Prologue

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Moitié d'âme
© Rose P. Katell (tous droits réservés)
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Des années plus tôt…


Jeanne osait à peine respirer de peur d’être découverte. Les muscles tendus, les sens aux aguets, elle progressait depuis dix minutes sous les sapins, le suivant lui… À pas de loup, elle se faisait la plus silencieuse possible et maudissait les battements frénétiques de son cœur, bien trop assourdissants, voire déshonorants à son goût ! L’adolescente n’avait pas droit à l’erreur ; la moindre parcelle de son être le lui rappelait.

Une ombre… Il lui fallait être aussi légère et discrète qu’une putain d’ombre au sein de cette nuit mal éclairée. Elle refusait de gâcher cette incroyable opportunité, pas après avoir retrouvé sa trace – celle du monstre.

Un rictus vengeur déforma la courbe de ses lèvres. L’Éternel plus loin devant elle se doutait-il du sort qu’elle lui réservait ? Avait-il seulement conscience, quelque part derrière sa belle gueule dépourvue d’âme, d’être passé du statut de prédateur à celui de proie ? Probablement pas, non. Et c’était tant mieux. Jeanne tenait à le voir réaliser la vérité quand elle lui donnerait la mort, lorsqu’il lirait sa fin dans son regard marron et inflexible. Pas avant.

À cette idée, un frisson d’excitation parcourut son corps. Bientôt… Elle était prête, n’avait qu’à attendre le moment où il cesserait de s’enfoncer dans ces fichus bois.

Des secousses au niveau de la poche arrière de son pantalon, soudaines et imprévues, la figèrent…

Merde… Merde, merde, merde ! Son portable sonnait, en mode vibreur ; sa grand-mère avait dû noter sa disparition – la faute à ses insupportables intuitions !

Les pupilles écarquillées, Jeanne releva la tête vers sa cible. Avait-il perçu le bruit toujours en cours ? Elle avait veillé à maintenir une distance respectable entre eux afin de garantir le succès de sa filature, mais l’ouïe d’un Éternel n’en restait pas moins plus développée que celle d’un Homme ! Combien de fois son aïeule ne le lui avait-elle d’ailleurs pas répété ? Elle qui n’avait de cesse de lui interdire de s’approcher de ces voleurs d’âmes.

Le monstre poursuivit sa progression sans manifester l’un ou l’autre signe de trouble… Ce foutu accident n’aurait pas de conséquence. Jeanne contint un soupir, puis attendit la fin de l’appel pour recommencer à le talonner. Bordel… Elle aurait détesté échouer si près du but, et elle ne l’aurait jamais pardonné à sa grand-mère – si elle s’en était tirée.

Enfin, l’Éternel s’arrêta ; sa marche solitaire s’acheva au milieu de nulle part, comme s’il y avait là une destination invisible à ses yeux à elle. Pas trop tôt ! Les paupières de Jeanne se plissèrent. Elle chercha ensuite le meilleur angle d’attaque en analysant la position dans laquelle il se tenait, s’échina à deviner ses prochains mouvements pour être certaine de ne pas manquer son cœur – une chance, elle n’aurait qu’une chance. Déjà, le poids de sa lame pesait plus lourd au creux de sa main.

Lui ne bougeait pas. Plus. Debout et droit, ancré dans l’humus et la terre meuble du décor environnant, il ressemblait à un pantin… Un épouvantail à la con. Irréel et dénaturé.

Les dents serrées, Jeanne arqua ses genoux.

— Et si tu sortais de ta cachette, mon chaton ? résonna la voix de la créature, chaude, trompeuse.

Sa respiration se coupa. Le choc, lui, manqua la déséquilibrer…

Fait chier !

Ses poings se contractèrent. Comment ? Elle avait pourtant veillé à tout, s’était révélée prudente. Où s’était-elle trahie ?

— Croyais-tu réussir à me duper ? Allez, montre-toi… Je suis curieux d’apprendre à qui appartient cette colère – je n’ai pas cessé de sentir ton attention posée sur ma nuque, petite humaine.

Humaine.

Il n’essayait pas de lui cacher sa nature méprisable…

— Tu sais que je sais, alors, répondit-elle avec une désinvolture calculée, juste après avoir recouvré son souffle.

Malgré sa peur – sans l’effet de surprise sur lequel elle avait misé son plan, elle ne serait pas de taille contre lui, n’est-ce pas ? –, Jeanne n’avait l’intention ni de lui obéir ni de lui donner un ascendant sur elle.

— Bien sûr. Tu résistes à mon magnétisme, c’est une « qualité » des Informés.

— Je n’en suis pas une, le nargua-t-elle dans la seconde.

Sa grand-mère l’était. Une Informée douée, capable de déceler la présence d’un Éternel en ville avant son premier vol d’âme sur place. La seule de sa famille à avoir le don ; ni son père ni elle n’en avait hérité – ça ne les avait pas empêchés, à tour de rôle, de devenir chasseurs, cela dit !

— Ce titre ne t’est pas inconnu, donc… Tu en as forcément côtoyé : ils t’ont appris à aller au-delà des apparences.

— Le sex appeal ne fait pas tout, enfoiré. Désolée de te décevoir.

— Ton insolence est amusante, ronronna-t-il. Vas-tu te décider à te montrer ?

Jeanne fut tentée d’ignorer à nouveau son ordre déguisé, d’attiser sa colère – elle souhaitait tant la voir répondre à la sienne, cette rage collée à sa peau ! Sa raison, cependant, lui intimait d’agir différemment. Feindre la conciliation abaisserait éventuellement la garde de l’Éternel… Elle pourrait avoir l’occasion de s’en tirer ou de lui porter le coup fatal.

Avec un sourire factice, elle quitta l’ombre du tronc l’abritant.

— Une enfant…, railla aussitôt l’Éternel.

Elle ne laissa pas l’insulte l’atteindre. Celle-ci n’avait pas de valeur et Jeanne possédait assez de maturité pour ne pas tomber dans le piège de la provocation. Peuh ! Que connaissait même ce parasite des âges mortels ? Son errance parmi eux se comptait en siècles…

— Dois-je t’appeler « vieillard » en retour ou passons-nous à l’étape suivante ?

Nonchalant, comme si elle n’avait rien dit, il poursuivit :

— Tes parents sont-ils au courant des risques que tu prends en pleine nuit, ou t’imaginent-ils blottie entre de jolis draps roses, à l’heure qu’il est ? Non, attends, ne me réponds pas… J’ai mieux : en vérité, ils t’ont appris l’existence des miens, puis envoyée vers moi. Oh ! C’est cela ? Les Informés prêts à emprunter la voie de la chasse sont si rares, aujourd’hui… Est-ce ton épreuve d’initiation ? Mon pauvre chaton. Leur choix est si mauvais ! Je ne suis pas un partenaire tendre, pour ta première fois.

Le ton, cruel et moqueur, indiquait le fond de la pensée de l’Éternel. Il n’apercevait aucun potentiel en elle… Ce ne fut pas ce qui blessa Jeanne, tant s’en faut. Prête à bondir, elle lui adressa une expression assassine. Les jointures de ses doigts, elles, blanchirent sur le manche de sa lame.

— Tu as tué mon père lors d’une de ces chasses, enculé ! Après avoir dérobé l’âme de ma mère.

Il n’eut pas la moindre réaction ; nulle émotion n’anima ses traits, pas un tressaillement ne l’agita. Presque doux, il se contenta de remarquer :

— D’où la haine en toi : tu es là par vengeance. C’est… décevant.

Jeanne renifla.

— Ce n’était pas contre eux, ajouta-t-il sur un ton las. J’assure ma survie, voilà tout… Il y en a eu d’autres avant, d’autres ensuite, et il y en aura encore des centaines, des milliers. Leur propre sort est anecdotique, en vérité. Mon chaton… Tu ne te figures pas le nombre de mes victimes.

Sa main était si contractée autour de son arme, désormais ! Elle en devenait douloureuse ; une sensation qui remontait jusqu’à son coude.

— Quel être en serait capable ? Putain ! Les recenses-tu seulement, depuis la première ?

Après une profonde inspiration, Jeanne arbora une expression carnassière et assena :

— Depuis Enora ?

La satisfaction la gagna. Son attaque avait réussi ; pas de doute, elle devinait l’étonnement dans les plis de la jolie bouche de ce connard !

— D’où connais-tu ce nom ? siffla l’Éternel.

Son rictus s’agrandit. Elle reprenait les rênes de leur affrontement.

— Je suis peut-être une enfant, trou de cul… mais j’en suis une ayant effectué ses recherches.

— Je le croyais oublié.

Un aveu involontaire, Jeanne le comprit. Il ne s’adressait pas à elle, plutôt à lui-même.

— Ça t’arrangerait…, insinua-t-elle.

Ses genoux s’arquèrent – elle était sur le point de profiter de la faille apparue en lui –, quand il jaillit devant elle, arrivé là à vitesse surhumaine. Ses paupières cillèrent. Elle n’eut pas l’occasion d’agir ; l’une des mains de l’Éternel enserra son poignet avec force, l’empêchant d’utiliser son couteau, et la seconde lui agrippa le menton.

Il l’obligea à le regarder dans les yeux.

Son sang se glaça. Leurs visages n’étaient plus séparés que par trois ou quatre centimètres. Son âme… Merde, il allait prendre son âme ! S’en nourrir pour continuer à exister dans un monde qui le rejetait. Fourbe, il lui destinait le destin auquel sa mère avait naguère eu droit…

Jeanne avait échoué. Tout foiré… Et la pire crainte de sa grand-mère allait advenir !

Trop fière pour son bien, elle s’échina à ne rien montrer de sa déception, de ses regrets ou de sa panique ; son corps lutta contre sa raison – en vain, il s’efforça de se défaire de la poigne occupée à l’emprisonner.

— Que sais-tu d’elle ? la somma l’Éternel au bout d’une longue minute d’observation.

Jeanne ne répondit pas, surprise d’être toujours entière… Avait-il vraiment essayé de lire la vérité en elle au lieu de l’éliminer ? Désirait-il donc la lui arracher en premier lieu ? Était-ce comme un jeu ?

— Enora ! insista-t-il.

Son front était collé au sien. Sa voix avait perdu sa chaleur et son miel trompeur.

Soit… Puisqu’il avait envie de jouer, elle jouerait.

— Elle t’a mis au monde, persuadée d’attendre l’enfant de son mari, déclara-t-elle d’un timbre narquois. Tu ne l’étais pas…

Les iris de l’Éternel se voilèrent – elle ne mentait pas et il ne s’expliquait pas la façon dont c’était possible. D’instinct, son poignet meurtri se contracta afin de lui laisser évaluer la prise qu’il exerçait dessus… S’il la relâchait, s’il la relâchait un minimum, elle serait prête à frapper.

— Tu étais son erreur. Le produit d’une magie aujourd’hui disparue : celle du Bon Peuple.

— Tu es renseignée, gronda-t-il, menaçant. Comment ?

— Tu n’imagines pas les témoignages et écrits qu’on récolte en quelques années, bouffon ! Surtout si on est motivé.

L’étau sur la mâchoire de Jeanne s’accentua au point de lui arracher un gémissement. Néanmoins, elle continua :

— Toi et les tiens êtes de vulgaires rejetons, pas davantage. Les descendants d’une race alors à l’agonie… et des humaines trompées par ses représentants à cause de leur espoir de renaître ! Un joli échec, tu ne trouves pas ? Vous êtes trop proches du Bon Peuple pour posséder une âme, et en même temps pas assez pour que leur magie païenne persiste en vous… Le plus drôle, là-dedans ? Eux éteints, c’est dorénavant vous qui êtes à l’agonie. Vous ne pouvez pas procréer… Combien êtes-vous encore, selon toi ? Vous mourrez tous peu à peu, aussi dur à éliminer soyez-vous.

— Je me fiche des autres, mon chaton… Seule mon existence m’importe.

— Exact ! clama Jeanne avec dédain. Au point de voler l’âme de ta mère quand tu as enfin réalisé en être dépourvu… Tu survivais à la place de vivre, et la vérité a dû être douloureuse à reconnaître, sur le moment, non ?

L’expression assombrie, elle enchaîna :

— Tu as condamné à un sort pire que la mort l’unique être à avoir – probablement, car de quelle façon en être sûr ? – jamais éprouvé un soupçon d’affection envers toi. Selon mes sources, Enora t’avait gardé auprès d’elle. Malgré ta nature impie, elle t’avait élevé… Elle ne t’avait pas abandonné, non, même en ayant répudiée par son mari !

Le rire de l’Éternel, imprévisible, lui agressa les tympans, d’autant plus dérangeant en raison de leur proximité imposée. Dégoûtée, Jeanne testa de nouveau sa prise autour de son articulation… Moins serrée, mais pas suffisamment pour agir.

— Tellement d’assurance ! Je vais te décevoir : tes sources sont mauvaises. Mes félicitations, malgré tout : le début de l’histoire est correct et, au vu des siècles écoulés depuis lors, c’est un véritable exploit.

Elle rit à son tour.

— Et je suis censée te croire ? Ta parole ne vaut pas un kopeck, connard ! Puis à quoi bon mentir ? Tu as reconnu avoir fait un nombre incalculable de victimes… Y ajouter Enora ne change rien.

Le sourire de son assaillant s’élargit.

— La réponse est dans ta question… Pourquoi te corriger là-dessus après cela, en effet. Une idée ?

Le trouble la gagna. Putain… Pourquoi, oui ?

Pourquoi ? Ça ne correspondait pas. Ne ressemblait pas à ce qu’il lui avait dévoilé de lui jusque-là !

L’Éternel lut-il le doute en elle ? Perçut-il son hésitation soudaine ? Si elle n’eut pas les moyens de l’affirmer, sa poigne diminua – s’amuser à ses dépens le rendait confiant.

Jeanne ne tergiversa pas ; d’un geste brusque, elle récupéra son poignet et frappa en direction de la poitrine de cet arrogant… Il bloqua son attaque avant que la lame l’effleure ; sa main se ressaisit de son articulation et la retourna d’un mouvement net ! Fulgurante, la douleur lui soutira aussitôt un cri – Jeanne l’accompagna d’une flopée de jurons afin d’endiguer ses larmes naissantes.

— Bien essayé, persifla-t-il en amenant sa bouche à son oreille. Rends-toi à l’évidence : tu n’es pas de taille. Ridicule, immature, faible… Tu ne vengeras pas papa, maman.

De sa voix la plus tranchante, elle ahana :

— Vas-y. Prends mon âme… troufion ! Avec un peu de chance, elle te… détruira de l’intérieur.

— Ton âme ?

Le visage de l’Éternel s’éloigna du sien pour lui permettre de contempler son rictus perfide.

— Pourquoi voudrais-je de l’âme d’une gamine haineuse ? Elle me nourrirait à peine…

Jeanne n’eut pas l’opportunité de protester. Sans lui accorder ni mot ni coup d’œil supplémentaire, il l’abandonna à sa souffrance et à sa rage.

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