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Marc fêta ses vingt-deux ans l’été suivant. Il revint passer plusieurs semaines à la villa avec trois de ses amis et Amélie.
Le temps fut splendide : un ciel azur, une légère brise et pas une goutte de pluie, si bien qu’ils passèrent presque tout leur temps dehors, profitant du soleil, de la piscine et du jardin.
Leurs journées étaient toutes les mêmes : les trois filles se prélassaient au soleil, étendues sur les transats pendant que les deux garçons jouaient au ballon dans la piscine ou sur la pelouse. Ils s’éclaboussaient, ils riaient beaucoup et ils buvaient trop.
Je restais en retrait, sans sourire, contrôlant mes yeux et mes gestes. Et surtout, je veillais à ce qu’ils ne manquent de rien : je changeais leurs serviettes, remplissais leurs verres, cuisinais, lavais leur linge.
Marc ne m’adressait jamais la parole devant ses amis. Mais je voyais bien qu’il me regardait souvent : ses yeux gris n’avaient pas changé, mais son regard était différent, devenu presque indifférent.
Je les observais : leurs peaux fines rapidement brûlées par le soleil, Amélie toujours plus voûtée, Marc toujours trop maigre, et les autres… Stéphane, au corps si flasque. Sophie qui à vingt ans était déjà presque chauve. Et Béatrice surtout, avec ses dents trop saillantes que même ses lèvres ne pouvaient pas cacher… Béatrice qui m’avait épié pendant tout le séjour, qui avait glissé sa main sur mon bras alors que je débarrassais la table, Béatrice qui s’était mordu ostensiblement la lèvre, jusqu’au sang, pendant que je lui servais du vin au bord de la piscine.
Béatrice que je fuyais.
J’entendais aussi leurs conversations sans y prendre part. Ils comparaient leurs maillots de bain et leurs lunettes de soleil, planifiaient des soirées où ils n’iraient pas. Mais surtout, ils se moquaient de tout, de tout le monde : de leurs professeurs, de leurs parents, et de moi.
Un midi, pendant que je préparai le feu pour les grillades, je saisis derrière moi les bribes d’une conversation qui portait sur moi.
— Marc, tu l’as depuis quand ton pool-boy ?
Je reconnus la voix de Béatrice.
— C’était le cadeau de mon père pour mes cinq ans, répondis Marc d’un ton que je savais faussement neutre. Je l’ai depuis tellement longtemps, je me rends pas compte…
— Tu me le prêterais pour une nuit ? Je te paie si tu veux.
Sans me retourner, je ralentis mes gestes et ma respiration.
— Sûrement pas, je te connais Béatrice.
J’entendis le bruit d’un plongeon et le raclement des chaises longues qu’on déplaçait, des bruits de pas, des gloussements. Je restai concentré sur les braises qui commençaient à rougeoyer. Alors, une main froide et mouillée se glissa sous mon polo. Je réussis à ne pas crier mais je ne pus pas retenir un léger sursaut.
— Marc veut pas que je t’emmène, je suis triste, murmura Béatrice tout contre mon oreille.
Ses doigts caressèrent l’élastique de mon slip. Je levai la tête vers le ciel bleu, me concentrant sur les branches des pins qui nous surplombaient. Je remarquai la trainée blanche d’un avion. Le souffle de Béatrice balaya mon cou, plein de l’odeur du rosé et du chlore de la piscine. Quelques oiseaux voletaient entre les branches, l’odeur de la grillade avait dû les attirer.
Il fallait retourner le lard, je ne voulais pas qu’il soit trop cuit. Marc avait horreur des choses trop grillées.
— Je sais que je te plais pas hein…
Elle avait à peine murmuré. Les yeux fermés, j’essayai de vider mon esprit. Les rosiers étaient impeccables, mais il faudrait bientôt tailler la haie de l’entrée : je le ferai dès qu’ils seraient partis.
Je ne respirai plus. Ranger le cabanon, je devais ranger le cabanon aussi.
— Putain Béatrice, tu fais quoi là ? Je t’ai dit que je voulais pas que tu le touches. Il est à moi ! À moi, t’as compris.
C’était Marc. Elle s’éloigna immédiatement en sautillant. J’avais la bouche sèche et le droit de ne rien boire.
Marc me saisit le bras et serra. Il était plus rouge encore qu’avant.
— Fais gaffe, Rémi. Pas de ça avec mes potes.
Je rassemblai mes esprits en alignant les tranches de lard sur un plateau. J’y disposai également quelques tomates coupées et des rondelles de concombre. Je fus satisfait du résultat, je pouvais le déposer sur la table près de la piscine.
Ils mangèrent avec doigts, le gras du lard coulant sur leurs poignets et leurs mentons. Ils suintaient. J’ouvris une nouvelle bouteille d’un rosé que je savais excellent. Marc me l’arracha des mains et but directement au goulot. Et encore une autre qui fut vidée en moins de cinq minutes…
Je me mis à l’écart, debout à l’ombre des pins.
Marc buvait en me fixant. J’évitai autant que possible son regard, mais même de loin, je pus lire l’hésitation dans ses yeux : il débattait avec lui-même, comme quand, enfant, un professeur lui posait une question à laquelle il n’avait pas la réponse.
Il s’approcha de moi. Ses yeux avaient changé, il ne m’avait jamais regardé comme ça. J’en fus glacé malgré la chaleur.
— Tu crois que je te vois pas là, à nous regarder avec ton air supérieur ? Tu te prends pour qui Rémi ?
Un frisson glacé remonta tout mon dos. Après un court silence, il reprit.
— Si tu valais pas si cher maintenant, je te tuerais.
Et soudain, il cria.
— Dégage putain. Dégage !
Les autres tournèrent la tête vers nous. Plus personne ne riait, plus personne ne parlait.
J’avais marché trop vite, sans me retourner. Qu’allaient-ils penser ? Et puis rien n’était débarrassé, ni les bouteilles, ni les assiettes. Il me faudrait y retourner rapidement. Quand ? Marc n’avait rien dit.
Et subitement, je fus pris de frissons, je dus poser ma main sur l’établi. J’essayai de respirer; J’avais froid mais je suais. Un genou tomba sur la terre battue, et puis une main. Je hoquetai à quatre pattes, un filet de bave coulant de ma bouche que je n’arrivai pas à fermer.
Arriva la première convulsion. Je crus que mes yeux allaient sortir de leurs orbites. Surtout, ne pas faire de bruit.
Et une deuxième. Je n’entendis plus rien, mes ongles s’enfoncèrent dans la terre, je cherchai l’air qui n’arrivait pas jusque mes poumons.
Je m’effondrai sur le sol sec.

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