Chapitre 1

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Ses doigts pressèrent une dernière fois ceux de la jeune femme devant elle, mais le geste n’obtient pas de réaction… Dans un soupir, Jeanne ramena son bras contre son corps. Ses pieds la portèrent ensuite vers la sortie de la chambre d’hôpital – à chaque pas, elle s’échinait à ne pas attarder davantage son attention sur son occupante. Déjà, son esprit cherchait à en effacer l’image, triste et accablante.

Celle d’une silhouette assise sur un lit inconnu, comme perdue entre ses couvertures… d’un être dont les yeux ne reflétaient plus le moindre caractère ou expression.

Merde ! Elle aurait pu éviter ça… Elle l’aurait pu, oui ! Si sa grand-mère l’avait prévenue. Jeanne grinça des dents, puis siffla :

— Vieille entêtée.

Elle ne l’avait pas appelée ; bien sûr que non ! Pourquoi son aïeule aurait-elle pris ce risque ? Elle n’avait jamais approuvé ni respecté sa décision de devenir chasseuse – pas plus à sa majorité qu’à sa trentaine récemment atteinte.

Les poings de Jeanne se serrèrent le long de ses cuisses… Le temps de comprendre la présence d’un Éternel dans la ville où elle avait grandi par l’intermédiaire des journaux, il était trop tard. L’enfoiré avait fait une victime de plus ! Une top model qui, elle le devinait, quitterait bientôt l’hôpital afin de rejoindre un centre psychiatrique – une prison avec des professionnelles incapables de la guérir : on ne lui recréerait pas son âme, on s’acharnerait juste sur son esprit sans découvrir l’origine de son apathie. Un gâchis monstre… en train de la mettre hors d’elle.

Enfin, presque.

Sa langue claqua sur son palais. Quel manque d’honnêteté ! Se mentir semblait être devenu un réflexe, au fil des ans… Pourquoi se voiler la face ? Avait-elle même tant besoin de jouer à la conne ? Alors qu’elle était seule ? Peuh ! Il n’y avait personne à tromper ; personne, à part elle et sa colère coutumière.

Si le sort de cette mannequin attristait Jeanne, elle regrettait au fond moins de ne pas l’avoir sauvée que le nombre de pauvres hères retrouvés errants avant elle… Car ce fichu nombre avait une signification difficile à avaler : la possibilité de dépêcher l’Éternel dans les environs était foutrement mince ! Pour éviter tout danger, il aurait déjà dû se tailler deux âmes plus tôt, selon elle.

— Fais chier ! grommela-t-elle tandis qu’elle passait le portique d’entrée des lieux.

Était-elle encore en mesure de le rattraper, surtout en ayant « gaspillé » de précieuses minutes auprès de sa cible ? Repérerait-elle des signes lui indiquant la direction qu’il avait empruntée ? Putain… Rien n’était si sûr ! La disparition progressive des Éternels – grâce au travail de traque des Informés – avait eu la fâcheuse tendance de rendre les derniers spécimens de ces enculés trop prudents.

— Bonjour, Jeanne…

La phrase, plus un appel timide qu’une réelle salutation, la tira de ses réflexions. Aussitôt, l’intégralité de son corps se tendit. Elle connaissait cette voix ; elle la connaissait par cœur.

— Grand-mère ? chuchota Jeanne en osant effectuer un demi-tour sur elle-même.

— Les nouvelles ont donc fini par t’atteindre… J’aurais dû m’en douter.

Voûtée, mais fière, la vieille femme se tenait à un mètre d’elle ; son regard, dardé sur sa silhouette, se révélait vif, comme dans ses souvenirs – les années n’avaient rien enlevé à son acuité. Son attitude douce et amicale, elle, constituait indubitablement une invitation à la paix, à la discussion. Un rameau d’olivier, tendu vers elle avec soin.

Jeanne lui adressa un fin sourire sans pour autant se détendre. Elle n’y croyait pas – plus. Merde… Combien de leurs conversations s’étaient-elles soldées par une dispute, autrefois ? Aucune n’était jamais parvenue à apprivoiser l’autre, à se mettre à sa place ! Deux entêtées essayant d’avoir le dernier mot… voilà ce qu’elles étaient.

— L’un des rares avantages de notre monde hyperconnecté, se risqua-t-elle malgré tout à avancer. Les informations circulent vite et se dénichent facilement, si on sait où les chercher.

— Donc, tu n’as pas arrêté la chasse, en conclut sa grand-mère quand sa « visite » à l’hôpital en était une première preuve, flagrante.

Deux entêtées, oui.

Jeanne contenait une réplique, lorsque son aïeule reprit :

— Peu importe. Je suis contente de te voir.

— Moi aussi…

Ni tout à fait un mensonge, ni tout à fait une vérité. Ses sentiments envers celle qui l’avait élevée – après les meurtres de ses parents – avaient toujours été paradoxaux : un mélange d’amour, d’animosité, de reconnaissance, de frustration… et de diverses émotions moins identifiables. L’estomac de Jeanne se contracta. Chierie ! Elle avait beau avoir les nerfs, lui en vouloir à mort de ne pas l’avoir prévenue pour l’Éternel, sa grand-mère lui avait manqué, pas moyen de le nier !

— Est-il utile de te proposer un café, ma chérie ?

Tant d’illusions perdues s’entendaient dans ce semblant d’offre… Avec regret, bien consciente d’en être responsable, la jeune femme secoua la tête.

— Si je pars maintenant, retrouver ce monstre reste possible, expliqua-t-elle.

— Tu n’y es pas obligée ! Je… Nous… Tu n’es pas la seule chasseuse en activité.

— Tu en as croisé une autre pendant que tu laissais ce salaud transformer tes voisins en buffet à volonté, peut-être ? railla Jeanne du tac au tac, plus sèche qu’elle n’aurait aimé l’être.

Ses joues s’empourprent dans la seconde. Quelle couillonne ! Mais quelle couillonne… Rah ! C’était plus fort qu’elle : entendre son choix de « carrière » remis en cause l’insupportait. Sa mâchoire se contracta… Sa relation avec sa grand-mère n’avait pas évolué ; elles en étaient au même foutu point ! Opinion tranchante contre opinion tranchante. Un souffle las lui échappa. Les Informés, plus encore ceux prêts à traquer les Éternels, devenaient rares… et sa grand-mère ne l’ignorait pas, Jeanne en était convaincue. Tout argument contraire à ses activités était simplement bon à prendre.

— Tu n’as pas le droit de me reprocher de m’inquiéter pour toi, Jeanne.

— Non, reconnut-elle, raide.

— Je… Comprends-moi. La chasse m’a arraché un fils, et je n’ai pas envie de voir l’histoire se répéter. Tu es mon unique petite-fille.

— Faux, un enfoiré d’Éternel te l’a arraché, corrigea-t-elle par automatisme.

— Tu…

Sa grand-mère inspira, détendant ses muscles crispés, avant de soupirer :

— Non. Stop… Je ne suis pas venue me quereller.

— Moi non plus, assura alors Jeanne. Pourtant, ça arrivera si tu t’entêtes. Je ne renoncerai pas…

Une main ridée se leva vers son visage puis s’abaissa, comme si sa grand-mère avait désiré tenter un geste envers elle sans oser aller au bout de celui-ci… Son expression se révélait si triste, si résignée. Jeanne, elle le savait, n’était plus une enfant qu’elle pouvait punir ou restreindre – elle faisait ses propres choix et n’avait plus de compte à lui rendre.

— Tu te lanceras à la poursuite de cet Éternel quand je m’écarterai de ton chemin, n’est-ce pas ?

La question revêtait un ton tellement fataliste ! Jeanne y répondit avec une moue d’excuse…

Les lèvres pincées, son aïeule opina. Ensuite, d’un timbre éraillé, elle murmura :

— Autant que tu l’apprennes de ma bouche, ainsi. L’Éternel, il… C’est lui.

Soudain, le monde vacilla ; les jambes de Jeanne manquèrent céder sous elle, elle fut persuadée de chuter, se vit tomber au ralenti ! Était-ce vrai ? Possible ?

Putain…

Avait-elle enfin retrouvé sa trace ? D’un coup ? Après avoir passé la moitié de sa vie à souhaiter cette nouvelle rencontre ? Un affrontement qui ne s’achèverait pas par son humiliation, plutôt par l’extermination du monstre ?

— T-Tu en es certaine ? balbutia-t-elle.

Sa grand-mère ne lui offrit ni un oui ni un non. À la place, elle l’implora :

— Sois prudente, je t’en supplie. Il ne t’épargnera pas une seconde fois et… Jeanne, sois prudente ! Si… permets-moi de t’arracher cette promesse à défaut d’être capable de t’arrêter. S’il te plaît, ma chérie.

Malgré ses tremblements intérieurs, les coins de sa bouche s’étirèrent en un sourire ému – un sourire certes timide, mais surtout sincère. Jeanne agrippa les épaules saillantes de sa grand-mère en douceur, pencha le haut de son corps vers elle. Puis, reproduisant un signe d’affection et de protection souvent reçu lors de son adolescence, elle frôla son front d’un baiser léger.

— Je reviendrai, affirma-t-elle.

Déjà, elle se gorgeait d’une assurance vengeresse… Que cette dernière soit factice ou non n’avait aucune importance : tout se finirait dès qu’elle rattraperait cet Éternel ! Jeanne avait escompté ce moment trop longtemps. Ce serait lui ou elle, nulle autre issue ne lui conviendrait.

— Attends-moi à l’abri. Nous irons bientôt prendre un café là où tu le voudras, c’est juré.

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