Chapitre 2
L’Éternel secoua la tête dans le vain espoir de balayer la faim. Si celle-ci ne s’avérait pas encore dévorante, elle se montrait présente… Foutue sensation !
Un sifflement de rage jaillit de sa bouche. Combien de jours s’étaient-ils écoulés depuis qu’il avait dérobé l’âme de cette mannequin superficielle ? Depuis sa décision de fuir la ville où elle vivait, son dernier et fructueux terrain de chasse ? Hmm. Trop peu. Beaucoup trop peu…
Ses poings se serrèrent le long de ses cuisses. Ses doigts fuselés, eux, blanchirent – chaque veine sur le dos de ses mains ressortit ainsi sous sa peau. Faim ! Il avait faim… et il n’était pas censé éprouver cela.
Pas déjà. Pas si vite.
Les pieds de l’Éternel s’ancrèrent dans le sol d’un bosquet, ersatz de bois où il s’était temporairement réfugié. L’âme de sa proie avait commencé à se consumer ; elle s’étiolait en lui morceau par morceau ! C’était inéluctable, bien sûr – n’avait-il pas eu des siècles pour intégrer cette leçon ? Néanmoins, le phénomène se produisait de plus en plus tôt… Pas moyen de l’occulter !
Sa gorge émit un grognement. Avait-ce déjà été si rapide, par un passé proche ? Non, sa mémoire le lui affirmait. C’était de pire en pire… Presque intolérable ! Ses dents grincèrent. Il en arrivait à regretter l’époque où son unique souci, pendant les semaines qui suivaient son terrible méfait, était de remiser les atroces émotions le gagnant au fin fond de son être, afin de ne pas en être victime.
Ses épaules roulèrent en arrière ; une tentative ridicule pour chasser sa tension. S’il s’y arrêtait, sa mécanique d’évitement avait également changé, décennie après décennie… L’exercice s’avérait beaucoup plus aisé, désormais ! Ni plus ni moins qu’un bête automatisme, quelque chose d’accompli sans plus y penser. Il y avait décelé une prouesse due à l’habitude, à son « entraînement » long et assidu. Mais peut-être s’agissait-il plutôt d’une conséquence de la dissipation toujours plus preste de sa « nourriture » ?
Un ricanement proche du grincement échappa à l’Éternel. C’était une chance de voir les chasseurs devenir aussi rares que ses semblables… Le nombre de ses victimes augmentait au fil des villes visitées, et la discrétion dont il avait autrefois été si fier lui faisait défaut ! Pour preuve : une maudite Informée avait capté son petit manège avec l’insignifiante top model.
Ses paupières s’abaissèrent une ou deux secondes. Heureusement, celle-là était vieille… Un véritable fossile, incapable de le confronter ! Seule sa prudence, d’ailleurs, l’avait poussé à quitter les lieux – l’ancêtre ne devait pas chercher à mettre en garde d’autres personnes à son sujet. Il ne lui avait pas réglé son compte avant, cependant… et il se demandait si ce n’était pas une erreur, au fond. N’avait-il pas pris un risque ? Il lui avait offert l’occasion de révéler son existence à divers Informés, si elle en fréquentait !
La langue de l’Éternel claqua contre son palais. Pourquoi n’avait-il pas songé à cette éventualité, à l’heure de préparer son départ ? Les bonnes habitudes se perdaient-elles donc avec le temps, même les plus anciennes et élémentaires ? C’en était… décevant.
Il en était là, à ressasser et à ressasser toutes ces réflexions, lorsque son ouïe capta un son différent de ceux l’ayant jusque-là entouré ; un bruit étranger au bosquet, qui jurait par rapport à l’agile démarche des représentants de ses oiseaux et mammifères, aux crissements ou cliquetis de ses insectes, à l’écoulement de la sève en sa flore, au chant du vent parmi ses branchages…
Le pas, lourd et inélégant, d’un être humain.
Et rapide, comme pas… Une marche pressée, nerveuse, colérique.
Les lèvres de l’Éternel s’étirent en un rictus carnassier. L’individu, mâle ou femelle, s’approchait de lui sans pour autant progresser dans sa direction ; s’il ne se trompait pas, il s’apprêtait à passer « à côté » de lui.
D’instinct, contrôlées par le prédateur en lui, ses jambes se mirent en mouvement. Faim… Sa faim l’implorait ! Il avait repéré le mortel, mais l’inverse n’était pas vrai. Mieux, il se révélait apte à le rattraper et à lui fondre dessus sans avoir à se presser… Délicieux ! Une réponse de l’univers à ses dernières cogitations.
Un encas surprise… Quelle idée alléchante ! L’assurance, surtout, de ne pas être pris de court en se transformant en ce qu’il redoutait le plus au monde : un animal contrôlé par la faim, une bête prête à se jeter sur la première âme venue – au mépris des précautions les plus basiques – par peur de perdre son identité.
De bond gracieux en bond gracieux, avec un silence surnaturel, l’Éternel se rapprocha de sa cible. Il s’avança jusqu’à en deviner, peu à peu, la silhouette finement musclée ! Une femelle, à en croire sa tresse haute et la courbe de ses hanches...
Elle lui tournait le dos – son visage et la panoplie d’informations qu’il recelait se trouvaient hors de sa portée. Sa concentration, manifeste, était malgré tout une assez bonne indication de son activité ou de son état d’esprit. Elle cherchait quelque chose… un objet perdu ou une trace quelconque, et de manière acharnée ! Exaltée ? Impétueuse ? Qu’importe ! L’Éternel n’en avait cure ; il préférait de loin se délecter à l’avance de sa peur à venir – d’abord quand il l’immobiliserait sans mal, puis lorsqu’elle réaliserait son impossibilité à fuir ou à résister à son magnétisme, et au moment où elle sentirait son âme lui être arrachée…
— Je te tiens, chanta-t-il de son timbre le plus bas une fois parvenu à moins de deux mètres d’elle.
L’Éternel s’élança dans un saut calculé, maîtrisé. Aérien. Déjà, son esprit le visualisait atterrir devant sa proie, puis lui saisir les bras d’une poigne puissante et menaçante.
Contre toute attente, elle se décala. Grâce à une esquive agile, elle se jeta sur sa gauche à peine un quart de seconde avant que ses pieds ne s’écrasent sur le sol terreux ; un éclat métallique plus tard, une fine entaille marbrait la peau lisse de son propre membre tendu – une première depuis longtemps…
— Bien essayé, siffla ensuite sa voix, acerbe.
Une telle provocation en suintait ! Désarçonné, l’Éternel ne rendit pas l’attaque d’instinct et se contenta de reculer.
Enfin, l’opportunité de la voir réellement se présenta à lui… Alors qu’elle se positionnait pour un combat, il s’attarda sur ses traits, et l’étonnement le gagna. Pas tant à cause de son identité, non… Plutôt parce qu’il la reconnaissait ; il se la remémorait ! lui.
Les épaules de l’Éternel roulèrent avec insolence, un reniflement dédaigneux secoua ses narines – des tentatives de son corps afin de lui permettre de recouvrer sa convenance et son assurance, voire arrogance, initiales. Hmm…
L’humaine avait changé. Si elle restait jeune par rapport à sa propre longévité, ce n’était plus un rejeton d’Homme… Des centimètres gagnés, des traits plus matures et durs, des courbes affirmées, une musculature plus développée… Les conséquences inéluctables des années écoulées ! La même rage sourde l’animait encore et, en ancrant ses yeux dans les siens, l’Éternel sut.
Elle n’était pas au cœur de ce bois ridicule par hasard.
Elle le traquait…
— Ravi de te retrouver, mon chaton, ronronna-t-il en surveillant tout mouvement potentiel. Bravo ! Rares sont les mortels à pouvoir se vanter d’avoir déjoué l’un de mes pièges…
Ce fut à elle d’être étonnée – malgré un stoïcisme assez impressionnant, son émotion ne lui échappa pas.
Elle n’était pas non plus préparée au fait qu’il l’identifie.
— Tu manques de discrétion, troufion !
— Ah… Toujours aussi vulgaire, donc, se plaignit l’Éternel.
Il évolua tout à coup en cercles plus ou moins resserrés autour d’elle.
— Une façon de te rassurer ? Tu ne t’attendais pas à ce que je sois celui qui déniche l’autre ?
Son attitude la rendait-elle nerveuse ? Déterminée à ne pas répondre à ses provocations, elle ne le perdait en tout cas pas de vue, sur le qui-vive. Avec amusement, il lâcha :
— Pour ta gouverne, je suis très discret. Mon assaut était d’ailleurs parfait ! En revanche, et s’il me coûte de l’admettre, tu as mis ton temps à profit… Tes sens se sont aiguisés. Ton instinct, quant à lui, s’avère plus développé. Grâce à ton besoin de vengeance, j’imagine ? Ouh… Ton petit corps irradie de colère ! M’as-tu traqué sans répit ?
L’humaine ricana. Ses doigts gourds, remarqua-t-il, enserraient le manche de sa lame avec une précision admirable ; ni trop fort ni trop faiblement. Fascinant. Elle se maîtrisait mieux qu’autrefois.
— Tu te ramollis, salaud ! Tes propos ressemblent à de la flatterie…
Une mine goguenarde lui fut adressée en complément.
— Ça ne te sauvera pas, désolée.
L’Éternel lui rendit son expression.
— Sous-entends-tu être un danger ? Tu ne m’as pas laissé ce souvenir…
Pas certain de deviner pourquoi il ne l’avait pas immobilisée à ce stade, il joua avec ses nerfs : il continua à réaliser ses cercles à vitesse inconstante, accélérant ou décélérant sans cesse son rythme de marche. Était-ce une illusion, ou sa faim se faisait-elle moins pressante, depuis le début de leur joute verbale ?
— Eh bien ? Qu’attends-tu ? Jette-toi sur moi, si tu en as tant envie ! Je suis prêt et ai hâte de voir cela…
Son adversaire lui rit au nez ; un rire sans artifice, uniquement témoin de son mépris et loin de la peur qu’il adorait inspirer à ses victimes habituelles ! Rah… Fallait-il y déceler la raison pour laquelle il ne la réduisait pas au silence ? Une part de lui devait la trouver rafraîchissante ou espérer l’effrayer ! Et puis, il n’oubliait pas qu’elle avait accompli l’exploit – à peine sortie du nid, en prime – de remonter à ses origines. Obtenir le nom de sa mère, ce n’était pas rien.
— Je ne suis pas idiote, enculé ! Tu es rapide, trop pour risquer un coup frontal… Ma seule porte, c’est d’attendre le bon moment. La preuve : tu as initié la danse, et je t’ai touché…
— Une égratignure, mon chaton, répliqua-t-il. Et si, tu es une idiote… Une belle idiote, de t’être autant confiée ! Tu tomberas évanouie avant que je cille.
— … Mais où serait l’attrait d’une telle stratégie ? Tu es beaucoup plus joueur, non ?
Surprenante. Cette humaine était définitivement surprenante ! Son ton, hargneux et provocateur, commençait presque à lui plaire.
— Tu prétends donc me connaître ? susurra-t-il.
— Mes recherches ont été longues, tu te le rappelles ? J’avais une idée plutôt précise quant à mes chances de te dénicher ici.
L’Éternel se moqua :
— Qui a fondu sur qui, déjà ?
— Retenons juste ta présence, bouffon.
D’un mouvement de la main, elle le désigna soudain dans son entièreté. Ses traits se plissèrent d’écœurement ; un sentiment exagéré, largement.
— Tu te décides ? le défia-t-elle. Enfin… sauf si tu préfères me tenir la causette ?
Arrogant, il ne répondit pas. Parviendrait-il à la pousser à l’erreur ? L’idée le titillait, il l’avouait… Apercevoir son assurance se fissurer constituerait une parfaite entrée au plat de résistance représenté par son âme ; il la savourerait peut-être plus encore que cette dernière !
— Bon, souffla-t-elle. Si tu y tiens ! La nature t’aide, enfoiré ?
— Pardon ?
Le mot lui échappa, irrépressible. L’Éternel ne s’était pas attendu à un tel changement de sujet. Incongru…
— Des problèmes d’ouïe ?
— Est-ce une tentative de diversion ? reprit-il.
— Devine.
Ses yeux roulèrent au ciel. Était-elle capable de ne pas tout transformer en bravade ? L’affrontement semblait être un mode de vie, chez elle…
Elle enchérit :
— Tu veux discuter ? Assume, alors ! On s’est « rencontré » en deux occasions. Chaque fois, c’était sous le couvert des arbres. Ça me rend curieuse… Tu adores être entouré par la nature, on dirait ! À cause de tes origines ? Tu dois avoir hérité quelque chose du Bon Peuple, j’imagine.
— Et ton talent pour les recherches ?
Une boutade volontaire, voire nécessaire. Ce n’était qu’une mortelle, pas un véritable obstacle ! Cependant, l’Éternel n’aimait pas ce qu’elle était en train de déclencher en lui. Il ne l’avouerait jamais, pas même pour toutes les âmes du monde, mais elle misait juste… La forêt le ressourçait, en effet ; la proximité de la terre aussi.
— Allez, connard… Merde ! J’en sais déjà tant sur toi, tu peux confirmer ou infirmer cette hypothèse, non ?
— Tu penses savoir.
Il ne comprit pas réellement pourquoi il la corrigea, surtout avec une voix suave. Envie de l’agacer ? Besoin de rétablir la vérité quant à ses accusations passées ? Le masque de l’humaine, constitué d’audace et de morgue, se fissura en tout cas ; il fut remplacé par une colère destinée à elle-même lorsqu’elle s’en rendit compte. Les sourcils de l’Éternel se rehaussèrent… Ainsi, elle n’aimait pas voir ses certitudes ou acquis remis en question.
Intéressant.
— Tu n’as rien nié, ce soir-là, rappela-t-elle.
Il s’agissait d’une attaque, pas d’un simple commentaire, et l’Éternel la gratifia de son plus beau sourire suffisant.
— Tu t’es ridiculisée si vite… Je n’en ai pas eu l’occasion, mon chaton.
Elle le fusilla du regard, mais ne lui demanda pas d’explication pour autant. Un interdit personnel, ni plus ni moins – une stupide histoire de fierté, il en aurait mis sa main à couper !
— Enora était ma mère, fanfaronna-t-il. Là-dessus, tu ne t’es pas trompée. Je suis également le fruit d’un pacte passé avec entre elle et le Bon Peuple – à ses dépens. En revanche…
Nouveau sourire caustique à son intention. Aigre, elle le railla :
— Quel sens du drame ! Désolée… Tu ne m’énerveras pas en ménageant ton suspens, trou de cul. Au cas où tu ne l’aurais pas pigé, je te déteste déjà.
— Il paraît, oui.
Comme si elle n’avait pas perçu son intervention, l’humaine ajouta :
— Si tu as un truc à dire, contente-toi de le faire. Je t’ai promis d’attendre une erreur de ta part… et je ne suis pas du genre à changer d’avis, pas sans bonne raison.
L’Éternel opina, décidé à tester les limites de sa patience – elle lui sauterait dessus, il se le jurait.
— Ma mère n’était pas ma première victime… Pff. Ne te l’avais-je pas déjà sous-entendu naguère ? Tu pourrais te concentrer ! Je n’aime pas avoir l’impression de parler dans le vide…
Elle lui accorda une moue dubitative, proche de l’effronterie. Ses propos et son ton menaçant lui passaient au-dessus de la tête… Il l’avait pourtant bel et bien troublée avec cette information, quand elle était plus jeune ! Une veine palpita sur le front de l’Éternel. Les années écoulées avaient-elles arraché à son adversaire ses doutes, si jouissifs ? S’était-elle persuadée qu’il l’avait trompée ?
Il choisit d’enfoncer le clou :
— Je te le jure. Elle n’entre pas dans la catégorie des miennes : la vieillesse l’a emportée.
— Je suis supposée te croire ? cracha-t-elle enfin. Ou, mieux encore, te féliciter dans l’éventualité où tu ne mens pas ?
Un ricanement se glissa hors de sa gorge face à sa rogne. Ce caractère…
— Ni l’un ni l’autre. Mon passé à l’air de tellement t’intéresser ! Combler tes lacunes est essentiel. Considère ceci tel un cadeau… Une consolation pour ta défaite à venir.
— Enfoiré, siffla-t-elle.
Hélas, elle ne perdit pas sa concentration ; c’en était admirable. À l’instar de son annonce pleine de prétention, elle le surveillait en conservant coûte que coûte ses appuis. S’il lui offrait la moindre faille, même le temps d’un instant, elle la saisirait…
— Ma première victime était ma grand-mère, livra-t-il. Maternelle.
Il avait son attention, il le percevait. Elle l’écoutait !
Ses prochains mots s’écoulèrent de sa bouche avec fluidité :
— Je ne ressemblais pas à un bébé humain, quand je suis venu au monde. C’est ce que ma mère m’a raconté. J’en aurais possédé la forme, mais ma peau… elle trahissait apparemment la seconde moitié de mes origines. Trop pâle. Trop translucide.
Une inspiration, brève.
— Tu le soupçonnes, je n’avais déjà pas d’âme – les conséquences d’un mariage désastreux au niveau de mon ADN mixte. Je n’en ressentais néanmoins ni le manque ni le besoin… J’avais pour moi l’innocence des enfants – elle la compensait. Hmm… Cette période remonte à loin et est un peu floue, ne m’en veux pas si je réfléchis.
En silence, ancrée dans le sol, la mortelle le défia d’une œillade.
— Ma mère a appris à m’aimer, en dépit de son exil imposé par ma naissance… et malgré ma nature « impie » – ah ! la religion ! Aidée de sa propre mère, elle m’a tout donné et m’a éduqué dans les meilleures conditions possible, compte tenu de son statut d’épouse répudiée. L’époque était rude, envers les femelles de votre race.
La langue de l’Éternel passa soudain sur ses lèvres pour les humecter.
— De son propre aveu, enchaîna-t-il ensuite, j’étais un garçon calme, quoique peu sensible – je ne me laissais aller à aucune émotion, me montrais froid sans être désagréable non plus.
— Tu essaies d’épuiser ma patience.
Il se retint de féliciter son interlocutrice ; pas une insulte ne ponctuait sa phrase, un exploit ! À la place, l’Éternel la titilla :
— Tu es curieuse de découvrir la vérité, oui ou non ?
Consciente de ne pas avoir de meilleur choix, elle l’autorisa à continuer son récit.
— Avec les années, je me suis mis à m’apparenter de plus en plus aux tiens. J’ai aussi gagné en beauté et en charme. Beaucoup… Tu ne le nieras pas, mon chaton, n’est-ce pas ? Peu importe si tu n’y succombes pas.
— Tu diverges…
— Soit. Où en étais-je ? Ah, oui ! Le mauvais côté des choses… Au fur et à mesure que la fameuse innocence accordée aux nouveau-nés disparaissait, l’attrait des âmes s’est développé en moi. Insidieux, terrible… Incontrôlable ! Je n’étais pas apte à le définir, alors. C’était… un mal-être, comme un acide occupé à me ronger.
— Pauvre de toi.
Les yeux de l’Éternel devinrent brasier et incendièrent l’humaine, qui n’en eut cure.
— Eh ! Tu t’attendais à quoi ? Je ne vais pas sortir le violon devant le récit de tes malheurs, connard ! Je suis déjà forcée de les écouter…
— Je n’y peux rien, moi, si tu tiens tant à me traquer.
Elle s’impatientait, c’était évident. Hmm… Craquerait-elle ? Pas sûr – sa détermination frôlait le fanatisme.
— Bien, renifla-t-il. Si tu le permets, j’aimerais poursuivre mon histoire. C’est pour ta culture personnelle, ne l’oublions pas.
Pas d’objection ; ni verbale ni physique.
— Nul n’a rien vu venir. Que ce soit ma grand-mère, ma mère, ou encore moi, nous n’avons pas décelé de signes avant-coureurs.
Quelque part dans le bosquet, une brindille crissa sous la patte d’un animal. Ni l’un ni l’autre n’y prêtèrent attention.
— Je travaillais la terre avec ma grand-mère. Au ventre, toujours plus présente, j’avais cette atroce sensation de faim ! Pas un aliment ne l’apaisait. Et d’un coup, j’ai eu… une absence.
Le regard de l’Éternel s’embruma.
— La seconde d’après, la vieille femme en face de moi n’était plus mon aïeule… Juste une pâle copie d’elle. Une copie m’observant sans me voir.
— Peuh ! attaqua la mortelle. Elle est commode, ton excuse !
Cette fougue ! Était-elle capable d’attendrissement, ou sa haine lui avait-elle ôté toute capacité à éprouver de l’empathie ? Il lui partageait un ancien traumatisme !
Ses sourcils se froncèrent… Bon. À sa décharge, il l’avait privée de ses deux parents, certes.
— Je ne m’embarrasse pas d’excuse. Il s’agit de la stricte vérité, mon chaton : je n’avais pas de souvenir de l’accident et n’ai pas compris ce qu’il était advenu de ma grand-mère. Sur le moment, je me suis simplement senti différent.
Un léger tic agita ses poings ; l’Éternel se morigéna en silence.
— Quand j’ai réalisé l’état de ma grand-mère… j’ai hurlé. J’ai crié, oui ! Et avec toute la force contenue au sein de mes poumons. Est-ce étonnant ? Je goûtais là à mes premières émotions. Panique. Tristesse. Douleur…
— Tiens donc.
— Ma mère n’a jamais mis si peu de temps à se déplacer d’un point A à un point B. Crois-moi, elle nous a rejoints au pas de course ! Même aujourd’hui, pas moyen de déterminer ce qui l’a le plus effrayée… Était-ce la « disparition » de ma grand-mère – son inertie atroce, ses pupilles vidées de toute étincelle, son absence de réponse sous n’importe quelle forme – ou mes larmes et mon attitude traumatisée lorsque, avant cela, je n’avais pas été du genre à manifester quoi que ce soit ?
— Tu n’oublierais pas une option, troufion ? Comme piger avoir enfanté un monstre ?
La langue de l’Éternel claqua contre son palais – le ton employé se révélait acide. Il reprocha :
— J’allais y venir. Plus ou moins…
— Je n’en doute pas.
Cette fois, il choisit d’occulter l’intervention.
— J’ignore comment, mais ma mère a saisi – assez vite, si tu veux mon avis – de quoi il retournait. Oh… elle ne s’est pas effondrée, non – pas devant moi. Elle m’a reconduit à l’intérieur de notre habitation sans m’adresser une réprimande, et je n’ai plus revu ma grand-mère. Elle s’est occupée du problème seule.
Enfin, une trace d’empathie se manifesta dans l’expression de l’humaine… Pas pour lui, cependant.
Pour Enora.
— Je n’ose pas imaginer le courage dont elle a eu besoin…
— Moi non plus.
Une phrase ; il suffit d’une phrase de sa part pour que la sécheresse de son interlocutrice refasse surface.
— Tu ne peux pas le concevoir !
— Toi, tu ne m’as pas écouté…
Les muscles des cuisses de la mortelle tressautèrent. La tension habitait son corps ; elle commençait à s’ankyloser, à perdre patience.
Il gagnerait.
— Espèce d’ordure, grogna-t-elle.
L’Éternel rit. Sa morgue et son envie d’en découvre demeuraient intactes !
— Ingérer une âme m’ouvre une voie vers les émotions… Je pensais m’être montré clair sur ce point. Même si je les déteste, même si j’ai appris à les contrôler et à les réduire à néant il y a une éternité, je suis donc en mesure de les éprouver. Goûter leurs saveurs m’a été permis, je les ai toutes disséquées ! À de nombreuses reprises… Jusqu’à avoir extrait la plus mince des nuances les composant.
Une courte pause, calculée, puis il conclut sa tirade :
— Il l’a fallu, pour passer outre.
Sans cesser de le surveiller, son adversaire cracha à ses pieds.
— Ton discours ne m’aide pas à te plaindre, navrée.
— Tu es impossible, mon chaton… Tu retiens ce qui t’arrange. Mais je suis d’humeur magnanime. Réfléchis… Je n’ai jamais prétendu avoir toujours refusé d’accueillir ces horreurs d’émotions. Au début, je m’en accommodais plutôt bien !
— Plutôt bien ? répéta-t-elle du tac au tac. En ayant condamné ta grand-mère, et découvert ta nature de voleur d’âmes ?
L’Éternel roula des yeux au ciel – un mouvement trop bref pour qu’elle tente une attaque.
— En fait, j’évoquais plus la suite de mon histoire. Si elle t’intéresse…
— Ai-je le choix ?
— Où en étais-je ? Ah, oui… Probablement parce qu’elle avait déjà fait les frais de sa naïveté en pactisant avec le Bon Peuple – son mari l’a répudiée, rappelons-le, elle a ainsi perdu tout ce qu’elle avait –, ma mère était devenue une femme avisée. Très maligne, surtout. Le hasard ? Elle ne lui laissait rien ! Si elle m’a préservé un maximum au sujet de ma grand-mère, ce jour-là, elle ne m’a pas caché les choses. Me ménager était hors de question. Je devais être conscient des conséquences de mon absence, aussi incontrôlée aie-t-elle été… Patiente, Enora m’a offert le luxe de digérer mes sentiments, puis nous avons discuté. Longtemps. Beaucoup – plus qu’il n’en serait supportable pour un enfant normal.
— De nouveau, si tu comptes sur moi afin de te plaindre…
— Arrête : tu connais la réponse. Tes interruptions sont pitoyables.
— … Connard, grommela-t-elle.
L’Éternel arbora un sourire victorieux. Une crampe la tenaillait, il le voyait ; s’il lui sautait dessus, là, tout de suite, ses chances de l’atteindre seraient presque inexistantes… Sa raideur l’entraverait !
Le souhait de poursuivre son récit le retint de passer à l’action.
— Elle avait deviné l’inévitable… ma mère, j’entends. Le doute ne la taraudait pas. L’âme de ma grand-mère ne survivrait pas éternellement en moi : la faim récupérerait le contrôle de mon corps.
— La faim, renifla soudain l’humaine. Tu en parles comme si c’était encore ton excuse, ta seule raison de dérober les âmes. Je ne suis pas dupe ! Aucune de tes dernières proies n’était un accident. Tu les sélectionnes avec soin, te délectes de leur peur…
— Les gens changent. Il en est de même pour les Éternels.
— … Le fruit de ton « apprentissage » pour refouler les émotions, je suppose ? éructa-t-elle.
L’Éternel faillit manifester sa surprise. L’hypothèse se révélait exacte.
— En effet.
Son ton n’était pas assez narquois, et il s’en fustigea. Rah ! Mieux valait reprendre le cours de son récit – pas moyen d’offrir à cette peste l’occasion de lui adresser une remarque piquante.
— Nous devions vivre reclus. Voilà la conclusion à laquelle ma mère est parvenue. Ne pas risquer un second incident, découvrir ensemble combien de semaines je tiendrais avant d’éprouver le besoin de combler le vide m’habitant.
— Fais-moi rêver.
— … Des années, mon chaton.
Fugace, l’étonnement se manifesta sur les traits de la mortelle ; elle le chassa sur-le-champ.
— Contre une semaine, à l’heure actuelle, précisa-t-il.
— Chaque décennie supplémentaire t’éloigne de la fameuse innocence imputée aux enfants, hein ?
— Tu es moins stupide qu’il n’y paraît.
L’Éternel ne commenta pas plus son intervention – provocatrice, à l’instar des précédentes. Il possédait la certitude d’être écouté, et elle ne manquait pas d’intelligence, contrairement à ce qu’il venait de lui sous-entendre… Peut-être, d’ailleurs, prolongeait-il leur échange à cause de cela ; les occasions de converser avec ses victimes se faisaient rares, à force d’user de son silence tel un outil, voire une menace.
Tout en la gratifiait d’un clin d’œil appuyé – il n’avait pas oublié l’idée de la faire sortir hors de ses gonds –, il conseilla :
— Sois attentive, on arrive enfin à la partie intéressante.
Une exclamation, méprisante. Puis :
— Pas trop tôt, Ducon !
— Charmant… Bref. Quand la faim est revenue – une dizaine d’années plus tard, environ –, les divers émois qui m’animaient s’en sont peu à peu allés. Sauf un : la crainte… Je savais ce dont j’étais capable, responsable… Je savais à ce à quoi s’exposait ma mère. Si je perdais de nouveau le contrôle, comment lui épargnerais-je le sort subi par ma grand-mère ?
— Mais tu n’as pas pu t’empêcher de remettre ça, railla durement l’humaine.
En réponse, ses yeux lui lancèrent des éclairs. Son jugement était… Avait-elle conscience de se montrer cruelle ? Autant qu’elle lui reprochait d’être vis-à-vis des siens ?
— Faux ! Tu es mauvaise langue… Ce défaut t’a déjà joué des tours, je parie.
L’Éternel soupira.
— En réalité, plus cet affreux gouffre grandissait en moi, plus j’étais imbuvable avec ma pauvre mère – mon comportement était pire que celui d’un adolescent actuel, et en pleine crise de rébellion ! Je désirais la pousser à me fuir, être le moins souvent possible en sa compagnie… Si j’étais seul, le destin de ma grand-mère ne deviendrait pas le sien, non ?
— Tu as fugué ?
— Oooh… Commencerais-tu à t’intéresser à mon récit, mon chaton ?
— Dans tes rêves, troufion ! s’étrangla-t-elle.
L’Éternel afficha un air suffisant. Une véritable tête de mule ; elle campait sur ses positions, prête pour un combat qui n’advenait pas. Si des tremblements de plus en plus évidents la parcouraient, elle ne lâchait rien.
— Ma mère a compris mon manège. Pas assez subtil ! Elle a vu ma souffrance s’amplifier au fil des semaines et elle l’a très mal vécu. Elle ne la supportait pas.
— … Et donc ?
— Elle a pris une importante décision.
Les paupières de son adversaire se plissèrent – elle réfléchissait, pas aussi indifférente qu’elle le prétendait.
— Te sacrifier ? proposa-t-elle ensuite avec hargne. Une mort douce pour t’éviter cette faim apparemment si affreuse ? Une mort afin de protéger les âmes de ses pairs ?
L’Éternel sentit un rire remonter le long de sa gorge et sa faim reflua davantage en réaction. Il lutta contre un réflexe de déglutition. Cette femelle était une sorcière…
— Tu es d’un macabre ! se moqua-t-il. La suite s’y prête, je l’admets, même si elle diffère de ton intéressante théorie.
— Elle devait être insultante, pas intéressante, grommela-t-elle à part elle après deux secondes de frustration.
Ses oreilles captèrent ses mots et un sourire narquois prit possession de ses lèvres.
— Ma mère m’a confié une mission : trouver comment vaincre ma condition, de tuer la part inhumaine en moi – celle à l’origine de mon mal-être. Et surtout, elle m’en a donné le moyen… Il y a bien eu un sacrifice. Le sien… Son âme, elle l’a placée entre mes mains ! Elle m’a supplié de la prendre ! De la lui arracher afin d’être conscient du processus et d’apprendre à l’éviter. C’était presque un ordre : elle voulait me voir agir avant de ne plus avoir aucune lucidité. Elle le voulait et m’offrait ainsi les années nécessaires à la découverte d’une solution…
À cran, l’humaine émit un bruit désapprobateur.
— Et regarde-toi : quelle belle façon tu as d’honorer son geste ! Tu me dégoûtes…
Une vérité assenée sans fard et tranchante, déplaisante.
— Tes interruptions m’agacent, mon chaton.
— Je n’en ai rien à foutre, enculé !
Plus dur, l’Éternel souffla :
— Ma mère n’a pas perdu son âme.
— Tu es un vrai… Q-Quoi ? Attends… Quoi !?
Ah ! L’expression de la mortelle aurait été si drôle, s’il avait été d’humeur à rire… Hélas, pour une raison lui échappant, cette façon qu’elle avait de le juger l’en empêchait. Misère… Écoulait-il sa patience à défaut de saboter la sienne ? Hmm. Une répercussion malvenue de son horrible faim, peut-être ? Si leur conversation lui permettait de l’occulter, elle se ravivait probablement sous l’effet des souvenirs évoqués.
Les sourcils froncés, il répondit :
— Nous l’avons partagée.
— C’est… Non ! Tu… Ça se saurait si…
— Respire, se moqua-t-il, tu baragouines.
— Je ne…
— Ma mère m’a cédé son âme, et cela l’a sauvée ! Nous a sauvé… Je t’en apprendrai bien plus mais, tu t’en doutes, je n’ai plus vraiment eu l’occasion de tester cette théorie, depuis lors.
Son interlocutrice inspira.
— Vous existiez… avec une moitié d’âme ?
— Nous n’avons pas vérifié les proportions.
Un coup d’œil meurtrier tenta de le foudroyer sur place et l’Éternel concéda :
— Tu n’as néanmoins pas tort, je suppose.
— Et pendant combien de temps ce partage a-t-il fonctionné ? s’enquit-elle avec méfiance.
— Jusqu’au décès de ma mère – la faim ne m’a plus taraudé de son vivant.
Il devança sa prochaine réplique :
— Naturelle, mon chaton ! Elle est morte de cause naturelle, quoique cruelle – la fièvre, si tu tiens à tout savoir.
Ses épaules roulèrent pour en chasser la tension, provoquée par leur immobilisme mimétique – elle devait souffrir le martyre, en cet instant ! Ensuite, il reprit :
— Nous avons vécu dans une… semi-autarcie ? Ni entièrement isolés ni pleinement intégrés parmi la société. Je n’étais toujours pas un « vrai » Homme, mes émotions étaient moins prononcées que vôtres – et celles de ma mère aussi, par ailleurs –, mais je me fondais dans le décor et n’étais pas malheureux. Nous ne l’étions pas : nous nous suffisions l’un à l’autre.
— Tu…
— Hélas, l’interrompit-il, nous avons eu la naïveté d’imaginer mon « problème » réglé. Et… par peur de découvrir l’inexistence d’une solution tierce, nous nous sommes peu à peu convaincus de ceci : la partie de l’âme de ma mère en moi lui survivrait. Une erreur, tu l’as constaté !
— Je ne te crois pas…, l’agressa l’humaine. Tu mens !
Était-elle furieuse ? Mortifiée ? L’Éternel n’aurait su l’affirmer. Son expression s’était figée, elle paraissait lutter contre elle-même ; ses propos remuaient ou avaient remué quelque chose en elle.
— S’il te plaît de l’envisager… Cela ne change rien, ni à ma mémoire ni aux faits : j’ai bel et bien partagé l’âme de ma mère grâce à son « sacrifice ». Le monstre que tu vois en moi, mon chaton… s’est absenté durant une vie. Une vie aujourd’hui trop lointaine.
— Prouve-le.
Un ordre, pas une demande – un défi ! Il huma l’air… Le désarroi de la mortelle s’avérait tel ! Concevoir toutes les nuances d’émotions le composant se révélait hors de sa portée. Les lèvres de l’Éternel s’incurvèrent ; cette fois, il la tenait. Oh, commettrait-elle l’erreur tant attendue s’il poursuivait dans la voie de l’honnêteté ? Pourrait-il alors se délecter de sa peur avant de se nourrir d’elle ? L’idée d’être témoin de sa perte de moyens, de s’engouffrer au cœur de ses failles… Il en jubilait !
— Navré, surjoua-t-il, ma garante a trouvé le repos il y a maintenant des siècles. Il va falloir te contenter de ma parole.
— Bâtard ! Elle ne vaut pas un kopeck, ta foutue parole !
— Je n’ai rien de mieux à t’offrir…
— Prend la mienne ! Prends mon âme. Oui ! Je te la cède, si tu dis la vérité…
Le monde se suspendit tout à coup. Qui de lui ou d’elle fut-il d’ailleurs le plus surpris par la proposition ?
La réponse, si elle était déterminable, leur échapperait à jamais. Et ils n’apprendraient jamais davantage lequel d’entre eux se montra le plus choqué lorsque l’Éternel rétorqua :
— Non.

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