Chapitre 4 : Rubis sous la neige

15 minutes de lecture

La calèche acheva enfin son lent demi-cercle et s’immobilisa devant le grand perron.

Sous la neige désormais franche, les lanternes rubis formaient un corridor flamboyant jusqu’aux portes de l’école. Leur lumière se déposait sur les marches, sur les statues, sur les capes ivoire des gardes, avec cette solennité presque trop parfaite des lieux où chaque détail a été pensé pour survivre au regard.

À l’intérieur de l’habitacle, le bruissement discret d’un loquet rompit le silence.

Léonore prit une inspiration.

Pas pour se calmer.

Pour discipliner le frisson qui venait de lui parcourir l’échine.

Nax descendit le premier.

La neige se fendit sous ses bottes sans un bruit inutile. Il tendit ensuite la main vers Léonore ; elle l’accepta du bout des doigts, plus par convenance que par nécessité, puis posa le pied sur la neige tassée.

Le froid plaqua aussitôt une morsure fine contre sa cheville. Un souffle de poudre blanche s’éleva autour de sa botte, puis s’évapora dans l’air chargé de torches et de pin gelé.

Nax ne s’attarda pas.

Son regard passa sur les quatre gardes d’escorte, sur les cavaliers, sur les statues, sur les lignes de fuite du perron. Les hommes avaient déjà compris. La Reine de Trèfle se dessinait sans ordre, presque invisible, dans la disposition des montures et des ombres.

Pourtant, il s’éloigna vers eux.

Une minute.

Pas davantage.

Le temps d’échanger ces phrases basses que les soldats disent sans vraiment parler : angles, relais, zones mortes, distance de reprise. Des mots de neige et de cuir, trop pratiques pour appartenir à la conversation des nobles.

Léonore entendit seulement le crissement régulier de ses bottes derrière elle.

Au-delà du corridor rubis, l’esplanade grouillait d’une agitation rare. Maîtres d’armes, élèves de dernière année, intendants et silhouettes en manteaux sombres composaient un tableau à la fois discipliné et nerveux. Les visages restaient calmes. Les épaules, elles, trahissaient la tension contenue.

Au centre de ce mouvement se détachait un homme.

Grand, large d’épaules, manteau sombre rebrodé d’or fin, monocle brillant sous la neige. Sa seule présence ne commandait pas le silence ; elle le rendait naturel. Barnabet Barmoth, directeur du Manoir du Lion Flamboyant, avait cette manière rare de ne pas occuper l’espace par la force, mais par l’évidence.

Il interrompit la discussion qu’il menait avec deux instructeurs. Son regard épingla d’abord Léonore, glissa vers les gardes, puis vers le point où Nax achevait déjà ses brèves formalités militaires.

Il n’eut pas besoin de poser la moindre question.

Barnabet s’avança dans le corridor de lanternes, posa un genou dans la neige et porta la main droite à son cœur. Des cristaux blancs s’accrochèrent à ses mèches rousses, tandis que de fins filaments de lumière couraient sur le velours noir de sa cape.

— Votre Altesse Léonore Val’Orin, déclara-t-il d’une voix chaleureuse où l’autorité ne cherchait pas à se cacher, soyez la bienvenue entre les murs du Lion Flamboyant.

Léonore le regarda une seconde.

Puis, au lieu de répondre par le seul salut attendu, elle avança les deux mains.

Barnabet eut un imperceptible arrêt.

Trop tard.

Elle prit ses mains entre les siennes et l’invita à se relever.

— Cher Barnabet, dit-elle avec une douceur qui n’avait presque rien de protocolaire, vous êtes comme dans mes souvenirs. À croire que le temps n’a jamais osé poser la main sur vous.

Le directeur se redressa.

Pendant un bref instant, il ne fut plus tout à fait le directeur du Manoir.

Il fut l’homme qui avait connu son grand-père, l’ami des anciennes années, l’instructeur de son père, le témoin embarrassé d’une enfant capable de mettre trois gardes en déroute avant le déjeuner.

Ses doigts se refermèrent une seconde sur ceux de Léonore.

Une seconde seulement.

Puis il se ravisa.

— Altesse, murmura-t-il avec une gravité adoucie, vous me voyez honoré de votre confiance. Mais ici, il me faudra parfois redevenir votre directeur avant de me souvenir que je vous ai vue enfant.

Léonore esquissa un sourire.

— Voilà une manière très élégante de me gronder.

— Une première tentative, admit-il. Je crains d’avoir encore besoin d’entraînement.

Elle le relâcha.

Le protocole revint entre eux, non comme un mur, mais comme une distance nécessaire.

À quelques pas, Nax revenait déjà. Le bruit de ses bottes dans la neige se rapprochait avec une régularité de métronome.

Barnabet retrouva alors son maintien. Son regard glissa vers la formation invisible aux non-initiés, puis revint à Léonore.

Un sourire passa sous le monocle du directeur.

— Quant à vous, ma chère enfant…

Il s’arrêta aussitôt, comme si le mot lui avait échappé d’un autre âge.

— Pardonnez-moi. Ma chère Altesse. Vous avez changé bien davantage.

Léonore ne répondit pas. Elle connaissait ce ton : celui des adultes qui revoyaient d’abord une enfant avant de se souvenir de la princesse.

Barnabet l’observa avec une chaleur contenue.

— Je garde l’image d’une petite fille aux cheveux si courts qu’un page distrait vous aurait prise pour un garçon, surtout lorsque vous traversiez les couloirs avec trois gardes à vos trousses. Et voilà que je retrouve devant moi une princesse accomplie.

Léonore retint un sourire.

Barnabet inclina légèrement la tête, plus grave.

— Vous ressemblez beaucoup à la Reine. Plus que je ne m’y attendais.

Le compliment toucha juste.

Trop juste, peut-être.

Léonore sentit quelque chose se serrer au creux de sa poitrine, sans demander la permission.

Barnabet, d’un tact parfait, ne s’attarda pas sur la blessure.

Son regard se plissa d’une lueur plus malicieuse.

— Bien entendu, votre manière d’entrer dans une discussion, elle, appartient sans contestation possible à votre père.

Cette fois, Léonore laissa passer un éclat bref dans ses yeux.

— Je ne sais pas si je dois vous remercier ou vous accuser d’insolence, monsieur le directeur.

— À votre convenance, Altesse. Les deux lectures sont défendables.

Le rire qui suivit ne fut pas grand.

Il n’en eut pas besoin.

Il suffit à rendre le froid moins cérémoniel.

Barnabet conserva son sourire, mais son regard glissa un instant vers l’esplanade, vers les silhouettes qui se déplaçaient trop vite pour une simple soirée d’accueil. Ce ne fut pas une rupture. Plutôt un retour à lui-même.

Le directeur reprenait sa place derrière l’homme qui avait connu l’enfant.

Léonore le remarqua.

Bien sûr qu’elle le remarqua.

— Vous semblez préoccupé, cher Barnabet. À vous voir ainsi, on croirait presque que les ennuis ont demandé audience avant moi.

Il eut un léger rire, plus bas que la neige.

— Les ennuis, Altesse, avaient surtout la fâcheuse habitude de suivre votre cousin lorsqu’il vous ressemblait encore assez pour que vous en profitiez.

Léonore plissa les yeux.

— Je ne vois absolument pas de quoi vous parlez.

— Bien sûr. Pourtant, je me souviens d’une petite fille capable de passer devant une porte interdite avec une innocence parfaite, puis de laisser le jeune Rynsei subir les regards soupçonneux à sa place.

Un éclat bref traversa le visage de Léonore.

— Il aurait pu nier.

— Il le faisait. Très mal.

— Rynsei prenait tout trop au sérieux.

Barnabet inclina la tête avec une gravité faussement professorale.

— Et vous preniez beaucoup trop de plaisir à le vérifier.

Cette fois, Léonore ne put retenir un sourire.

Barnabet le lui rendit, mais le sien s’assagit presque aussitôt.

— Hélas, je crains que les ennuis de ce soir ne soient pas de ceux qu’on peut déposer aux pieds d’un cousin par simple ressemblance.

La phrase resta douce.

Mais elle venait d’ouvrir une porte plus froide.

Léonore le comprit aussitôt.

— Rynsei vient vraiment, n’est-ce pas ?

— Rynsei Val’Nyr est attendu avant le premier glas des lanternes.

Le nom tomba sur l’esplanade avec la discrétion d’un flocon.

Et le poids d’une lame.

Léonore ne laissa rien filtrer. Le visage demeura poli, presque serein, mais un tressaillement interne vint froisser la membrane de son calme.

Rynsei.

Son nom avait toujours eu le talent de transformer une pièce tranquille en carte militaire.

Barnabet, lui, sembla presque deviner le chemin de sa pensée.

— Le Manoir touche de près aux terres Val’Nyr, Altesse. Ce qui agite leurs frontières finit souvent par battre contre nos murs. Ce n’est pas la première fois que le prétendant est rapatrié ici sous protocole.

Léonore plissa légèrement les paupières.

— Rapatrié ?

— Mis à l’abri, si vous préférez une formule moins sèche. Le protocole n’attend pas toujours l’accord de ceux qu’il protège.

Elle ne répondit pas tout de suite.

La neige tombait plus droit, plus dense, comme si le ciel lui-même cherchait à réduire la distance entre les mots.

— Deux lignes de succession sous le même toit, hors conclave royal ou Incongrue reconnue… Vous savez aussi bien que moi ce que certains y liront.

Barnabet ne parut pas surpris.

Il avait sans doute attendu cette remarque dès l’instant où il avait prononcé le nom.

— Ne vous inquiétez pas, Altesse. Ce soir n’est pas une réception ordinaire. C’est une soirée de Pierre, et le Manoir n’est pas seulement une école. C’est aussi un corps de soldats, d’agents, d’instructeurs et de gardiens formés à ce genre d’exception.

Il inclina légèrement la tête.

— Dans un autre lieu, réunir une princesse Val’Orin et un prétendant Val’Nyr aurait été une faute. Ici, sous couverture de cérémonie et avec l’aval du Présitoire royal, cela devient une Incongrue recevable. Délicate, certes. Mais recevable.

— Recevable ne veut pas dire inoffensive.

— Non. C’est précisément pour cela que nous gardons le sérieux du protocole sans céder à l’affolement.

Il adoucit toutefois sa voix.

— À cette période, le Manoir passe plusieurs fois en alerte. Les terres Val’Nyr bordent une zone qui vit au rythme des exercices, des fausses percées, des préparatifs contre l’invasion ou la prise d’otages. Nous sommes en guerre contre deux pays, même si les fronts sont calmes depuis un an. Ici, ces remous deviennent aussi une formation pour nos dernières années et pour le personnel.

Léonore le regarda plus attentivement.

— Donc tout cela pourrait n’être qu’un exercice ?

— Ou un incident mal lu. Ou une précaution renforcée. Ou autre chose. Tant que nous n’avons pas confirmation, nous traitons l’anormal comme une habitude à maîtriser, non comme une panique à propager. C’est l’un des avantages du Manoir : nous prenons les choses en main avant qu’elles aient le loisir de nous surprendre.

Nax, à la droite de Léonore, resta parfaitement immobile.

Mais son attention venait de changer d’angle.

Barnabet le vit.

Il profita du déplacement d’un garde, de la neige qui redoublait, du froissement d’une cape devant eux, pour se rapprocher d’un demi-pas. Sa voix descendit assez bas pour ne pas franchir l’espace immédiat du chevalier.

— Il vient sous couverture de cérémonie, chevalier. Pas sous invitation.

Nax ne tourna pas la tête.

Une présence invitée relevait du protocole.

Une présence couverte relevait de la protection active.

Cela changeait tout, sans forcément annoncer le pire.

— Qui tient l’opération ? demanda-t-il, si bas que les flocons semblaient couvrir sa voix.

Barnabet ne répondit pas tout de suite.

Son regard glissa vers l’aile ouest, là où les flux de sécurité se concentraient déjà comme des veines sous une peau trop pâle.

— La seule personne capable de la tenir, quel que soit le type d’attaque.

Nax comprit.

Bien sûr qu’il comprit.

Barnabet n’avait pas prononcé son nom. Il n’en avait pas eu besoin. Certains noms, dans certains lieux, devenaient presque des ordres lorsqu’on les laissait absents.

Une tension infime passa dans la mâchoire du chevalier.

— Elle n’est donc ni au front, ni au loin.

Barnabet conserva les yeux sur l’aile ouest.

— C’est une chance… ou pas.

La réponse resta suspendue entre eux.

Nax n’insista pas.

Avec les particularités de cette soirée, les équipes en mouvement et le travail mené en coulisse, les chances de la croiser seraient minces. Elle ne serait probablement pas présente comme membre visible de l’école.

Barnabet ajouta toutefois, plus doucement :

— Le Manoir a cette habitude agaçante de faire se croiser les gens lorsqu’ils prétendent ne pas se chercher.

Nax baissa légèrement les yeux.

Une seconde seulement.

— Je comprends.

Barnabet reprit alors son visage de directeur, et l’échange disparut aussi vite qu’il était venu. Pour Léonore, il n’y eut qu’un silence de plus entre deux bourrasques. Pour Nax, il y avait désormais une pièce supplémentaire sur l’échiquier.

Et une pièce qu’il n’était pas certain de vouloir voir avancer.

Léonore, elle, avait gardé les yeux sur Barnabet.

— Ces incendies sous tutelle Val’Nyr, reprit-elle d’une voix plus basse. Ils ne sont donc pas forcément de simples accidents de saison.

Barnabet la regarda longuement.

— Nous n’en savons pas assez pour l’affirmer.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

Un souffle blanc s’échappa entre les lèvres du directeur.

— Plusieurs villages ont été touchés. Les routes sont difficiles. Les dépêches se contredisent. La saison des fêtes, les vins brûlés, les feux mal éteints, les cérémonies locales… tout cela provoque parfois des drames que l’on confond trop vite avec la guerre.

— Et parfois, dit Léonore, c’est la guerre qui se déguise en accident.

Barnabet ne sourit pas.

— Voilà pourquoi Rynsei Val’Nyr sera plus utile ici que sur une route prise par la neige.

La réponse avait la netteté d’une porte qu’on ferme sans la claquer.

Léonore tourna légèrement la tête vers les grilles, vers la route déjà mangée par la neige.

— Serait-il plus raisonnable que je reparte au château ?

Nax ne bougea pas.

Son silence, lui, se durcit.

Barnabet secoua doucement la tête.

— Non, Altesse. La nuit, les routes gelées, l’incertitude… même une garde royale ne rendent pas un trajet plus sûr lorsqu’un adversaire a eu le temps d’imaginer cette option. Si stratégie il y a, votre retour ferait probablement partie des possibilités déjà calculées.

Il désigna d’un regard le Manoir, les torches, les silhouettes armées, les fenêtres où passaient des ombres de maîtres et d’élèves avancés.

— Ici, au moins, nous savons ce que nous défendons. Cette école foisonne d’experts, de maîtres d’armes, de surveillants et d’agents capables de répondre à presque n’importe quelle attaque frontale. Le protocole désapprouve peut-être la présence simultanée de plusieurs prétendants et héritiers. La sécurité, ce soir, l’exige.

Léonore respira lentement.

— Et Rynsei ?

— S’il arrive jusqu’ici, il sera plus en sûreté derrière ces murs que sur n’importe quelle route du royaume.

Elle baissa les yeux une seconde, puis releva le menton.

— Alors nous restons.

Barnabet inclina la tête.

— C’est également mon avis.

Le vent rabattit une poignée de neige sous le porche. Une torche vacilla, puis reprit aussitôt vie, rallumée par un réseau de nanites enfoui sous la pierre. La lumière courut sur les marches comme un frisson de braise.

Barnabet sembla juger que l’essentiel avait été dit.

Pas tout.

L’essentiel.

— Votre suite est prête, Altesse. Vos cours officiels commenceront demain matin. Ce soir, je vous suggère de rejoindre vos appartements, de vous réchauffer et de laisser le Manoir reprendre son souffle.

— Demain ?

Le mot échappa à Léonore plus vite que son rang ne l’aurait permis.

Elle s’en rendit compte aussitôt.

Trop tard.

Ses yeux avaient déjà changé.

— Il n’y a vraiment rien ce soir ? Même un cours mineur ? Une introduction ? Une démonstration ?

Barnabet la fixa une seconde, surpris par cette faim intacte sous le protocole.

Puis un sourire très fin lui revint.

— Le professeur Volgard reprend actuellement les bases des nanites dans la salle voisine de l’aile bleue. Rien qui soit prévu pour vous.

Les mains de Léonore se rejoignirent aussitôt.

Deux petits claquements nets.

Rapides.

Trop heureux.

Puis elle se figea, consciente d’avoir laissé la princesse une demi-seconde derrière elle.

Barnabet toussota dans sa gorge.

Pas vraiment une réprimande.

Plutôt un rappel du monde.

Léonore redressa aussitôt le menton, mais son sourire resta là, trop vif pour être parfaitement contenu. Ses yeux, eux, avaient déjà trahi le reste : deux éclats impatients, presque enfantins, comme si le Manoir venait d’ouvrir devant elle une porte que personne n’avait encore pensé à refermer.

Ses mains se rapprochèrent encore, légères, prêtes à applaudir une seconde fois. Elle se retint à moitié. Son talon quitta la neige, son genou se plia vers l’arrière dans un petit mouvement d’élan aussitôt corrigé — trop spontané pour être royal, trop gracieux pour être vraiment répréhensible.

Barnabet la regarda faire avec cette fatigue amusée des hommes qui reconnaissent une bataille perdue avant même de l’avoir commencée.

— Allons, Barnabet… dites oui. Après toute cette tension, j’ai besoin de me changer les idées.

Le directeur la fixa une seconde.

Le protocole exigeait une réponse.

L’homme qui l’avait vue enfant en connaissait déjà une autre.

— Vous savez, Altesse, que j’ai toujours eu du mal à vous résister lorsque vous preniez cet air-là.

— Excellent. Je le note comme une faiblesse administrative.

— Notez plutôt ceci : ce sera exceptionnel.

Il leva toutefois un doigt, non pour interdire, mais pour rappeler le poids exact de la soirée.

— Vous êtes aussi ici pour la cérémonie de la Pierre du Noyau. Il était prévu que vous disposiez de cette nuit pour vous préparer, reprendre souffle, vous accorder au lieu avant qu’il ne vous réponde.

Son regard s’adoucit, sans perdre sa netteté de directeur.

— Ce soir, vous êtes encore mon invitée. Et vous êtes toujours la princesse. Demain, si la Pierre le permet, vous renaîtrez ici comme élève.

Une pause suivit. Brève. Suffisante pour rendre à la neige, aux lanternes et au Manoir leur gravité.

— Mais soit, reprit-il avec un mince sourire. Puisque vous insistez avec une telle indiscipline soigneusement présentée, vous assisterez au cours de Volgard.

— En élève, Altesse. Pas en exception royale.

Léonore le regarda, déjà plus droite.

— En élève.

— Voilà qui promet un délicieux défi.

Il pivota légèrement vers l’entrée, puis lança d’une voix soudain plus professorale :

— Mademoiselle Val’Orin, aile bleue sur votre droite, salle numéro trois. Le professeur Volgard ne tolère ni retard ni couronne.

Léonore posa une main sur le pommeau décoratif de sa ceinture et inclina le buste.

— Parfait, monsieur le directeur. Ne comptez pas sur moi pour rater une entrée.

Elle allait franchir le seuil lorsque Barnabet ajouta, plus bas :

— Souvenez-vous : ici, l’héritage ouvre la porte. Le travail seul la maintient ouverte.

Un souffle de vapeur s’échappa des lèvres de Léonore.

— Et n’oubliez pas, monsieur le directeur : même les portes les mieux gardées possèdent une serrure que l’on peut forger soi-même.

Barnabet inclina la tête, amusé par la repartie.

Il venait de tester une serrure.

Elle ne s’était pas ouverte.

Elle avait répondu.

Le couloir bleu-nuit s’ouvrit devant Léonore comme la nef d’une cathédrale de bois.

Ses pas ralentirent sans qu’elle en donne l’ordre. Chaque lame du parquet semblait raconter un fragment d’épopée. Sur les parois, des panneaux de cyprès verni accueillaient des bas-reliefs si fins qu’on aurait cru le grain animé : dragons héraldiques, astres entremêlés, silhouettes de maîtres oubliés.

Elle tendit la main.

La pulpe de son index frôla la crinière gravée d’un lion.

Une pulsation tiède lui répondit sous le vernis.

Ce bois respirait.

Un drapé monumental, suspendu au croisement de deux voûtes, modulait la lumière : bleu de nuit à la perpendiculaire, reflet d’or liquide dès qu’on décalait le regard. Léonore effleura la trame du bout des doigts. Le tissu avait la douceur d’une soie ancienne, mais résistait sous la paume avec une fermeté presque métallique.

Ce Manoir n’avait rien d’une résidence muséale.

Il avait l’air d’un être vivant qui acceptait, pour l’instant, de ressembler à un bâtiment.

Sous ses bottes, la lame de parquet céda la place à un médaillon incrusté : un lion stylisé, moulé dans une résine translucide, parcouru de filaments dorés qui pulsaient à intervalle régulier, tel un cœur contenu. Des éclats minuscules se détachaient du dessin et dérivaient quelques centimètres avant de se dissoudre.

Nanites en fuite.

Ou simples reflets.

— Fascinant, souffla-t-elle presque malgré elle.

À trois pas derrière, Nax modulait sa distance avec la précision d’un métronome. Sa voix basse résonna dans l’écrin boisé :

— Vous avez l’œil, Princesse. Ce Manoir est unique en Gallya. Et largement antérieur à vos aïeux.

Léonore pivota d’un quart, intriguée.

— Ces motifs et ces lueurs datent d’avant le passage de mon grand-père ?

— Votre grand-père n’est qu’un écho parmi d’autres. On lui doit le titre de Lion d’Acier, certes. Votre père, plus tard, porta celui de Lion Flamboyant. Mais le lion qui palpite sous vos pieds répond à un nom plus ancien. On l’appelait jadis le Lion d’Acier et de Flamme.

Elle se pencha pour frôler la résine.

Un frisson métallique parcourut son gant.

— Ce lieu serait donc plus ancien que le château ?

— De beaucoup.

Nax leva les yeux vers les nervures dorées qui couraient dans les poutres.

— Et il s’autoguérit. Les nanites que vous voyez circuler colmatent, re-sculptent, reconfigurent. Tous les dix ans, certaines salles changent de place, certains couloirs se ferment, d’autres apparaissent. Comme les veines d’un organisme qui refuse de rester immobile.

Léonore leva les yeux à son tour.

Sur la voûte, une fresque nocturne — ciel d’outremer piqué d’étoiles mouvantes — révélait au centre le même lion, gueule entrouverte, flammes stylisées. Les lumières internes semblaient se synchroniser sur son souffle.

Ou peut-être était-ce une illusion.

— Qui l’a conçu ? demanda-t-elle.

— Nous ne le savons pas.

La réponse aurait dû la décevoir.

Elle fit l’inverse.

— Le Manoir, lui, semble s’en souvenir, ajouta Nax.

Un mélange d’excitation et de nervosité serpenta dans la poitrine de Léonore.

Au bout du couloir, elle aperçut la porte signalée par Barnabet : chêne noir, ferrures d’argent, constellations d’émeraude bleutée. Derrière, une voix lointaine s’élevait déjà, sèche, précise, mordante.

Volgard.

Elle posa la main sur le heurtoir glacé.

Le métal pulsa à l’unisson du Manoir.

— Professeur Volgard ne tolère ni retard ni couronne, murmura-t-elle.

Dans son dos, Nax articula un encouragement discret :

— Ce n’est qu’un seuil, Princesse. Mais de l’autre côté, le Manoir vous racontera encore ses secrets.

Léonore souffla un nuage blanc, redressa les épaules et poussa la porte.

Premier cours.

Première page.

Et, sous ses doigts, l’impression étrange qu’une histoire vieille de plusieurs siècles venait de reconnaître le bruit de ses pas.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Maccanis Naska Prinstil'Stal ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0