Chapitre 5  : La première leçon

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Le battant constellé d’émeraudes se referma derrière Léonore avec la douceur d’un souffle contenu.

Elle laissa derrière elle le couloir vivant, ses nervures dorées, son bois qui respirait, et le dernier encouragement de Nax suspendu quelque part entre ses omoplates.

Devant elle s’ouvrait un vestibule étroit, presque secret, comme ces espaces qu’un bâtiment ancien réserve aux silences avant les vraies entrées. L’air y était plus tiède que dans le couloir, saturé d’une senteur de parchemin frais, de cire claire et d’un reste d’encens froid : résine, clou de girofle, poussière de bois chauffé.

À droite, un portemanteau d’ébène portait des incrustations d’or brûlé. À gauche, un banc bas dormait sous une verrière couleur de ciel d’orage. Mais ni le meuble ni la lumière ne retinrent vraiment son souffle.

C’était le murmure.

Il venait de la seconde porte, juste en face. Un filet de voix indistinctes passait sous le bois : impatience contenue, rires étouffés, froissements de parchemins, chaises déplacées trop vite puis trop prudemment.

Une classe.

Une vraie.

Léonore sentit son cœur accélérer avec une indécence presque comique.

Première entrée.

Première impression.

Ne trébuche pas. Ne rougis pas. Ne fais pas princesse plus que nécessaire.

Nax, derrière elle, referma la première porte avec une précision silencieuse. Il n’entra pas plus avant. Sa présence resta au bord du vestibule, droite, contenue, trop militaire pour un lieu aussi petit.

Léonore leva la main et frappa doucement contre la seconde porte.

Pas assez fort pour interrompre un cours.

Assez net pour qu’un professeur l’entende.

De l’autre côté, une voix s’arrêta au milieu d’une phrase. Quelques secondes passèrent. Puis la porte s’entrouvrit.

Volgard apparut dans l’embrasure.

Ou plutôt, une partie de lui.

Un quart de son corps seulement avait franchi le seuil ; le reste demeurait dans la salle, comme s’il tenait encore la classe d’une épaule et le vestibule de l’autre. Grand, sec, cheveux poivre et sel ramenés en catogan, manteau bleu nuit brodé de constellations presque vivantes. Ses yeux, deux quartz fumés sous des sourcils sévères, se posèrent d’abord sur Léonore.

Il la détailla.

Une seconde.

Puis un sourire minuscule fendit son visage.

— Ah. Tiens, tiens, tiens… Voilà donc l’élève de demain.

Léonore redressa légèrement le menton.

— Professeur Volgard.

— Très en avance sur sa rentrée, remarqua-t-il.

Il accompagna la phrase d’un clin d’œil si bref qu’il aurait presque pu nier l’avoir fait.

Derrière lui, les élèves ne virent qu’une silhouette de professeur penchée vers le vestibule. Ils entendirent des voix basses, rien de plus : un froissement de mots, quelques syllabes sans forme, aussitôt mangées par l’épaisseur du bois.

Volgard abaissa encore le ton.

— Je ne vous annoncerai pas par votre titre, si cela vous convient.

Léonore resta immobile.

Il lut la réponse avant qu’elle n’arrive.

— Si je dis “princesse”, le cours ne sera plus un cours. Il deviendra une volière de questions, de murmures et de regards mal tenus. Demain, après la cérémonie, ils sauront. Ou ils croiront savoir. Ce qui revient souvent au même.

Il marqua une pause courte.

— Ce soir, en revanche, il reste une fenêtre. Mince. Presque ordinaire. Vous pouvez encore entrer comme une élève avant d’être regardée comme un événement.

Le souffle de Léonore se calma d’un rien.

— Léonore Val’Orin, alors.

— Cela dira assez pour respecter votre nom, répondit Volgard, et pas assez pour condamner la séance.

Il inclina légèrement la tête vers la porte entrouverte.

— Le cours est divisé en deux parties. Vous arriverez sur la fin de la première ; une pause suivra, puis nous reprendrons avec l’application. Cela vous laissera le temps d’observer la classe avant d’y être vraiment exposée.

Son regard revint à elle, précis sans être dur.

— Une entrée progressive. C’est parfois le seul luxe que l’on puisse offrir aux personnes dont le nom entre toujours avant elles.

Ses yeux glissèrent ensuite vers Nax.

Cette fois, le sourire fut plus difficile à lire.

— Quant à vous, chevalier Brilant, je suppose qu’un cours de base sur les nanites ne vous sera pas d’une grande utilité.

Nax ne bougea presque pas.

Presque.

La manière dont Volgard avait prononcé son nom n’avait rien d’une découverte. Pas une hésitation. Pas une vérification. Comme s’il le connaissait depuis toujours, ou comme si quelqu’un, quelque part, avait depuis longtemps rendu ce nom impossible à ignorer.

— Je resterai hors du seuil, professeur.

— Sage décision. Votre uniforme ferait plus de bruit que son titre.

Léonore tourna légèrement les yeux vers Nax.

Ah.

Misère.

Elle avait déjà sous-estimé l’accoutrement.

— Que faites-vous encore là, Nax ? souffla-t-elle. Ouste. Hors des regards. Ne me faites pas repérer avant même que j’aie posé un pied dans cette salle.

Nax inclina à peine la tête.

— Comme il vous plaira.

Volgard, lui, semblait avoir classé le problème avant même qu’il se présente.

— Restez hors de l’axe de la porte, chevalier. Les élèves ont l’imagination plus rapide que leur discipline.

Puis il revint à Léonore.

— Attendez ici un instant. Je vais mettre la classe au diapason.

Il referma doucement la porte.

Le vestibule retrouva sa chaleur, ses odeurs de parchemin et d’encens, son attente minuscule.

Léonore inspira lentement.

Au pied de la tenture représentant la constellation du Lion, de minuscules runes palpitaient, chacune moins grosse qu’une épingle. Elles dessinaient un motif circulaire qui se gorgeait de lumière chaque fois qu’une bouffée sonore franchissait la porte.

Un mécanisme d’acoustique.

Ou un ornement réactif aux fréquences.

Ici, l’art et la technologie semblaient incapables de rester séparés plus de quelques secondes.

Une dalle sous ses bottes attira ensuite son regard.

Même frémissement.

Même poussière de nanites dans les veines du marbre.

Depuis qu’elle avait posé le pied dans ce Manoir, la matière semblait répondre à son passage avec une patience presque animale. Pas assez pour qu’on parle d’accueil. Trop pour qu’elle puisse encore croire à un simple reflet.

Le lieu ne se contentait pas de vivre.

Il semblait apprendre le bruit de ses pas.

Derrière la porte, Volgard frappa deux doigts contre le bois d’un pupitre. Le silence tomba peu à peu.

Puis la porte s’ouvrit de nouveau.

Volgard s’effaça sur le côté, offrant la largeur du seuil à Léonore.

— À vous, Léonore Val’Orin. Ni couronne, ni retard. Nous avons déjà sauvé la moitié de la règle.

Elle lui rendit un signe des yeux, mélange de gratitude et de défi, puis avança.

La rumeur se tassa aussitôt, comme si l’air même retenait son souffle.

La salle s’ouvrit telle une rotonde lambrissée : murs de bois sombre veiné d’aigue-marine, hautes fenêtres en lancettes où la neige dessinait des ombres laiteuses, charpente traversée de minces filaments de lumière formant un maillage d’or pâle. Des rangées de bancs en demi-cercle encerclaient une estrade centrale sur laquelle reposait un pupitre massif sculpté de nuages et de sphères célestes.

Léonore fit deux pas.

Puis trois.

Le cliquetis discret de ses talons sur les lattes lui parut beaucoup trop sonore.

De part et d’autre, les têtes se tournèrent.

D’abord par réflexe.

Puis plus lentement.

Les élèves portaient tous l’uniforme des recrues, mais les broderies de manches racontaient déjà des chemins différents : stage martial, guilde marchande, atelier d’architecture, collège de nanite-science, maison de petite noblesse ou discipline préparatoire dont elle ignorait encore le symbole.

Eux la découvraient.

Elle, pourtant, reconnaissait déjà plusieurs visages.

Pas comme on reconnaît une personne croisée dans un couloir. Plutôt comme on voit soudain se lever, en chair et en souffle, un portrait appris de force sous la surveillance inflexible de Christel Maxell.

Vous verrez, Altesse, un jour vous me remercierez. Les visages sont des portes. Les noms sont des clefs.

Léonore avait détesté cette phrase.

Souvent.

Méthodiquement.

Elle la comprenait mieux, à présent.

Bien joué, Maxell. Vous venez encore de prouver que vous aviez raison.

Son regard glissa sans s’attarder.

Azarhel Nalbok était là, identifiable à cette beauté dure que les portraits rendaient mal, à cette cicatrice qui lui barrait le visage comme une couture de guerre, et à cette manière de tenir son corps comme une menace encore assise. Ses cheveux blonds, rasés court sur les côtés, retombaient en désordre contrôlé sur son front. Tout en lui semblait avoir été dressé contre quelque chose : le regard, la mâchoire, les épaules, même le silence. Maison de terres sèches, rocheuses, bordées de petites forêts maigres. Un père berserker. Ancien prétorien. Une lignée où l’on forgeait les fils par la peur, la force et la colère jusqu’à appeler cela discipline.

Près de lui, Samaën Mordaëi formait un contraste presque trop parfait. Peau sombre, regard d’or, cheveux nattés avec une précision presque cérémonielle ; sur son visage, de fines marques dorées dessinaient des lignes d’astre ou de serrure ancienne. Il ne paraissait pas immobile par rigidité, mais par économie. Comme une lame qui n’a pas besoin de bouger pour rappeler qu’elle coupe. Ses terres touchaient celles des Nalbok, mais regardaient davantage vers les sables, les oasis et les routes anciennes. Les Mordaëi portaient une noblesse plus silencieuse : celle des anciens assassins à qui le royaume avait fini par donner des terres, faute de pouvoir se passer d’eux.

Mathiou se tenait plus loin, presque à l’écart de son propre corps. Cheveux pâles, yeux clairs, silhouette nerveuse vêtue de noir, il avait cette maigreur sèche des garçons qui observent plus qu’ils ne parlent. Une main près de ses notes, l’autre toujours trop proche de sa ceinture, comme si une partie de lui cherchait déjà l’issue la plus rapide. Famille d’import, d’export, de matières premières ; mais surtout, si la mémoire de Léonore ne la trahissait pas, recherches sur des transports rapides que le Noyau accepterait de ne pas défaire. Une ambition discrète. Donc dangereuse.

Rose Sylan était impossible à manquer. Ronde, lumineuse, sourire ouvert derrière de larges lunettes, elle portait sur elle un petit monde de carnets, fioles, breloques, cordelettes et pochettes de cuir. Ses cheveux roux, relevés en deux chignons désordonnés, laissaient s’échapper des boucles comme si même sa coiffure refusait de rester entièrement sage. Elle avait l’air douce. Donc, probablement, pas inoffensive. Sa maison vivait des troupeaux, du cuir, de certaines bêtes précieuses de Gallya, et surtout du Brako, cette vachette régionale dont les grands cuisiniers parlaient avec une tendresse presque religieuse. Une famille de marchands, oui. Mais de ces marchands qui nourrissent les banquets, vêtent les armées, et entrent dans les palais par la porte des cuisines avant d’en ressortir par celle des décisions.

Enfin, Elizabess de Vermont tenait ses livres contre elle avec une sérénité studieuse. Rousse elle aussi, mais d’un roux plus contenu, presque académique, elle portait des lunettes fines et une tenue sombre où le vert profond et le rouge ancien semblaient répondre aux vitraux. Son regard ne sautait jamais d’un détail à l’autre. Il classait. Il pesait. Il retenait. Noblesse récente. Donc observée. Donc dangereusement appliquée. Les Vermont avaient bâti leur ascension non sur l’épée, mais sur les mots : linguistique, droit, traités, architecture sociale. Son père et son grand-père avaient participé aux grands textes qui avaient accordé aux Furines et aux demi-humains une place moins soumise au caprice royal. Une part de ce que Gallya appelait aujourd’hui sa république royale venait de ce genre de plumes.

D’autres élèves occupaient la salle, bien sûr.

D’autres noms reviendraient peut-être en place plus tard.

Mais ceux-là suffisaient déjà à rappeler une vérité que Christel Maxell lui avait martelée jusqu’à l’écœurement : une princesse ne mémorise pas les familles par politesse. Elle les mémorise pour savoir, le jour venu, quelle main tendre, quelle dette honorer, quelle fierté ménager, quelle blessure ne jamais toucher devant témoins.

Cette connaissance n’était pas seulement une arme.

C’était un lien.

Et les liens, dans une famille royale, se travaillaient longtemps avant d’être nécessaires.

Les garçons la regardèrent avec cette stupeur maladroite de ceux qui comprennent trop tard qu’ils fixent quelqu’un. Les filles, elles, la dévisagèrent autrement. Plus vite. Plus finement.

Certaines ne regardèrent pas Léonore d’abord.

Elles regardèrent les garçons.

Un mouvement d’yeux bref, précis, presque ancien : vérifier qui tournait la tête trop franchement, qui oubliait son parchemin, qui avait cessé de respirer au milieu d’un mot. Ce n’était pas encore de la jalousie. Pas tout à fait. Plutôt cette mécanique cruelle des salles fermées, quand une fille entre et que les autres mesurent d’abord l’effet qu’elle produit avant de décider ce qu’elles en pensent.

Une bouche se pinça au troisième rang.

Une autre élève, au contraire, eut un sourire étonné, presque ravi, comme si l’arrivée de Léonore venait d’ouvrir une fenêtre dans l’ennui de la leçon.

Rien n’était unanime.

Mais quelque chose venait de bouger dans l’équilibre de la salle.

Léonore, elle, n’avait regardé personne.

Elle traversa la salle avec cette retenue des gens formés à ne jamais donner trop de matière aux regards. Pourtant, une senteur légère la suivit dans l’air tiède : rose pâle, sucre fin, savon clair, avec au-dessous une note plus chaude de résine douce et d’ambre blanc. Rien d’assez fort pour envahir la classe. Juste assez pour que le passage d’une cape laisse derrière lui une impression de chose rare.

Les filles virent ce que les autres ne savaient pas encore lire : la coupe parfaite de l’uniforme blanc, les attaches roses qui répondaient à la couleur de ses cheveux, la cape doublée d’un rose plus profond, les bottes hautes lacées sans une faute, la ceinture de cuir brun trop pratique pour être seulement décorative.

Rien n’était criard.

C’était pire.

Tout semblait juste.

Sa longue chevelure rose pâle, presque blondie par les reflets des fenêtres, glissait sur ses épaules comme une traîne vivante. Dans la salle, il n’y avait pourtant aucun courant d’air. Les rideaux ne bougeaient pas. Les plumes de nanites restaient presque immobiles au-dessus des pupitres. Et malgré cela, quelques mèches eurent ce mouvement lent, impossible à accuser, comme si elles gardaient le souvenir du vent dehors ou refusaient, elles aussi, de se soumettre tout à fait à la pièce.

Léonore gagna la rangée centrale sans chercher à faire scène.

Ce fut précisément cela qui aggrava les choses.

Elle ne salua personne, ne défia personne, ne réclama aucun regard. Elle avança avec une discrétion presque soigneuse, et pourtant la lumière parut corriger son trajet autour d’elle. Son visage avait cette finesse calme des portraits anciens : traits délicats, bouche retenue, front clair, regard trop maîtrisé pour appartenir tout à fait à une simple recrue.

Un œil rouge braise accrocha la lumière.

L’autre, plus sombre, tirait vers un mauve difficile à nommer.

Ce détail suffit à faire mourir deux murmures.

Elle était belle d’une beauté qui ne demandait pas la permission. Pas une beauté douce offerte aux compliments ; une beauté tenue, disciplinée, presque armée. Le genre de présence qui faisait ajuster une manche, redresser un dos, vérifier sans y penser si une mèche n’avait pas glissé au mauvais endroit.

Une fille du troisième rang baissa les yeux sur ses propres gants, puis les releva aussitôt, vexée d’avoir eu ce réflexe.

Une autre suivit le mouvement de la cape blanche, son ourlet brodé, la doublure rose qui s’ouvrait à chacun de ses pas comme une aile retenue.

— Val’Orin ? souffla quelqu’un au deuxième rang.

— Ça doit être une noble.

— Tu crois ? Regarde sa tenue.

— Une maison qui commande quelque part, c’est certain.

— Elle est trop bien habillée pour être juste une recrue.

— Et trop calme.

— Silence, elle va entendre.

Léonore entendit.

Bien sûr qu’elle entendit.

Et, pour la première fois depuis longtemps, cela lui convenait presque.

Qu’ils hésitent.

Qu’ils cherchent.

Qu’ils la regardent comme une noble étrange, une fille bien née, peut-être importante, mais pas encore comme une princesse enfermée dans sa propre légende.

Volgard s’avança d’un pas pour ponctuer son arrivée.

Son manteau nuit-constellation ondula comme une bannière privée de vent.

— Mes élèves, nous accueillons ce soir une camarade en avance sur sa rentrée. Léonore Val’Orin assistera à la fin de cette première partie. Je vous demanderai deux choses : ne pas transformer sa présence en spectacle, et ne pas lui voler la chance de comprendre par elle-même ce que vous avez déjà eu le plaisir de ne pas comprendre avant elle.

Quelques rires prudents passèrent entre les bancs.

Volgard les laissa vivre une seconde.

Puis son regard les éteignit.

— Prenez place, Léonore.

Elle acquiesça et s’assit au troisième banc de la rangée centrale. Ni trop près, ni trop loin. Plusieurs élèves détournèrent les yeux, faussement absorbés par leurs notes. Son dos se redressa, ses gestes se voulurent mesurés, mais elle sentit le micro-tremblement de ses doigts lorsqu’elle fit glisser deux doigts sur la couture rose de son uniforme.

Première classe de sa vie.

Et elle ne voulait pas en perdre une seconde.

Une fois assise, elle croisa les mains sur ses genoux. Ses doigts tremblaient à peine — délicieux mélange de trac, de fierté et d’une joie qu’elle n’aurait jamais osé nommer devant Miss Christel.

La salle était loin d’être comble : à peine quinze recrues pour cette séance de transition. Tous n’étaient pas au même point. Certains avaient déjà passé plusieurs semaines à rôder la discipline du Manoir avant la vraie rentrée ; d’autres n’étaient là que pour consolider les bases avant la cérémonie de Pierre. Ils étaient tous nouveaux, d’une manière ou d’une autre.

Léonore aussi.

Le fameux tamis du Lion.

Des milliers de candidats sous les tentes chaque année, deux jours d’épreuves, et une poignée seulement admise derrière ces murs. Léonore connaissait les chiffres. Les voir incarnés dans quinze visages la troubla davantage qu’elle ne l’aurait cru.

Volgard retrouva son pupitre. La craie qu’il tenait entre les doigts effleura un tableau de nacre noire où luisaient déjà des tracés pâles.

— Nous reprenons, annonça-t-il. Avant cette interruption, nous parlions des Sémias, de la circulation des nanites, et d’un paradoxe vieux de plus de deux mille ans.

La craie traça trois formes.

Une lame.

Un engrenage.

Un petit boîtier rectangulaire hérissé de lignes fines, comme une relique absurde venue d’un âge que personne ici n’avait connu.

Volgard posa la craie sous la lame, puis sous l’engrenage.

— Pourquoi ceci traverse-t-il les siècles…

La craie glissa vers le boîtier.

— …quand cela ne survit presque jamais à son achèvement ?

Un élève du premier rang leva la main.

— Parce que les nanites détruisent la technologie complexe, monsieur.

— Formule commode, répondit Volgard. Donc dangereuse.

La salle se tendit d’un rien.

— Les nanites ne détruisent pas la complexité. Regardez ce Manoir. Regardez vos Sémias. Regardez vos propres corps. La complexité ne les effraie pas.

Il tapota le dessin du boîtier.

— Ce qu’elles reconnaissent et défont, ce sont certains assemblages : source d’énergie autonome, calcul sans volonté vivante, reproduction d’effet sans présence humaine directe, potentiel de rupture massive.

Il dessina rapidement une corde, un ressort, une roue dentée, puis une harpe simple.

— Une roue, une corde, un levier, un ressort, un engrenage, une lame, un instrument acoustique : tout cela demeure. La matière transmet un effort. Elle ne prétend pas décider. Mais lorsqu’un objet commence à produire seul de la puissance, à traiter seul l’information, à agir sans intention vivante pour l’habiter, le Noyau répond.

— Pourquoi ? demanda une élève.

— Nous ne le savons pas.

Volgard laissa la réponse tomber avec une sobriété presque cruelle.

— Mais nous avons des hypothèses. La plus répandue veut que le Noyau empêche l’humanité de reconstruire certains outils de destruction. D’autres pensent qu’il ne protège pas le monde de nos armes, mais de notre paresse : une machine qui pense et agit à notre place nous rendrait inutiles à ses yeux.

Un murmure traversa la salle.

Un garçon au fond fronça les sourcils.

— Pourtant, nous utilisons les nanites pour combattre.

— Oui, répondit Volgard. Et cette contradiction devrait vous rendre modestes.

Il effaça la lame d’un revers de craie, mais laissa au tableau la trace pâle de son contour.

— Les nanites n’étaient probablement pas destinées à la guerre. Elles réparent, bâtissent, transmettent, adaptent, relient. Nous avons appris à les faire couper, brûler, contraindre, projeter. Ou plutôt : nous avons découvert comment détourner vers le combat des fonctions qui existaient avant nous.

La craie se posa de nouveau sur le tableau.

Trois mots apparurent.

DROIT.

DON.

DEVOIR.

Cette fois, personne ne chuchota.

— Ces trois termes ne sont pas trois grades de puissance, dit Volgard. Ce sont trois réponses du Noyau à notre manière d’habiter cette terre.

Il désigna le premier.

— Au commencement, il y a plus de deux mille ans, la Pierre ne proposait qu’un seul axe de choix : le Droit. On ne choisissait pas entre Droit, Don et Devoir, car ces deux derniers n’existaient pas encore. Certains êtres pouvaient toutefois recevoir plusieurs Droits au fil de leur vie, ou voir un premier Droit s’étendre à mesure que le Noyau les reconnaissait.

La craie dessina une arche, puis une main ouverte.

— Un Droit sur la pierre, sur le bois, sur l’eau, sur la pousse, sur la chaleur, sur certains équilibres de matière. Des droits pour bâtir, réparer, cultiver, comprendre, transmettre. Les premiers grands noms de nos chroniques n’étaient pas des guerriers, mais des bâtisseurs.

Il se tut une seconde.

— Puis les hommes firent ce qu’ils font souvent lorsqu’on leur confie un miracle.

La craie fendit l’arche dessinée.

— Ils cherchèrent comment le retourner contre d’autres hommes.

Personne ne rit.

— Le Droit qui dressait un mur apprit à enfermer. Celui qui guidait la chaleur apprit à brûler. Celui qui déplaçait la matière apprit à écraser. Le Noyau donna des mains. Les hommes en firent des poings.

Un frisson discret passa entre les bancs.

Volgard toucha le second mot.

DON.

Le mot s’éclaira d’un bleu plus dur.

— Alors vint le Don. Protection. Offense. Détection. Camouflage. Interception. Neutralisation. Le Noyau ne fit pas disparaître la guerre. Il encadra ce que les hommes avaient déjà commencé à détourner.

Un élève leva la main.

— C’est pour cela que les Dons obligent à servir ?

— Oui. Un Don n’est pas une décoration de maison noble. Dans la plupart des royaumes, il vous lie à la garde impériale de votre pays de naissance. La puissance appelle une chaîne. Parfois une chaîne d’honneur. Parfois une chaîne tout court.

Puis Volgard désigna le troisième mot.

DEVOIR.

La lumière se fit plus basse.

— Et lorsque le Don ne suffit plus à empêcher les guerres de grandir, le Devoir apparut.

Il ne parlait plus tout à fait comme un professeur.

Plutôt comme un homme qui répétait une chose ancienne avec assez de respect pour ne pas l’embellir.

— Le Devoir est le plus rare. Le plus lourd. Ce n’est plus seulement le Noyau qui vous accorde un droit sur les choses. C’est le Noyau qui prend un droit sur vous.

Une élève murmura :

— Une mission ?

— Une mission. Parfois reçue dans un songe. Parfois dans une vision. Parfois portée par une autre voix déjà mise en route. Ceux qui portent un Devoir ne sont pas seulement puissants. Ils sont attendus quelque part. Par quelque chose.

Un garçon déglutit.

— Et s’ils refusent ?

Volgard le regarda.

— Alors ils ont mal compris le mot Devoir.

Silence.

— Le Noyau peut reprendre ce qu’il a donné. Et parfois davantage.

Cette fois, même les plus distraits baissèrent la tête.

Personne ne donna le signal.

C’était pire : personne n’en eut besoin.

Quelques voix murmurèrent presque ensemble :

— Notre père le Noyau, faites que tout se passe pour le bien et pour le mieux en ces lieux et en cette vie… Shelm.

Les mains se fermèrent. Les index se levèrent. Un cercle bref fut tracé dans l’air.

— Shelm, répondit la salle, plus bas.

Léonore fit le geste avec un léger retard.

Pas par oubli.

Par surprise de voir une prière surgir au milieu d’un cours.

Son regard resta sur les trois mots.

Droit.

Don.

Devoir.

Trois promesses.

Trois pièges.

Trois manières pour le Noyau de rappeler que rien de ce qu’il donne n’est jamais vraiment sans retour.

Un élève releva la main, moins assuré qu’au début.

— Et pour les Anglikans, monsieur ? C’est pareil ?

— La logique demeure. La forme change. Chez eux, l’absence de Pierre de Noyau a conduit à une adaptation unique : une abondance naturelle de nanites, manipulée par leurs consoles avancées. Leurs Droits, Dons ou Devoirs s’expriment donc autrement, à travers cette capacité propre.

Un autre élève souffla, trop fort :

— Ce n’est pas juste. Ils sont trop forts.

Léonore répondit avant d’avoir décidé de parler.

— Oui, mais ils peuvent tomber de surcharge.

Tous les regards revinrent vers elle.

Elle se figea.

Volgard, lui, eut un sourire bref.

— Oui. Exactement. Bien dit, Léonore.

Il se tourna vers la classe.

— Puissance et péril vont ensemble. Les Anglikans peuvent accomplir des prouesses ici, sur nos terres, mais leur abondance devient aussi une faiblesse. Trop puiser, trop longtemps, c’est risquer l’effondrement. L’essoufflement d’Astralya n’est pas une légende de manuel.

Il marqua une pause.

— Et souvenez-vous d’une chose : les peuples anglikans, comme les peuples autochtones Tiwaka, ne sont pas des peuples tournés naturellement vers la guerre. Il existe des mercenaires partout. Des ambitieux partout. Personne n’a le monopole de la vertu. Mais ces nations demeurent des alliées de bordure du Noyau. Les juger seulement par leurs capacités serait une faute d’élève. Les réduire à nos peurs, une faute de royaume.

Le tableau pulsa doucement.

Les trois mots s’effacèrent, remplacés par une question :

LE NOYAU NOUS PROTÈGE-T-IL DE NOTRE PROPRE VIOLENCE, OU NOUS PRIVE-T-IL D’UN AVENIR QUE NOUS AURIONS PU CONSTRUIRE ?

Le silence devint plus épais.

Quelques plumes de nanites crépitèrent au-dessus de parchemins vierges, comme si les mains hésitaient plus vite que les esprits.

Léonore mordit l’intérieur de sa joue.

La question lui sembla trop grande pour une salle.

Et pourtant, elle était là.

Au tableau.

Comme si Volgard venait de poser au milieu d’eux un morceau du monde encore chaud.

— Voilà votre travail pour demain, dit-il enfin. Vous chercherez dans les archives vivantes du Manoir une théorie qui devra vous convaincre avant de prétendre me surprendre.

Il referma la main. Les lumières du tableau s’adoucirent sans s’éteindre.

— Fin de la première partie. Dix minutes de pause. Respirez, hydratez-vous, corrigez vos notes. Ensuite, exercice d’application. Je choisirai lequel de vos défauts nous allons éprouver en premier.

Le brouhaha reprit par petites vagues.

Les élèves rangèrent à moitié leurs plumes, ouvrirent des boîtes de fruits secs, ajustèrent des consoles minuscules, échangèrent des regards sur Léonore avant de prétendre ne pas la regarder.

Elle resta assise une seconde.

Une seule.

Son cœur battait trop vite.

Pas par peur.

Par faim.

Première leçon.

Premier vertige.

Premier devoir.

Le palais n’avait rien eu de comparable. Là-bas, le savoir venait à elle comme une procession : propre, trié, surveillé, déjà digéré par d’autres. Ici, il arrivait avec des angles, des dangers, des questions qui refusaient de se coucher docilement sur le papier.

Voilà donc ce qu’on appelle apprendre.

Elle se leva enfin pour se dégourdir les jambes. Les bancs vides près du professeur lui semblèrent moins intimidants qu’au début. Elle frôla le bord de son pupitre, sentit encore la vibration des nanites dans le bois.

Au fond, un étudiant au regard vif lui adressa un signe discret.

Elle répondit d’un hochement minuscule.

Pour la première fois, le mot camarade eut un goût tangible.

Elle sortit dans le vestibule pour respirer.

Nax l’attendait là, placé hors de l’axe de la porte comme Volgard l’avait ordonné. Bras croisés, regard droit, posture trop impeccable pour appartenir à un simple couloir.

— Alors ? demanda-t-il sans détour.

Léonore laissa échapper un rire bref, mélange de trac survivant et d’allégresse neuve.

— Nous avons déjà un devoir.

Nax cligna des yeux.

— C’est censé être une bonne nouvelle ?

— Une excellente nouvelle. C’est la première fois qu’on me donne quelque chose à rendre comme aux autres.

Il l’observa une seconde.

Le genre de seconde où il classait une réaction dans un dossier mental prévu à cet effet.

— Je vois.

— Non, vous ne voyez pas du tout, répondit-elle avec une joie presque insolente. Mais ce n’est pas grave. Moi non plus, je ne vois pas encore tout.

Des élèves commencèrent à sortir et rentrer, emportant avec eux des odeurs de fruits secs, de parchemin, de laine chaude et de neige fondue. Quelques filles ralentirent en passant près du vestibule.

Leurs regards glissèrent sur Léonore.

Puis sur Nax.

Surtout sur Nax.

Son uniforme, trop droit, trop militaire, trop royal, faisait exactement le contraire de ce qu’elle espérait.

Ah.

Misère.

Elle avait sous-estimé son accoutrement.

Et peut-être pas seulement son accoutrement.

Dans un monde où la beauté était monnaie courante, Léonore avait oublié qu’il existait des visages capables de faire perdre une seconde entière à une conversation. Nax avait cette beauté féline, trop calme, presque dangereuse, qui rendait son immobilité plus visible encore que son uniforme.

À ce rythme, elle serait une élève comme les autres pendant exactement quatre minutes.

Une fille murmura quelque chose à une autre. Un rire minuscule se brisa dans une manche.

Léonore inspira lentement, puis souffla par le nez.

— Nax.

— Alt…

Il s’arrêta net.

— Mademoiselle ?

Léonore ferma les yeux une demi-seconde.

— Vous voyez ? Même vos corrections font du bruit.

Il baissa les yeux sur son uniforme.

— Pourtant, je suis immobile.

— Justement. C’est votre façon d’être immobile qui hurle. Allez plus loin dans le couloir, je vous en prie. Si vous restez planté là, je peux dire adieu à ma grande carrière d’élève passée presque inaperçue.

Nax sembla hésiter une fraction de seconde entre l’obéissance stricte et l’analyse du danger.

Léonore lui désigna le couloir d’un mouvement bref du menton.

— Plus loin, Nax. Là où vous aurez l’air d’un problème qui attend quelqu’un d’autre.

Cette fois, il céda.

Sans bruit, il quitta le vestibule et gagna le couloir central. Il s’arrêta contre le mur, à l’endroit où le bois sombre rencontrait une veine froide de marbre, puis y appuya le dos avec cette raideur impeccable des soldats capables de transformer une attente en poste de garde.

C’était mieux.

Pas discret.

Mais mieux.

Une seconde plus tard, deux regards féminins suivirent pourtant sa silhouette jusqu’au couloir.

Léonore le vit.

Bien sûr qu’elle le vit.

Elle se mordit l’intérieur de la joue pour ne pas rire.

La pause ne durerait que dix minutes.

L’illusion d’ordinaire, peut-être moins encore.

Mais elle existait.

Et pour l’instant, c’était assez.

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