Chapitre 3

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Un insecte – que Jeanne préféra ne pas chercher à identifier… – grouilla sur la moquette tâchée de la chambre d’hôtel, puis disparut sous le lit branlant où la jeune femme se tenait en tailleur. Les coudes sur ses cuisses, les poings appuyés sur ses joues au point d’y imprimer leur marque, celle-ci endigua un frisson, mais ne bougea pas. Ce genre de désagrément était le cadet de ses soucis ; elle se serait rendue au sein d’un lieu moins miteux si les éviter lui avait importé.

Ses sourcils se froncèrent. Son confort ne constituait pas une priorité, non… Son seul but avait été de dénicher un coin où se poser ! Un coin où mettre de l’ordre dans ses idées troubles…

Pour être honnête, sélectionner celui-ci ne s’était révélé ni long ni ardu. Jeanne s’était arrêtée à sa première option : sitôt repéré, l’établissement défraîchi lui avait convenu… Tout plutôt qu’être obligée de se rendre à l’unique adresse de sa connaissance, au cœur de la région ! Celle de sa grand-mère…

Comme si le son de sa propre voix possédait le pouvoir d’éclaircir ses pensées ou de balayer sa culpabilité dévorante, Jeanne pesta :

— Chierie !

Si son aïeule se faisait sans doute un sang d’encre à sujet – à l’heure actuelle, elle le devinait, son regard ne quittait plus son téléphone portable dans l’espoir d’apercevoir son nom s’afficher sur son écran ridiculement petit ! –, elle était bien incapable de la contacter… Comment s’y résoudre ? Comment !? Lui avouer un second échec serait gérable, la rassurer sur son sort bénéfique ; en revanche, lui dissimuler son tumulte s’apparenterait à une mission commando.

Une ride barra son front… Sa grand-mère comprendrait tout de suite, c’était évident. Sa fichue intuition la pousserait à l’interroger encore et encore, jusqu’à l’avoir à l’usure. Toutefois, elle ne la croirait pas. Bordel, de quelle façon le pourrait-elle ? Le récit tenu par l’Éternel n’aurait aucun crédit à ses yeux… Quant à imaginer sa petite-fille proposer son âme à un tel monstre – la proposer de son plein gré ! –, elle le refuserait. Personne ne se montrerait aussi bête, n’est-ce pas ? Surtout pas une chasseuse, elle-même fille de chasseur.

De toute manière, Jeanne n’envisageait pas de lui confier l’information devant un café… ou de la lui livrer tout court.

Désabusée, elle laissa sa tête tomber en avant. Aussitôt, ses paumes vinrent encadrer ses tempes. Bête, oui. Elle avait été d’une bêtise sans nom ! Que lui avait-il pris ? Par quelle diablerie était-elle passée de son envie de tuer cet enculé à… ça ?

— Putain…

Ne se révélait-elle en fin de compte pas totalement immunisée au magnétisme naturel des Éternels ? Sa colère lui avait-elle vrillé le cerveau ? Si l’enfoiré n’avait pas refusé son offre et ne l’avait pas abandonnée dans le bosquet…

Ses dents malmenèrent sa lèvre inférieure. Brr… Ne pas songer à ce qui avait failli arriver ; ne pas y songer. Non, non, non !

— Aaaah ! Pauvre conne : tu te tortures, là.

Avec une longue plainte, Jeanne se jeta en arrière – rebondissant sur le vieux matelas poussiéreux –, puis écarta ses bras au-dessus de la couverture trop rêche. Merde ! Même, après des heures à réfléchir et à visualiser la scène en boucle, elle n’expliquait pas la réaction de l’Éternel. Son rejet catégorique, voire outré… Pourquoi n’avait-il pas sauté sur l’occasion ? Et pour quelle raison s’en préoccupait-elle ? C’était une véritable aubaine qu’il s’en soit abstenu ! Ne devrait-elle pas en être reconnaissante, au lieu de s’en étonner ? Un spasme de peur et de dégoût entremêlés la secoua. Elle avait été si près de connaître le destin de la top model rencontrée à l’hôpital. Si près de se transformer en coquille vide.

Jeanne grimaça, incapable de s’en empêcher… Les faits étaient pires, en réalité. Tellement pires ! Car si la vérité lui avait été contée, si cette infime possibilité existait bel et bien – et une part d’elle le supputait, peu importait la force employée pour la maudire ou l’injurier ! – elle aurait pu se voir contrainte à partager son âme… à la partager avec lui.

Diminuée le reste de sa vie. Condamnée à savoir qu’un morceau d’elle évoluait en lui, et lui appartenait. Quel destin !

Ses poings se serrèrent – ses ongles marquèrent la chair de ses paumes. Folle… Elle devait être folle ! Quel être sensé aurait pris un tel risque ? Sa suggestion avait été si spontanée, en plus… Jeanne se révélait parfois impulsive, oui, mais jamais autant ! Non, jamais.

Un cri étouffé lui échappa. Depuis les décès successifs de ses deux parents, elle avait un but, un ! Éliminer chaque connard d’Éternel qui aurait le malheur de croiser sa route – une cible prioritaire était placée sur la gueule de leur propre meurtrier. Elle souhaitait que nul enfant n’ait à traverser une épreuve similaire, à subir une perte si affreuse…

Pourquoi, alors, se retrouvait-elle dans cette chambre dégueulasse à s’interroger sur sa santé mentale ? Où avait-elle dévié ?

Ses paupières s’abaissèrent sur des larmes de frustration et de perplexité.

— La folie, grinça-t-elle entre ses dents. Il n’y a pas d’explication, sinon…

La vengeance lui avait détraqué le cerveau, voilà ; elle était bonne à interner ! Ou sa vendetta ne lui suffisait plus et elle sombrait, l’idée de châtier l’assassin de sa famille ne parvenait plus à effacer sa douleur, à combler le trou béant en elle. Résultat ? Ça la rendait suicidaire, lui procurait le désir de ne plus rien ressentir !

Jeanne renifla, lutta contre des sanglots traîtres… Au fond, peut-être n’entretenait-elle même plus l’espoir d’atteindre une quelconque forme d’apaisement. Peut-être le besoin de protéger ses pairs, inconscients du danger et de son existence – en particulier les plus jeunes d’entre eux – était-il l’unique élément à l’animer encore.

Ses lèvres tremblotèrent. Bordel ! Avait-elle désormais si peu de considération envers sa personne ? Était-elle prête à sacrifier son intégrité afin de vérifier les dires de cet enfoiré d’Éternel, de l’empêcher de tuer davantage si son hypothèse se tenait ?

Un pincement au cœur la saisit. Son pouls s’affola.

Quel prix serait-elle prête à payer pour rendre le monde un peu plus sûr ? Quel prix, oui ?

Ooh… La réponse à cette question l’effrayait tant ! Jeanne préféra attraper son téléphone et enfin rédiger un court texto à l’intention de sa grand-mère – une simple information, de quoi ne pas lui laisser appréhender son trépas, ou pire – à la place d’y réfléchir une seule seconde supplémentaire…

Tout pour éviter d’affronter sa noirceur.



La pluie tombait dru… Le feuillage des arbres, dense, ne la contenait plus et le bruit produit se révélait assourdissant ! Pas assez, néanmoins, pour couvrir le flot des pensées de l’Éternel… D’épaisses gouttes froides percutaient son crâne ; elles ruisselaient sur ses cheveux avant de s’écouler ailleurs sur son corps, sans lui arracher le moindre tressaillement. Sa position assise, méditative, n’avait quant à elle pas varié depuis qu’il l’avait adoptée. Sous son séant, le sol se ramollissait, se transformant en boue.

La forêt qui l’avait vu s’installer en son sein, juste après avoir fui l’insupportable – et ô combien perturbante, dorénavant… – humaine n’avait, semble-t-il, aucune envie de l’accueillir, de lui offrir des conditions propices à sa ressource ! À moins que la météo elle-même les lui refuse ?

La mâchoire de l’Éternel se contracta… Les forces du ciel l’insultaient-elles ? Lui reprochaient-elles sa lâcheté ? Ah ! Qui savait, au fond ? Lui n’arrêtait pas ; il n’était pas loin de se détester !

La pleutrerie dont il avait fait preuve lui ressemblait si peu… Incompréhensible ! Son attitude était incompréhensible.

Ses muscles se crispèrent, et une veine saillit sur son cou. Quelle mouche l’avait piqué face à cette mortelle ? Et pourquoi, surtout, la surprise l’avait-elle autant possédé à l’écoute de sa proposition, même étrange ou folle ? Un grognement lui échappa… Lui qui avait si bien retourné la situation à son avantage ! Un vrai gâchis…

Serait-ce possible…

Et si l’âme de sa dernière victime ne s’étiolait pas aussi vite que sa faim le lui indiquait ? Pouvait-elle alors être responsable de sa brève « perte de contrôle » ? À cause des sentiments savamment refoulés par ses soins, accompagnant ses repas ?

L’Éternel renifla de mépris. Le mot « non » avait jailli de sa bouche de manière si naturelle, à la fin de sa joute verbale ! La panique dans son corps s’était révélée si importante ! Pas moyen de la maîtriser ; sur le coup, déguerpir avait constitué un réflexe. Pas un instant il n’avait songé à réduire la chasseuse – pourtant un fardeau pour lui, voire une menace – au silence !

Ses sourcils se froncèrent… La première fois, il l’avait épargné par mesquinerie, par simple plaisir – il voulait la voir souffrir de son dédain. Là… là, il s’agissait d’un aveu de faiblesse ! Un acte impardonnable, ne serait-ce qu’à ses yeux.

La pointe du talon de l’Éternel glissa sur l’humus détrempé. Aussitôt, un juron nerveux et rauque lui échappa. Dire qu’il n’était pas sûr de la raison pour laquelle l’effroi l’avait envahi… Où se situait la cause de sa couardise ? Dans la perspective de découvrir l’offre de l’humaine sincère et fonctionnelle ? Elle lui avait paru réelle… Réelle !

— Le phénomène marcherait-il avec une presque inconnue ? souffla-t-il d’une voix tout juste audible par sa propre ouïe.

Sa mère n’était-elle pas une exception ? Était-il encore « sauvable » ? Brr… un tel terme était exécrable ! Il n’était pas porteur d’une maladie mortelle, non plus !

Une drôle de sensation était en train de naître au creux de sa gorge. Des racines paraissaient y pousser… Elles l’empêchaient de déglutir, de respirer correctement. Les traits de l’Éternel se plissèrent ; il luttait depuis tant de temps contre les émotions, ces parasites venant quand la faim s’en allait ! Sa condition, il l’avait acceptée – embrassée ! L’idée d’un retour en arrière était absurde et rien en elle n’aurait dû avoir la capacité de l’épouvanter…

— M’aurais-tu jeté un sort, mon chaton ? Serait-ce plutôt de ta faute ?

Si oui, pourquoi ne s’apaisait-il pas, désormais ? Continuer de réfléchir à ses mots insensés était un non-sens !

En devenant le monstre des cauchemars de sa mère, il l’avait enterrée à nouveau… Imaginer constamment la déception de celle-ci avait par ailleurs été à l’origine de son entraînement ! L’Éternel n’avait rapidement plus supporté ses états d’âme. Passer à tour de rôle du terrible vide en lui aux remords… Pouah ! Pas moyen qu’une part de lui, même minime, souhaite repartager une âme.

… Si ?

Il grogna. Son esprit – le fourbe ! – se dressait contre lui. Il devenait fou !

La pluie lui montait-elle au cerveau ?

Certes, ne plus être victime de la faim et être débarrassé d’elle pour une période a minima convenable – la chasseuse était très jeune, par rapport à la longévité croissante de son espèce – serait une bonne chose… Il l’exécrait et craignait souvent de ne pas la prendre en main assez vite, de muter en un stupide animal qu’elle seule guidait ! Mais accueillir les sensations humaines ? Les apprivoiser comme jadis ? Ah ! y songer était à peine tolérable.

Un rictus déforma les traits trop lisses de l’Éternel. Bien sûr, garder les susnommées sensations enfermées à double tout un moment loin en lui lui serait permis. Son expérience, il n’en doutait pas, l’y autoriserait… Cependant, il n’était pas dupe : sa nature actuelle l’aidait à accomplir cet exploit, c’était elle qui lui offrait son succès dans sa quête pour ne rien ressentir. Et puis… le fait que les âmes ne durent pas – plus – en lui y jouait également un rôle, s’il se montrait honnête. S’il l’une d’entre elles devenait plus permanente, sa lutte en viendrait tôt ou tard à être perdue, c’était évident !

Par quel miracle arriverait-il à affronter les blessures enfuies en lui, celles qu’il avait enterrées ? La réponse le dégoûta… Il s’effondrerait à la première réminiscence de sa mère !

L’Éternel n’était plus cet être naïf croyant en une solution, en une rédemption.

Las, il émit soudain un son proche du grognement. Foutu… Il était foutu ! Évoquer son passé avec cette mortelle afin de la provoquer avait été une erreur. La pire en des lustres et des lustres… Comment avait-elle réussi à le détraquer autant en si peu de mots ? Comment ?

La peste !

Pourtant… pourtant, oui… une voix en lui ne cessait déjà plus de lui dicter de partir à sa recherche ; peu importe ses efforts pour la réduire au silence, elle demeurait là… chevillée à son corps… prête à s’accrocher à toute réelle âme possible.

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