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Je n’avais pas connu autre chose que la vie chez Marc. Ses parents, qui ne pouvaient plus avoir d’enfants, m’avaient acheté pour l’anniversaire de ses cinq ans. Je devais lui tenir compagnie, jouer avec lui, faire en sorte qu’il ne s’ennuie jamais.

Je n’ai rien de ma vie d’avant, de mes parents, d’éventuels frères ou sœurs. Mes premiers souvenirs se situent dans le jardin de la villa où je jouais avec Marc, à l’ombre des grands pins.

Mes premières années furent heureuses, sans conscience de ma condition. Les parents de Marc ne me traitaient pas différemment de leur fils : je mangeais à table avec eux, une petite chambre dans la villa m’avait même été donnée. Mes journées d’enfance n’étaient que jeux et baignades, à peine entrecoupées des leçons de Marc auxquelles on m’autorisa à assister. Je pouvais jouer au tennis, apprendre à lire, à écrire, l’histoire, la géographie et le piano.

Sauf la nuit, je ne quittais jamais Marc. Je n’en avais pas le droit.

En grandissant, je dus quitter ma chambre de la villa pour rejoindre la dépendance. Je ne compris pas et ce déménagement fut un déchirement, autant pour Marc que pour moi. On me donna un lit dans la chambre de Sébastien, le jardinier. J’en pleurai des nuits entières. Sébastien me consola comme il le put. « Ça devait arriver gamin, c’est mieux ainsi, tu verras ».

Je commençai à aider, à travailler au jardin avec Sébastien ou dans la cuisine avec Marina. Mais quand Marc revenait du pensionnat où on l’avait envoyé, on me libérait de toute tâche. Je n’étais que pour lui.

Marc me racontait sa vie là-bas, me parlait de ses camarades, de ses professeurs. Il me laissait lire ses livres et les notes de ses cours. Ses vacances étaient mon apprentissage. Nous jouions toujours, mais différemment. Les jeux vidéo avaient remplacé les figurines et il arrivait que nous restions allongés des heures au bord de la piscine juste à discuter. Ou plutôt à l’écouter.

Quand il eut quinze ans, il commença à me parler des filles de son école, de leurs poitrines, de leurs culottes, de leurs cheveux et de la douceur de leur peau. J’écoutais, ne pouvant que le croire, les seules femmes de ma vie étaient Marina et Hélène, la mère de Marc.

Quand je m’allongeais dans mon lit, j’imaginais, sur la base de ses récits, la vie dehors, derrière les murs du jardin. Je m’endormais en rêvant le monde au son des ronflements de Sébastien.

Au fil des années, Marc revint moins souvent. Je passai de plus en plus de temps seul, à jardiner, à m’occuper du linge, à lire – les parents de Marc me laissaient piocher dans la bibliothèque – et à jouer du piano. Je jouai dès qu’ils avaient des visiteurs, ou parfois, juste pour leur tenir compagnie quand ils dinaient.

Un matin, Sébastien me dit que je devenais beau. Je commençai à me scruter dans les miroirs de la villa : mon visage qui s’affinait, les premiers poils sur mes joues, mon corps qui s’épaississait. Il m’arriva aussi de sentir sur moi les regards des invités, leurs yeux sur mon corps, sur mon visage.

Un soir, sur le ton de la boutade, un homme âgé demanda au père de Marc à combien il me vendrait. « C’est à Marc qu’il faut demander, il est à lui ! » Tout le monde rit de bon cœur. Sauf moi.

C’est à cette époque que je commençai à comprendre qui j’étais, à identifier ma place et à ressentir le risque. Pour un rôti trop cuit, Marina avait été mise en vente, elle partit en quelques jours. La nouvelle cuisinière arriva le jour même. J’entendis qu’elle avait coûté cher. Moi, je regrettai Marina.

Un soir où Marc était rentré, je lui demandai à combien il me vendrait. Il éclata de rire. « Pourquoi tu demandes ça Rémi ? Je n’ai pas envie de te vendre ». Je ne reposai plus jamais la question.

À dix-huit ans, Marc partit pour l’université. On discuta de l’opportunité qu’il m’y emmène. On jugea que cela aurait généré trop de frais. Il y avait du personnel à disposition là-bas, Marc devrait s’en contenter. Je restai donc à la villa.

Un soir, Philippe, le père de Marc, me fit venir dans son bureau. Derrière lui, le coffre était resté ouvert et un petit dossier jaune était posé sur son bureau. Plusieurs feuilles en étaient sorties, parmi lesquelles je remarquai la petite photo d’un enfant.

— Rémi, nous sommes le quatre septembre et tu as dix-huit ans aujourd’hui. Ça veut dire qu’à partir de demain, tu ne seras plus soumis à l’article 8.

Je dissimulai le frisson glacé qui me parcourut. Je savais que j’allais devoir travailler plus.

— Et comme Marc a refusé catégoriquement qu’on se sépare de toi, je vais vendre Sébastien. Tu devras donc t’occuper seul du jardin.

Il referma le dossier jaune d’un mouvement sec.

— Allez, file.

Sébastien et toutes ses affaires disparurent deux jours plus tard. Je n’eus à peine le temps de lui dire au revoir. Je ne retrouvai de lui que sa paire de gants oubliée dans le cabanon. Je les dissimulai dans ma petite armoire.

Le jardin devint mon domaine. Je fis quelques propositions de changements qui furent acceptées et, petit à petit, je devins le jardinier-pianiste, parfois commis de cuisine.

Quand il eut vingt ans, Marc ramena pour la première fois une fille chez ses parents. Il m’avait souvent parlé d’Amélie, des cheveux d’Amélie, des yeux d’Amélie, des mains d’Amélie…

Quand je la vis, je fus déçu. Je trouvai son nez trop grand, ses cheveux filasses et sa silhouette voûtée. En plus, elle n’avait aucune conversation. En revanche, elle avait le regard perçant. Elle ne me lâcha pas des yeux de toute la soirée.

En aidant Marc à se déshabiller, je dus le complimenter : Amélie m’avait semblé extra, exactement comme il me l’avait décrite : vive, rayonnante et jolie, bien sûr.

Au fond de moi, je pensais que Marc était chanceux d’avoir quelqu’un, lui qui était si banal. À vingt ans, il n’avait toujours presque aucun poil, et il restait désespérément pâle et maigre malgré les séances de sport auxquelles il s’astreignait.

Ce soir-là, je me couchai mal à l’aise.

Le lendemain matin, j’étais à genoux entre les fleurs près de la piscine quand Marc vint me retrouver.

— Ça y est, je l’ai fait Rémi, je l’ai fait !

Il dut comprendre par mon regard que je ne voyais pas de quoi il parlait.

— Avec Amélie, on l’a fait. Je suis plus puceau mec !

Je ne répondis pas. Aucune réponse n’aurait convenu.

Il repartit en courant vers la villa. Je me remis à mes plantations.

J’appliquais désormais les conseils de Sébastien : « Méfie toi de Marc. Tu n’es pas comme lui Rémi, et tu ne le seras jamais. ». Il m’avait appris à construire une certaine distance dans nos échanges, à mesurer mes mots et à surveiller mes regards.

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