CHAPITRE 3 : LES ARCHANGES
Ethérée et immatérielle, l’âme de Gabriel, flottante dans le ciel Breton à la recherche d’un nouvel hôte, se remémorait la première fois qu’il avait foulé de ses pieds les terres de Bretagne.
C’était il y’a près d’un siècle maintenant. L’aube se levait et il avait veillé à la traversée des âmes Chrétiennes qui avaient décidé de s’installer sur le continent.
C’est du haut de sa colline, alors que le soleil éclairait de sa douce lumière le paysage maritime, qu’il avait vu pour la première fois ce fameux passeur craint par le peuple Breton : L’Ankou.
Il se rappelait ces yeux jaunes qui donnaient l’impression qu’il était capable de voir votre âme à travers la chair qui la recouvrait. Gabriel s’était incliné respectueusement devant cette créature destinée à disparaître dans un avenir proche. L’Ankou avait répondu à ce salut par un bref geste de tête et avait continué sa route.
Gabriel avait néanmoins senti peser sur lui ce regard perçant jusqu’à ce que le passeur disparaisse à l’horizon.
Durant plusieurs années, Gabriel fut le seul envoyé en Bretagne. Les lieux de cultes Chrétiens s’étaient multipliés au détriment des lieux de cultes des anciennes croyances et les conversions commençaient à se faire de moins en moins rare. Malgré ça, les Bretons se montraient majoritairement réfractaire à cette nouvelle religion.
C’est alors qu’après des décennies, une autre créature ailée arriva en Bretagne : l’Archange Michel.
On ne pouvait pas faire plus opposé que les deux Anges. Si l’un avait hérité du don d’éloquence, l’autre avait hérité du don des armes. En effet, le chef de la milice céleste était envoyé pour faire avancer les choses à coup de glaive.
Bien que les relations entre Gabriel et Michel eussent toujours été tendues, leur cause commune empêchait la scission. Mais rien ne reste figé dans le marbre et les choses changèrent quand Gabriel échoua pour la première fois dans sa mission.
Il devait convaincre un petit peuple que l’on trouve en Bretagne : les Korrigans. Peuple connu pour son goût des farces, son refus des règles et sa fâcheuse tendance à piéger quiconque s’approchait de son royaume sans y avoir été invité. Il se trouve que parmi les habitants du Peuple de la Fontaine, se trouvait un joyeux luron du nom de Bidenn le Jeune (ce qui pouvait sembler étrange pour un Korrigan de 900 ans). Bidenn était un ami proche de l’Ankou et aimait venir avec le passeur lors de ses « fauchages » comme il aimait les appeler.
Depuis l’arrivée des Chrétiens, Bidenn avait jeté son dévolu sur les prêtres, diacres et tout autre représentant de ce culte. Son fait d’arme le plus célèbre et dont il aimait se vanter, était d’avoir réussi à faire fuir un prêtre d’un petit village côtier après l’avoir rendu fou.
Malgré les mises en garde de l’Ankou, Bidenn ne pouvait s’empêcher de pousser les plaisanteries toujours plus loin.
Aussi, quand Gabriel vint en paix proposer un marché au Peuple de la Fontaine (si un ultimatum peut être appelé un marché) ; il ne reçut que moqueries, quolibets et quelques crachats de la part d’un certain korrigan que nous commençons à connaître. C’est Michel qui fut donc chargé de mettre au pas ce petit peuple facétieux.
C’était un soir d’été, le Peuple de la Fontaine honorait le Dieu Lug lors de Lugnasad, et alors que, comme le voulaient les us, on réglait les contentieux et célébrait les mariages, Michel usa de sa forme de persuasion préférée : le glaive.
Le combat, si l’on peut dire, fut de courte durée. Malgré les diverses suppliques, Michel n’épargna personne.
Comme à son habitude lors de Lugsanad, l’Ankou passait saluer ses amis. Il fut surpris de n’entendre ni chansons ni rires et de voir une autre créature ailée plus loin sur le chemin qui contemplait la pleine lune.
Le passeur tourna la tête et vit le Royaume de la Fontaine dévasté : la fontaine n’était plus qu’une ruine et seul le clapotis de l’eau sur la pierre nue brisait le silence de mort qui régnait. Quelques Korrigans agonisants disparaissaient en poussière en expirant leur dernier souffle.
L’Ankou vit le corps de son ami, affaire contre une pierre fendue de la fontaine. Il sauta de sa charrette et se précipita vers lui avant de s’agenouiller et de prendre délicatement la tête de son ami, qui tenant dans la paume de sa main. Bidenn lui fit le récit du combat mené plus tôt et ajouta avec un sourire insolent :
- Il semblerait que tu avais raison mon ami…
- Il semblerait.
L’Ankou entonna un chant funéraire, Bidenn se laissa bercer et ferma les yeux. Une dernière larme qui avait la pureté d’un diamant coula de sa joue et tomba sur le sol poussiéreux. L’Ankou baissa la tête quand il sentit le corps de son ami s’effriter entre ses doigts. Les cendres tombèrent sur le sol, se mélangeant aux larmes et à la terre.
Le visage dur, l’Ankou revint à sa charrette, attrapa sa faux et se dirigea vers l’Archange Michel qui, dès qu’il l’entendît arriver, tourna sa tête avec un sourire mauvais. Il dégaina son épée et se mit à courir vers le passeur.
Alors que les deux créatures fonçaient l’une vers l’autre, une silhouette encapuchonnée se mit entre eux et les sépara. Michel déploya ses ailes et alla se percher sur une branche, regarder La Mort réprimander l’Ankou.
- Des millénaires d’existence et c’est la première fois que je suis obligée de quitter mon Royaume !
- Je ne t’ai rien demandé ! Répliqua l’Ankou avec colère.
- Et tu n’as pas à le faire ! Dit-elle d’un ton péremptoire.
L’Ankou grogna.
- Tu es mon serviteur, avec un travail à accomplir. Tu ne peux agir à ta fantaisie !
- Ma fantaisie ? Tu as vu ce qu’il a fait ?!
La colère de l’Ankou ne semblait pas s’apaiser.
- Tu es le passeur ! Tonna-t-elle. Ton travail est de m’amener les âmes et non de guerroyer pour une quelconque conviction !
L’Ankou ne sut que répondre, sa colère toujours visible sur son visage émacié. De sa main pâle, la Mort indiqua à l’Ankou la direction de sa charrette. Il jeta un dernier coup d’œil à Michel, qui lui offrit son plus beau sourire avant de s’envoler dans le clair de lune.
Et quand il arriva auprès de Gabriel, Michel laissa son orgueil exploser, se vantant de sa « victoire ». Gabriel ne lui offrit pour toute réponse qu’un regard méprisant et s’en alla prier pour les âmes de ces pauvres créatures.
Malheureusement, les choses ne seraient pas différentes aujourd’hui pensa Gabriel alors qu’il prenait possession d’un berger bien bâti, d’une vingtaine d’années.
Quand il entra en lui, les yeux du berger devinrent bleu ciel et ses vêtements se changèrent en une toge bleue qui tomba jusqu’aux chevilles.
Gabriel s’habituait à son nouveau corps tandis qu’il était en chemin pour retrouver Michel. Ce n’était pas de gaieté de coeur, mais il était fort possible que le guerrier soit le dernier recours. Si l’enfant passait avec l’Ankou, les anciens rites ne seraient jamais oubliés et la victoire ne serait pas totale.
Il trouva Michel sur un tronc que ce dernier venait fraichement d’abattre. Son bouclier posé contre la souche, il était concentré sur les étendues désertiques des Monts d’Arrée qui précédaient l’entrée du Chemin des Âmes.
Gabriel se racla la gorge pour signaler sa présence.
- J’ai échoué.
- Je sais, répondit Michel sans prendre la peine de se retourner.
- La tâche est plus ardue que…
Michel ne lui laissa pas finir sa phrase et leva la main pour lui imposer le silence.
- Je suis las de tes excuses Gabriel. Tu prônes la parole, mais si mon glaive avait été utilisé plus souvent, notre Seigneur aurait déjà ramené la paix sur ces Terres.
Il se retourna, offrant un regard plein de jugement et de ressentiment à son comparse qui baissa la tête. Michel tendit la main.
- Bouclier. Ordonna-t-il.
Gabriel voulut répondre quelque chose, mais à quoi bon. Michel n’était doué que pour une chose, et cette chose il lui fallait bien le reconnaître, il l’exerçait avec brio. Il attrapa le bouclier sur lequel était gravé l’inscription latine « Quis ut Deus », puis le tendit à Michel qui s’en saisit.
- Promets-moi d’essayer, dit-il en retenant le bouclier quelques instants.
Michel lui jeta un regard noir pour seule réponse et le messager lâcha prise.
Michel s’envola.

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