardèrent autour d’elles, dans un silence d’effroi. La réponse à leur question leur vint rapidement. Un épais mur brumeux se dressa entre les menhirs face à eux, répandant une brume non moins épaisse sur le sol.

Ils virent d’abord une ombre, puis une silhouette encapuchonnée , entièrement vêtue de noir sortir du mur brumeux. La Mort s’arrêta devant les quatre âmes et s’inclina légèrement en signe de respect. Puis, de sa main pâle comme la lune, elle leur indiqua le mur de brume. D’abord réticente, l’âme d’un vieil homme se décida à avancer. Il passa devant La Mort qui, on pouvait le deviner à son mouvement de tête, le suivait du regard. Il traversa le mur brumeux et disparut paisiblement dans un long soupir. Les trois autres âmes se regardèrent et deux d’entre elles décidèrent d’imiter le vieil homme, ne laissant que la jeune femme et son nourrisson. La Mort s’avança vers elle et l’enlaça, lui murmurant dans le creux de l’oreille des paroles qui l’apaisèrent immédiatement. La jeune femme sourit légèrement et se dirigea sans crainte vers le mur de brume et disparut sous les yeux de la faucheuse.

Alors que La Mort se dirigeait à son tour vers le mur de brume, elle sentit le regard de l’Ankou peser sur sa nuque. Elle se retourna lentement.

- Une question mon ami ?

- Qu’arrive-t-il à Ene ?

- Ce que tu redoutes depuis quelques temps déjà : les Bretons se détournent de toi !

- Fais quelque chose ! Ordonna l’Ankou en se levant d’un bond.

- Ce n’est pas en mon pouvoir.

Tandis qu’elle prononçait ces mots, qui tombèrent comme une sentence pour l’Ankou, elle se détourna de lui et se dirigea vers le mur brumeux.

- Si je disparais, toi aussi ! Lança l’Ankou dans une dernière tentative bravache.

La Mort glissa sur le sol jusqu’à lui et tourna autour du passeur.

- Anubis, Pinga, Charon. Des noms parmi tant d’autres de mes précédents serviteurs. D’autres prendront ta suite.

Elle avait pris le soin de détacher chaque syllabe.

L’Ankou eut un léger vertige, mais ne voulant pas montrer sa faiblesse à sa maîtresse, se ressaisit rapidement.

- Je ne veux pas mourir… soupira-t-il pour lui-même.

- Je suis désolée, mais c’est votre lot à vous autres créatures.

Les mots le frappèrent en pleine poitrine. Cette phrase dont il avait fait sa maxime durant des siècles pour les Mortels, sans en comprendre la pleine signification, était maintenant sienne. Il retomba sur son trône.

Et comme pour prouver la réalité de ce qu’il avait entendu ; Ene, dans un dernier hennissement, se décomposa en cendre sous ses yeux légèrement humides. La Mort elle aussi suivait le vol des cendres emportées au loin par le Biz. Son regard se posa de nouveau sur le passeur.

- En attendant mon ami, quelqu’un a encore besoin de toi.

Elle leva le bras et de son long doigt fin, pointa une direction à l’Ankou, qui se saisit de sa faux et s’en alla, la tête basse.

Tandis que les feux follets s’éteignaient, La Mort disparut dans le mur brumeux qui se dissipa à son tour.

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