Chapitre 1 : Enclenchement

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Dehors, le froid tient le monde comme une mâchoire. Je le sens même à travers le vitrage du vestiaire, une morsure sèche qui remonte jusqu’aux tempes. La forêt, au loin, noircit trop vite, comme si quelqu’un baissait la lumière sur un décor. Le soleil est bas, pâle, et le ciel a cette teinte de blessure ancienne qu’on a cessé de soigner.

Ce monde sous un dôme, on ne le “voit” pas comme un plafond. On vit dessous, point. Mais à cette fenêtre, au loin il y a parfois une sorte de reflet, une courbe infime dans l’air, un truc qu’a rien à faire là. Les autres haussent les épaules sur le sujet. Moi, depuis longtemps, je reste accroché à cette idée, surtout depuis que j’ai vu ces images où tout est vert, lumineux, et où personne ne parle comme nous… avec, au-dessus, juste du ciel d’un bleu. Rien d’autre.

Je me surprends à faire le pitre devant mon reflet dans la vitre, je suis seul et le temps que la prochaine classe finissent il y a du temps encore. Les deux mains sur les hanches, main en pistolet vers mon reflet, je vise le couché de soleil. Tête incliné clin d’œil. Petit sourire en coin. «paouuuuhh!!».

La douche au maximum, j’adore ça l’odeur de la chaleur de l’eau. Être seul avec toute cette pression, toute la pression part dans un seul jet, ça hurle comme une cascade et ça te promet une chaleur en jet épique qui fouette bien.

Soudain, un claquement sec traverse quand même le vacarme de l’eau et le nuage de brume sur ma gauche. Je lève les yeux au plafond, blasé d’avance j’ai pas vraiment la force là. La tuyauterie couine souvent à cause de la chaleur et la pression, le bois travaille, le manoir grogne comme un vieux. Dans le doute, je tourne la tête, sans conviction.

Puis je pivote dans le doute, mécaniquement et je me trouve complètement con à poil, dans la pénombre, à mimer. Celui d’un clin d’œil qu’on m’a lâché tout à l’heure. C’était con, mais c’était cool à refaire. Sauf que là, si quelqu’un me regarde, je passe direct pour pervers de vitrine.

J’avance et je dépasse les douches pour entrée dans la zone intermédiaire de nettoyage , robinets au mur, bancs de bois, dalles larges et froides, et l’odeur normale d’un endroit où des jeunes ont passé la journée à suer, râler, puis faire semblant que l’eau règle tout. Entre cette zone et l’entrée des douches et la partie “change” des casiers, un grand rideau épais pend en deux pans, fendu au milieu, genre passage de bains, sans porte mais avec assez de tissu pour te donner l’illusion d’un privé.

Juste derrière ce rideau, sur la droite, les casiers de rangement en bois : des boxes qu’on tire vers soi. Je prends toujours celui qu’on entrevoie des douches entre l’espace des grand rideau, question de routine, et parce que je le repère sans réfléchir par sécurité. Et là, même d’ici, je le vois : le côté droit ressort d’un centimètre. C’est minuscule mais ça me dérange je ne serais pas dire pourquoi, surtout parce que j’aurais juré l’avoir poussé à fond.

Intrigué, je traverse, sans gloire, en me disant que justement sans serviette je fais quoi, je vais juste vérifier prendre ce qu’il me manque et retourner sous l’eau. Ce putain de carrelage dans cette partie est froid et glissant; ça te pince la plante des pieds, comme si le bâtiment te disait “dépêche toi”. Et en passant le rideau d’un geste de mon poignet, l’odeur change d’un coup : finie la senteur dégueu et pourri du vestiaire, là, ça sent le propre. Un savon net, presque trop parfait, le genre de fraîcheur qu’on ne sent que quand le personnel a frotté avec un zèle de grande occasion.

Je tire mon box.

Tout est là, rien ne manque, et pourtant je reste planté. Ma chemise sale est plié nickel. Pas “à peu près”, pas “ça ira”, non : nickel. Ma serviette est redressée, bord aligné, comme si quelqu’un s’était appliqué à remettre de l’ordre. J’essaie une demi-seconde de me persuader que c’est moi, que j’ai rangé comme ça sans m’en rendre compte, trop occupé à repasser l’après-midi dans ma tête.

Non. C’est pas possible.

Je cligne des yeux, je regarde encore et autour de moi me tournant lentement en écoutant et en attendant un bruit. La zone de change est vide, calme, avec cette lumière jaune de nanites qui filtre sans que j’aie allumé quoi que ce soit. Et l’explication la plus simple, la plus humiliante, se pose là, tranquille : quelqu’un du personnel est passé forcément, a vu le box pas complètement rentré, a rangé par réflexe… et a disparu.

Et s’il ou elle a disparu, c’est qu’il ou elle m’a vu.

Nu, face à la vitre, en train de faire un pistolet à mon reflet, … bordel la honte !

Je fini par repérer alors, sur une étagère près des douches, des petits bols d’acier remplis d’épices et de copeaux odorants. Cannelle, résine, savon râpé ; une odeur plus douce flotte au-dessus, un parfum léger, presque féminin, qui ne cherche même pas à se cacher. Je comprends d’un coup le “trop propre”, le “trop bien plié”, et je vois déjà Tino, quelque part dans ma tête, rire comme un crapaud et lâcher qu’on s’est bien rincé l’œil avant de filer.

Je récupère ma serviette, sourire forcé collé sur la figure comme si ça pouvait sauver mon honneur, et je me dirige vers ma douche comme si la honte était devenu mon ombre que je n’ose regarder, parce qu’il n’y a personne à regarder sauf une réalité honteuse. Il n’y a que la vapeur et le bruit, et ma propre gêne qui prend toute la place. Plus loin, les cabines près de la fenêtre baignent dans la buée, et la mienne crache à fond la vapeur, comme si elle m’appelait à venir me dissoudre dedans.

Je pose la serviette sur le haut de la porte de la cabine, bien visible, puis j’entre sous le jet d’eau chaude.

Le jet me frappe l’épaule puis le haut de la nuque, brûlant, dense, avec cette pression entière qu’on n’a que quand on est seul. L’eau coule sur moi comme un sillage de cheveux chauds, des rayons de soleil liquides qui démêlent les muscles un par un, et je sens la journée commencer à glisser, enfin. Je ferme les yeux, je respire, je laisse la chaleur gagner du terrain.

Sauf qu’au fond de la gorge, le goût de fer est toujours là, et l’après-midi se reforme déjà derrière mes paupières, prêt à reprendre la main.

Trente minutes plus tôt, j’aurais juré vendre mon âme — pour une gaufre brûlante : alvéoles croustillantes, boule de vanille, filet de caramel… rien que d’y penser, j’en avais l’eau à la bouche.

À la place, je mâchais ce putain d’air glacé.

Un froid de juge. De ceux qui te regardent comme un dossier, pas comme un homme. Il m’avait figé la langue, et chaque respiration râpait mes poumons comme de la laine humide.

C’est toujours pile à cette heure-là.

Quand la lumière se délave. Quand le ciel tire vers ce gris blême, sans promesse le dôme est stupéfiant hors des banalité de chacun pour moi, c’est une serrure.

Cette après-midi là, j’ai vu…

— Tiens… ça, c’est nouveau.

Un trait blanc.

Pas une étoile. Un scintillement. Un trait net, qui fend le bleu gris laiteux du Dôme et fonce droit vers le lointain… avant de disparaître d’un coup, comme avalé.

— Mais attends… c’était quoi, ce truc ?

Peut-être un débris.

Peut-être des Séléniens, je dois avertir un professeur.

L’air mordant est venu me gagner les poumons.

Trois mois que je vis au manoir.

Trois mois de froid, Trois mois à attendre cette minute précise où le Dôme devient presque transparent.

La plupart ne veulent rien savoir du dôme devenu un taboo par ignorance ou par superstition de voir le dôme disparaître et de mourir instantanément dans les pires souffrance, d’autre comme les Tiwaka parle de l’œil du Gigantiarch qui peut détruire ton esprit…

Et mon cerveau, obstiné, cherche la clef.

« La curiosité paie seulement si l’on survit au froid… »

… et pas aux sermons de Volgard si je tombe malade.

Je me suis hissé sur la pointe des bottes et j’ai sorti mes jumelles de bricole : deux tubes de cuivre, des lentilles sauvées d’un vieux tube fendu. Aucun engrenage, pas de circuits. Juste un plan volé à l’oubli via “les passe-passe”, ce petit marché noir entre étudiants sur le toits où tout a une valeur — même ce qui devrait rester enterré.

Quand j’ai collé l’œil au verre, j’ai vu les filaments.

Des fils de lumière, très fins, qui frétillaient comme des poissons sous la glace.

Aucune symétrie.

Rien de parfait.

Et pourtant… Mouvant. Comme si le Dôme respirait.

Je venais d’ajuster la mise au point pour en prendre plus, pour voler une seconde de vérité…

… quand le gong du manoir a tonné.

Seize fois.

Premier rappel.

Le couvre-feu.

Mon ventre s’est serré.

Je n’avais pas envie de me refaire choper à rentrer tard.

J’baisse les jumelles.

— Pas grave… demain.

Demain, je reviendrai récolter plus d’informations.

Je me suis accordé un petit dernier regard.

Les filaments se sont éteints comme du filigrane.

Comme vexés.

Comme si, oui, ils n’étaient visibles qu’à cette heure précise.

Un craquement.

Sans doute un écureuil.

C’est là qu’un flocon isolé s’est mis à voltiger devant moi.

La console météo jurait : clair et froid. Pas de neige.

Je l’ai suivi du regard, incrédule.

J’ai tendu la main.

Le flocon m’a esquivé.

Un second s’est laissé attraper.

Il a fondu sur ma peau en un picotement glacial, plus froid que tout ce que j’avais imaginé — comme si ce n’était pas de la neige, mais une morsure.

Volgard dit que parfois la neige peut être toxique piégeant certaine nanite dangereuse.

J’ai refermé le poing.

Mieux vaut rincer ça dès mon retour.

Col relevé, jumelles au chaud dans la besace, j’ai repris le chemin du manoir.

Les lanternes y étaient déjà alignées, comme des lucioles dressées au garde-à-vous. Une morsure d’air m’a caressé les joues.

Et malgré le froid…

Derrière.

Je sentais battre quelque chose de plus fort.

— — —

Sous la douche, je reviens à moi d’un coup.

L’eau continue de tomber. Je me retourne face au mure.

Ma main serre encore le métal du robinet.

Et dans ma gorge, malgré la chaleur, il reste ce goût de fer.

La réalité devrait reprendre ses droits.

Elle ne le fait qu’à moitié.

Le carrelage des vestiaires renvoie le martèlement régulier des gouttes. Quelqu’un rit plus loin, une porte claque, une voix lance une blague trop forte — puis tout redevient un grondement sourd, étouffé par la vapeur et les murs.

Je reste figé.

L’eau glisse le long de mes doigts, s’enroule autour de ma paume, et je n’arrive pas à lâcher le robinet. Comme si ma main avait peur de perdre le seul point fixe.

Je suis revenu… oui.

Mais pas entièrement.

Le reste d’une partie de mon esprit se re-projette à l’extérieur, que c’est-il passé ?

Je me revoie prés à partir en direction du manoir.

Et le sentier se referme aussitôt que je quitte la clairière, et les pins, serrés comme des conspirateurs, inclinent leurs troncs jusqu’à former une arche d’ombre. À cette heure où le soleil décroît, la lumière bascule si vite qu’on dirait qu’un couvercle de nuit se pose sur la forêt mais pas trop il fait encore jour, juste suffisamment pour s’en rendre compte.

L’air est dense, imprégné d’odeurs de mousse humide et de bois gelé. Aucun souffle, aucun cri d’oiseau : tout semble retenir sa respiration.

Sous mes semelles, les feuilles gelées mélanger à la terre craquent si nettement qu’elles sonnent comme du verre brisé.

ce n’est pas l’endroit idéal pour la discrétion.

Au troisième craquement, je m’immobilise.

Mon cœur pulse trop vite, et l’écho résonne dans ma cage thoracique. Il n’y a pourtant personne… et pourtant, cette impression d’être observé me glace le dos.

Quelque-chose est là.

J’accuse la fatigue. Je me dis que ce sont des rongeurs. Mais c’est bizarre.

L’espace d’un instant, j’y vois un rassemblement d’inseilles.

Non.

Ce sont des flocons.

Bien réels.

Et ils ne tombent pas.

Ils flottent, figés, chacun irradiant une lueur timide, comme cent diamants accrochés à l’air.

J’avance encore.

Le silence devient un vide si compact qu’il bourdonne à mes oreilles. Ma propre respiration est le seul son vivant ici.

Un flocon, plus large et plus vif, se tient juste devant mon visage.

J’allonge l’index.

Un froid aigu et liquide, qui traverse ma peau et remonte, remonte, jusqu’au coude. Je lâche un juron, secoue la main.

Le monde se fige.

Puis il se retourne, le haut et le bas s’inverse. Je me retrouve au sol les yeux fixant le Dôme et une pupille gigantesque englobe le ciel, me regarde et me plonge dans un couloir de lumière me bloquant au sol comme dans un rêve éveiller.

J’arrive à tourné difficilement la tête, les troncs se liquéfient. Les flocons s’étirent en traînées de lumière. Les couleurs tournent, s’arrachent, se décompose et se recomposent.

Maintenant je flotte.

Esprit nu. Il fait chaud…

Avalé par une lueur laiteuse.

Au centre, une présence immense, indéchiffrable.

Je me sens basculer dans autre chose.

J’emprunte les yeux de quelqu’un d’autre, je le sais je le sent.

L’air est lourd, saturé d’odeurs de cuir chaud et de suie. Deux portes de bois noir se dressent, hautes comme des murailles, baignées d’un crépuscule orange.

Ce petit corps que j’ai tremble de terreur.

Des larmes brûlent les joues.

— Je veux rentrer… souffle-t-il.

Une main se pose sur son épaule.

Large.

Autoritaire.

— Ici, tu seras en sûreté, déclare un vieil homme à la barbe grise.

Une calèche sombre crisse sur des graviers.

Une femme en deuil descend.

— C’est tante Laeticia, dit-elle.

L’enfant recule, épouvanté.

Et il s’enfuit.

Je cours avec lui.

La terre est tiède et humide, étrangère au givre que je connais. Les voix adultes s’éteignent peu à peu, aspirées par les troncs.

Au fond de la forêt, un totem gris surgit.

Une bouche béante.

Des yeux oblongs.

Des spirales gravées.

L’enfant dérape.

Tombe.

Hurle.

Le cri est aussitôt avalé par un silence absolu.

La pierre semble respirer.

C’est de la terreur pure.

La lumière se tord, puis…

… je retombe à genoux dans la neige.

Tout est revenu : les troncs noirs, le froid acéré, la nuit qui colle aux branches.

Devant moi, la pierre.

Recouverte de mousse.

Fissurée.

Mais identique.

Mon pouls explose.

— Ce n’est qu’une pierre…

Je mens.

Je le sais.

— … mais qu’est-ce que c’était ?

Un goût métallique flotte non plus dans ma bouche mais dans l’air. Je prend peur.

Je recule à quatre pattes et percute un tronc, si nerveusement que je me blesse un peut au genou sans m’en rendre compte mais çà me rappel que c’est la réalité. Il n’y a toujours pas de vent. Pas de mouvement.

Juste la roche.

Qui semble attendre.

À mesure que je m’éloigne en reculant au sol, l’étreinte de la forêt se desserre.

Je me relève et me tire en courant comme un dératé…

J’ai eu la frayeur de ma vie.

C’est fini je repasse plus ici tous seul…

La neige ordinaire reprend ses droits, douce poudre qui me couvre les épaules.

Trois coups de cloche résonnent au loin, annonçant le couvre-feu imminent, et je m’y accroche comme à une bouée.

Je dévale le versant peu fier.

Chaque craquement sous mes bottes confirme que mes jambes fonctionnent encore.

Pourtant, ma paume et le bout de mon index brûlent toujours là où le flocon m’a piqué.

Une braise secrète logée sous la peau.

Quand les toits d’ardoise surgissent, les lanternes-inseilles s’allument en rang serré, de lucioles disciplinées.

Le monde normal scintille devant moi.

Sous la douche, je revient à moi. Les yeux exorbité de me rappeler de ça…

L’eau me tombe sur les épaules comme de long et doux cheveux soyeux.

Le carrelage sous mes pied chauffé par l’eau me fait du bien.

Et sur la peau, à l’endroit précis où le flocon m’a mordu…

Même sous la chaleur, ça pulse encore.

Comme si ce n’était pas fini.

Puis un coup sourd contre la cloison.

Puis un second.

— Hé… mec ? Ça va ?

La voix est grave, un peu plus mature que celles de ma promo. Un troisième année, je parierais. Le genre de gars qui se fait des amis sans même forcer. La même lumière dans la voix que Tino… mais avec moins de folie, plus d’assise.

Je mets une seconde à répondre, comme si les mots devaient remonter d’un autre endroit.

— Ouais… ouais, ça va. J’ai juste… une mauvaise journée. Je sors bientôt.

Un petit silence.

Puis il souffle, simple, chaleureux :

— Ah ok. T’inquiète pas, mec. Ça nous arrive à tous. Te prends pas la tête. T’a le temps je prend pas ma douche maintenant.

Il marque une pause, et je ressent un sourire dans son timbre.

— Et puis… réjouis-toi. Apparemment, une princesse arrive ce soir. Alors moi, si j’étais toi… sur ton trente-et-un c’est une premier année.

Comment le sait-il que je suis un premier année ? Ma voix qui m’a trahis ?

Son enthousiasme a un truc de mesquinerie positive, comme s’il avait déjà inventé la moitié de la soirée dans sa tête.

— Ouais… merci.

— Allez, je te laisse. Mais traîne pas trop, hein.

Ses pas s’éloignent dans la zone pour se savonner avant la douche.

Je reste un moment immobile, l’eau qui coule, ma paume toujours en feu.

Et au lieu de revenir complètement, mon esprit repart — mais différemment.

Une remémoration.

Des détails qui m’échappent.

Comme si je feuilletais une page déjà tachée. Il me fait pensé à…

Une fois la lisière franchie, je m’arrête un instant, le cœur battant à tout rompre, tandis que la forêt referme derrière moi son rideau obscur.

Les branches s’entrechoquent doucement sous un vent froid, comme pour effacer ma trace, alors qu’au-devant l’esplanade gelée s’étire jusqu’au manoir : vaste plaque blanche piétinée par les entraînements du jour.

Les lanternes-inseilles, déjà allumées, diffusent au sol un halo d’or pâle qui se mêle à la demi-brume.

Le gong résonne encore au loin.

Deuxième rappel avant le couvre-feu.

À chaque pas, la croûte de neige craque sous mes bottes. Je me dis qu’il faudrait inventer un jour des semelles capables d’étouffer ce bruit.

Je referme le poing.

Comme si je pouvais étouffer l’étrange brûlure laissée par le flocon.

Plus loin, une dizaine d’élèves repoussent encore l’heure fatidique sur le terrain. Leurs souffles blanchissent l’air, se mêlant aux arcs bleutés des inseilles qui jaillissent de leurs actions de combat.

Comme je les envie…

Une projection de lumière bleuté fuse soudain.

Trajectoire trop haute.

Trop tendue.

— Quoi ?! Vers moi ?! Qu’est-ce que—

Je plonge d’instinct, roule sur la gauche ; la neige me mord le cou.

Le projectile s’écrase contre un tronc et déclenche une pluie d’étincelles.

Pas passé loin.

Fiou.

— Hé ! Désolé ! C’était pas pour toi !

Nael — grand blond — agite la main au loin, mi-gêné, mi-amusé.

— Mais belle esquive !

Pouce levé.

Quelques rires fusent.

Je me redresse, l’épaule vibrante.

La honte me monte aux joues : impossible de rentrer tranquillement. Il n’y a qu’à moi que ça arrive.

Heureusement, c’est une classe qui ne me connaît pas.

Au loin, j’entends :

— Tu le connais, lui ?

— Encore Nael pour faire ce genre de truc sur une première année…

Et des voix de filles, sans honte ni peur :

— Il va bien ?

— Hé, toi, ça va ?

— Tout va bien ?

Ce n’est pas de la moquerie.

C’est de la bienveillance.

— Jolie esquive ! lance Marithé — une jeune héritière avec un blason de classe social, et visiblement la vraie cible — en me faisant un clin d’œil. Si tu veux ta revanche, inscris-toi au tournoi le mois prochain.

Puis, plus fort, vers le terrain :

— Hé, Nael ! T’as pas fini de viser les premières années !

Je crois qu’elle va lui arracher la tête.

Sauf que Nael est déjà derrière elle.

Et sa « réponse » est une leçon.

— Leçon numéro un, dit-il, posément. Ça s’appelle une diversion, ma chère.

Une lame de nanites, mince comme un fil, est à un souffle de sa gorge. Pas de pression, pas de menace réelle — juste assez pour rappeler que l’entraînement n’est pas un jeu.

Nael transpire, malgré son sourire. Les yeux d’un bleu lumineux l’air rieur… et pourtant, on sent chez lui une mission plus grande : être le plus fort, coûte que coûte.

Les rires redoublent.

Marithé comprend qu’elle a perdu.

Elle roule des yeux.

— Tu m’énerves. Y a que toi pour faire ce genre de mesquinerie.

Nael baisse sa lame d’un geste propre, puis se penche vers moi.

— Sans rancune.

Clin d’œil et une petit cliquetis de la bouche.

Main tendue.

Je la saisis pour me relever, encore surpris de leur aisance. Les troisièmes années ont ce truc : un espoir durci en confiance.

Nael se tourne vers Marithé, plus sérieux.

— L’ennemi n’a pas de morale, ni de limites. Si vous n’êtes pas prêts, tous les deux, vous n’irez pas bien loin ici… ni dehors croyez moi les missions ne rigole pas avec votre réalité.

Trois pas plus tard, une ombre bloque la lumière d’une lampe.

Azaro Balbok.

Manteau lourd.

Bras croisés.

Il fixe Nael, la bouche plissée : cette demi-approbation… et l’avertissement derrière.

Puis, vers moi :

— Tout va bien, petit ? Ce n’était pas mortel, ne t’inquiète pas. Je t’ai vu faire un saut magnifique. Rien de cassé ?

— Tout va bien, professeur.

Il tourne la tête vers le terrain.

— Allez, vous autres… et vous deux aussi. On reprend l’entraînement, et on prolonge le cours.

Il marque une pause, et sa voix prend cette gravité qui fait taire les rires.

— Vous savez pourquoi ?

Sans que je comprenne comment, tout le monde se place en garde-à-vous : poing droit sur le cœur, bras gauche levé.

Et, d’une seule voix :

— Parce que c’est dans la persévérance qu’on peut sauver nos proches et nos équipiers.

Ça me coupe le souffle.

Pas la phrase.

Le regard.

Ce trouble dans leurs yeux — une fatigue ancienne, une cicatrice invisible — comme si chacun avait déjà appris le prix de l’impuissance. Et comme si la seule manière de survivre à ça était de devenir utile. Plus fort. Capable.

Ça fait écho, trop fort, à ce que je cherche au fond de moi.

Balbok revient à Nael, plus sec :

— Et toi, redouble d’effort. Ce n’était pas fameux de viser Syd pour gagner ainsi… mais je l’intelligente initiative. Une diversion bien placée peut sauver une escouade.

Son regard glisse sur la neige collée à mon manteau, puis remonte.

— Va te réchauffer. Et demain… ça te dirait de rejoindre l’escouade du matin ? C’est un autre niveau, oui. Mais rien n’interdit à une première année de suivre un cours de troisièmes années. Tu sais toute ces 3e années sont des groupes recomposé de deuxième année. Je leur offre des solutions très utile condition réel.

Je bafouille.

— Euh… je ne sais pas, professeur. J’ai des corvées… et beaucoup de théorie. En plus, nos cours reprennent dès ce soir. Je doute d’être d’un niveau suffisant.

— Ah, dommage.

Il me presse l’épaule.

Chaleur brève.

Et, lui aussi, un clin d’œil.

Qu’est-ce qu’ils ont tous avec les clins d’œil ?

— J’aurais voulu voir ce que tu as dans le ventre, petit. Allez, file. Tu reviens nous voir quand tu veux.

Je monte les quelque marches de l’entrée du manoir.

Et là, comme si l’univers avait besoin d’enfoncer le clou…

Devant moi, une voix narquoise me fait marqué une pause, une hésitation d’avancer.

Aprés de l’entrée devant les grande marche pour aller a l’étage supérieur, un petit attroupement : Azarhel Nalbok, Samaën Mordaël et Elizabess de Vermont — en tenue d’entraînement d’un autre groupe de préparation.

Azarhel tourne la tête à mon approche. Un sourire sans joie étire ses lèvres.

— Tiens… voilà notre sportif préféré. Tu t’es roulé dans quelle boue, encore, pour t’entraîner ? Chien du prof.

Je serre les dents.

Je choisis de ne pas répondre.

Azarhel, profitant de mon silence, active d’un geste désinvolte les inseilles du couloir.

La lumière s’allume d’un coup.

Trop nette.

Trop propre.

— Oh, désolé. T’avais peut-être peur du noir ?

Il penche la tête.

— Pas besoin de me remercier. C’est naturel, chez moi, d’aider les… moins chanceux.

Les rires fusent.

Je passe devant eux.

Muscles tendus.

Honte au ventre.

Et pourtant… la lumière du couloir m’apaise un peu.

Même ici, même dans ce genre de moment, elle garde quelque chose de rassurant.

— Alors, Syd ! Tu prends quel vestiaire ? Hommes ou femmes ?

Nouveau rire.

Azarhel, Samaën et Elizabess jubilent.

Je me répète intérieurement : ne pas laisser la panique gagner.

Le hall sent le bois ciré et la braise douce.

Je me faufile dans les douches. L’air y porte l’odeur de cuir mouillé et de lessive piquante.

Je me dessape déposant ms habits dans le box.

Sous la douche, l’eau brûlante martèle mes épaules.

Ma blessure au genou lance un peu.

Rien d’insurmontable.

Mais l’image du totem — ses yeux oblongs, sa bouche béante — se plaque derrière mes paupières.

Je frotte.

Comme si je pouvais effacer ces souvenirs.

Qui suis-je, au juste ?

Je baisse les yeux.

Pas le moment.

Pas ici. Allé je me claque le visage…

Je me force à respirer.

Je coupe l’eau… et j’entende

- non! Coupe pas l’eau je vais prendre ta douche la pression est parfait ! J’ai fini de me savonné !

En sortant c’était bien un autre élève du groupe de Balbok.

- ouaip désolé mais je me suis blessé à l’épaule aussi donc le prof m’envoyer en douche et repos.

Je répond ok… pas de prob, avec hésitation.

Vite fais

Je retrouve mon casier.

J’enfile une blouse un peut trop grande à disposition des élèves et des sandales en bois.

Je sort des douches.

Je monte l’escalier à vis plus loin vers le Versant Croi.

Les marches suintent.

Au palier, une fenêtre ogivale me montre la neige qui danse librement, flocon après flocon.

La porte cintrée s’ouvre dans son grincement familier.

L’étage bas de plafond ronronne grâce au vieux poêle.

Juno dort déjà, bouche ouverte, ronflant comme un concert mal accordé.

Je m’installe à la table.

J’ouvre mon carnet.

Je soulève la toile qui recouvre mon projet.

Les pages sont couvertes de schémas : trajectoires de filaments, arcs du Dôme, croquis du totem.

La porte grince et s’entrouvre, laissant passer une voix familière qui parle à la chambre d’en face :

— Oui, oui, j’y penserai demain… On finalise ça, d’accord ? Et j’apporterai le nécessaire.

C’était Tino.

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© Maccanis Naska Prinstil’Stal

L’Empire du Noyau - X – L’Enfant

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Tous droits réservés.

Toute reproduction, adaptation, diffusion,
exploitation ou utilisation, même partielle,
est interdite sans autorisation écrite préalable
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