CHAPITRE 2 : PIERRE

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Malgré l’épaisse couverture posée sur ses frêles épaules, Pierre tremblait encore de froid tandis que sa mère et lui prenaient le chemin de la maison. Pourtant, le froid n’était pas son inquiétude première, il ne pensait qu’à sa vision de l’Ankou et harcelait sa mère, Marie (nom qu’elle avait pris le jour de son baptême) de questions.

- Tu crois qu’il va venir pour moi ?

Malgré sa renonciation aux anciennes croyances, Marie ne put s’empêcher de se rappeler qu’ils avaient entamés les mois noirs et qu’en cette période, l’Ankou est un travailleur que l’on pourrait qualifier d’assidu. Un frisson glacial couru le long de son dos. Elle se signa rapidement, s’agenouilla devant son fils et d’un ton qu’elle voulait rassurant lui dit :

- Pierre mon chéri, tu vas vivre très vieux et quand l’heure sera venue, tu me rejoindras au Paradis.

- Et je reverrai papa aussi ? Demanda l’enfant plein d’espoir.

- Oui, souffla-t-elle les yeux légèrement humides.

A ces mots, le visage de Pierre s’illumina et ils continuèrent leur chemin jusqu’à une petite masure posée en haut d’une colline dans les landes des Monts d’Arrée.

La nuit était tombée amenant avec elle un vent glacial qui ne manquait pas de faire claquer les pauvres volets de bois à intervalle régulier. Pierre se trouvait de plus en plus mal et sa mère l’envoya au lit, en lui rappelant de faire sa prière avant.

- Oui maman ! Avait-il répondu d’un air nonchalant.

Il lui tournait le dos mais elle était persuadée qu’il avait roulé les yeux en lui répondant (ce qu’il faut bien avouer, était vrai). C’est le regard triste qu’elle le vit s’agenouiller devant son lit et prier.

Elle lui avait menti. Elle savait que le mensonge était un péché, mais pas mortel tant qu’il ne lésait pas les vertus de justice et de charité.

Non il ne reverrait pas son père au Paradis. Et elle le savait. Son mari, « Dieu est son âme » pensa-t-elle en se signant, avait toujours refusé la conversion et ce, même sur son lit de mort.

Elle connaissait Ewen depuis l’enfant, ils étaient voisins et n’avaient cessés de s’aimer. A cette époque, elle s’appelait Gwen. Leurs divergences de croyance qui arrivèrent avec le temps ne mirent jamais leur amour en péril, même lorsque Gwen s’était fait baptisée et avait pris le nom de Marie, nom par lequel Ewen avait du mal à l’appeler. Mais les conflits arrivèrent à la naissance de Pierre, Marie ne souhaitant pas que son fils soit élevé dans les anciennes croyances.

Mais comme aimait à rappeler souvent Marie, son Ewen était « plus têtu que ses mules » et elle savait que lors de longues balades en forêt et dans les Monts d’Arrée, son mari racontait à son fils les histoires de Dieux anciens et de cette créature qui venait chercher les âmes des défunts, crainte par tous les Bretons : L’Ankou. Il lui avait décrit son état, son apparence physique et quand il avait lu la peur dans les yeux de son fils, il lui avait souri et l’avait rassuré :

- Tu n’as pas à craindre le passeur. Ce n’est qu’une créature exécutant son labeur comme n’importe lequel d’entre nous ici-bas.

Ainsi fut la petite enfance de Pierre : tiraillé entre ancien et nouveau monde. Les choses changèrent à la mort de son père dans un accident. C’était une belle journée d’été, les villageois et villageoises effectuaient leurs diverses tâches lorsqu’un cheval prit peur et parvint à rompre ses liens. Et alors qu’il galopait vers sa liberté, il renversa et piétina Ewen.

A partir de ce jour, Pierre cacha le médaillon du Crann Bethadh que son père lui avait sculpté. Bien sûr, Marie savait que son fils conservait toujours le médaillon autour du cou, mais elle n’avait jamais eu le cœur de le priver de ce dernier lien paternel.

Marie fut tirée de ses souvenirs par la violente quinte de toux qui provenait de la petite remise servant de chambre à Pierre. Elle se précipita à son chevet et toucha son front brûlant et moite de sueur. La lumière de la bougie faisait danser des ombres inquiétantes sur le visage malade du petit garçon.

Avec une ferveur infinie, Marie pria.

Quand il ouvrit les yeux, Pierre se trouva debout dans sa chambre ; ce qu’il trouva étrange, car il n’avait le souvenir de s’être levé. Il se sentait reposé après une nuit sans rêve et il était en paix. Son regard se posa alors sur sa mère en larmes. Elle lui tournait le dos et s’était jetée sur le lit.

- Maman ? Murmura-t-il.

Elle ne réagissait pas. Il s’avança vers elle et vu avec horreur qu’elle tenait dans ses bras un corps. Et ce corps, c’était le sien. Pierre voulut tirer sa mère en arrière mais ne parvint qu’à la traverser, il regarda ses mains, qui c’étaient dispersées telle de la brume, se reformer.

Terrorisé, il hurla ; tapant des pieds et des mains pour se faire entendre. Quand il comprit que cette entreprise était vouée à l’échec, il se précipita par la porte ouverte afin de se rendre au lavoir qui bordait leur maison.

Malgré la fraicheur automnale, Pierre n’avait pas froid. Il se regarda dans l’eau troublée et vit qu’elle avait meilleure mine : le teint rosée, les yeux reposés et vifs.

Il revint sur le devant de la maison et vit sa mère porter son corps au dehors, creuser un trou, le reboucher et enfin, planter une croix de bois fabriquée à la hâte.

Il aurait voulu lui parler, juste une dernière fois. Mais après que sa mère eut déposé son petit médaillon en forme de croix sur la terre fraichement retournée, elle passa devant lui sans le voir et laissa exploser son chagrin une fois dans la maison.

Pierre entendit alors une branche craquer sur sa droite, puis un pas lourd se rapprocher, indiquant que la personne venait dans sa direction. Il se doutait de qui venait et tourna la tête le plus lentement possible afin de retarder le moment. Ses yeux se posèrent sur la silhouette d’un homme entièrement vêtu de noir.

L’Ankou s’arrêta devant lui et tendit sa main, laissant apparaître des ongles noircis par la terre.

- Vous êtes l’Ankou ? Demanda poliment le garçon, avec une once d’inquiétude dans la voix.

Pour toute réponse, l’Ankou acquiesça d’un bref geste de tête et dit, d’une voix qu’il voulait la plus douce possible :

- Je sais que c’est difficile à accepter, mais tu dois me suivre.

Pierre fut frappé de stupeur ! Cette langue que l’Ankou parlait, était celle de son père. Langue que Pierre n’avait pas pratiqué depuis la mort de ce dernier, mais il la comprenait. Alors qu’il allait lui répondre, une voix masculine très douce, sans aucune animosité, déclara :

- Peut-être est-ce à l’enfant de choisir ?

Le passeur releva la tête et vit une créature venue de son passé : les cheveux ondulés jouant dans le vent, une toge bleue descendant jusqu’aux chevilles, l’Archange Gabriel regarda de ses yeux bleu ciel l’Ankou et Pierre. Il se fendit d’un salut sincère et s’adressa à l’Ankou comme à un vieux compagnon :

- Je t’avais dit que nous serions amenés à nous revoir mon ami.

- Et que me vaut le plaisir de ta visite ? « Mon ami » … répondit l’Ankou avec sarcasme.

- J’apporte un message.

- Si c’est le même qu’il y a un siècle, tu peux t’en aller.

- Ankou, coupa calmement Gabriel. Notre Seigneur vient récupérer ce qui lui revient de droit.

D’un geste lent, il leva son bras imberbe vers Pierre.

- Si tu lui laisses cette âme, tu disparaîtras en paix.

Un autre aurait pu tourner ces mots avec violence. Mais Gabriel avait le don d’éloquence, ce don qui lui permettait de faire passer les pires menaces pour des actes de bienveillances.

- Voilà un discours fort belliqueux pour un messager.

L’Archange ravala son sourire, puis se tourna vers Pierre. Il lui tendit la main en lui offrant un visage amical.

- Mon enfant, laisse-moi t’ouvrir les portes du Paradis.

- Du Paradis ?

- Oui… Ton père t’y attend et le moment venu, ta mère vous rejoindra.

Un pieu mensonge pensa l’Archange quand il vit les yeux de l’enfant pétiller de joie, mais s’il ne réglait pas cette situation de manière pacifique, l’autre n’hésiterait pas à utiliser la force. Et s’il était capital que l’enfant ne passe pas sous les rites Bretons, Gabriel répugnait à la violence et tout ce qu’elle engendrait. C’est pourquoi il lui fallait réussir, quitte à pécher.

Pierre regarda l’Ankou et l’Archange successivement. Puis, il s’avança vers Gabriel dont le sourire s’élargit.

Du moment où Pierre s’était détourné de lui, de la cendre avait commencé à s’échapper du corps de l’Ankou. Apeuré, il leva les yeux vers Pierre qui s’avançait vers Gabriel. Plus il s’approchait de l’Archange, plus de la cendre s’échappait de son corps en abondance et ses forces diminuaient. Il croisa le regard de l’Archange qui lui murmura du bout des lèvres :

- Sois en paix.

L’Ankou puisa dans ses dernières forces et asséna un coup de faux à Gabriel qui eut juste le temps de déployer ses ailes mais pas de s’envoler. La faux transperçait de part en part l’Ange et la cendre cessa de s’échapper du corps de l’Ankou.

Gabriel leva la tête et ouvrit la bouche, laissant échapper un filet de fumée opaque duquel la voix de l’Archange retentit :

- Ainsi tu as fait ton choix, déclara-t-il avec tristesse.

La fumée compacte s’envola au loin. L’Ankou retira sa faux du corps qui tomba telle une poupée de chiffon.

Pierre, figé par la scène qu’il venait de vivre, ne se rendit pas compte que l’Ankou l’avait attrapé par le bras et le forçait à avancer.

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