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Marc m’évitait.

Je ne l’avais presque pas revu après le départ de ses amis. Les quelques fois où je le croisais, il détournait le regard en rougissant. Une fois, il se cogna à une porte en cherchant à m’éviter dans un couloir du premier étage. Son comportement me rappelait l’enfant qu’il avait été et dont je comprenais désormais les limites. Il me déposait ses consignes sur de petits morceaux de papier qu’il aimantait sur la porte de frigidaire ; j’y obéissais scrupuleusement, je tenais à rester irréprochable.

Si la situation m’avait d’abord gêné, j’en avais rapidement saisi les nombreux avantages : pas de reproches et pas de menaces, je pouvais travailler sereinement.

Philippe aussi semblait m’éviter.

Il ne m’avait pas reparlé directement depuis notre échange à la fenêtre de son bureau mais je lisais dans chacune de ses consignes une forme de test, comme s’il me mettait à l’épreuve avant d’aller plus loin dans une possible procédure de reclassement qui pouvait être longue et coûteuse.

Un reclassement en section 2 était inespéré pour moi : j’étais sans diplôme, sans réévaluation récente et mon travail n’était vu par personne en dehors de la famille. Si Philippe décidait de poursuivre sa démarche, la commission de classement ne pourrait s’appuyer que sur les avis de Marc et de ses parents. La dégradation de ma relation avec Marc ne me laissait plus comme espoir que le jugement de Philippe et d’Hélène.

C’est pourquoi, je m’efforçais d’être toujours parfait dans mon service et dans mon attitude. La soirée de fin d’été que les parents de Marc organisèrent dans le jardin de la villa allait être une occasion de démontrer l'étendue de mon savoir-faire.


Une soixantaine d’invités étaient attendus, je redoublai d’efforts pour que le jardin soit impeccable : les fleurs, les allées, les arbres. J’allai jusque monter une pergola pour l’occasion. On loua du personnel supplémentaire pour la cuisine et le service et, pour le buffet, les meilleures pièces de viandes nous furent livrées, mais aussi des fruits, beaucoup de fruits et du vin… Je dénombrai plus de deux cents bouteilles dans la cave.

On ne regardait pas à la dépense. Il fallait être à la hauteur.

Marc et Amélie étaient rentrés le matin. A mon grand étonnement, Marc vint me voir dans le jardin pour me raconter leur court séjour à Londres : le vol, le temps gris, les autobus rouges, la bonne musique dans les pubs. Je posai quelques questions ciblées sur leurs repas et les musées. Il m’avoua qu’ils n’en avaient visité aucun.

Moi qui rêvais des frises du Parthénon, je trouvai ça dommage. Je ne dis évidemment rien.

Amélie resta muette. Elle tint serrée la main de Marc pendant toute notre conversation. Son regard qu’elle n’ôta pas de moi, me mit mal à l’aise.

— En tout cas, super le jardin Rémi. Ça claque !

Comment ne pas être perplexe devant ce soudain changement d’attitude à mon encontre… Je les regardai s’éloigner en silence. De dos, ils étaient encore plus assortis. Aussi maigre l’un que l’autre, la même démarche raide, fragile, les mêmes cheveux trop fins.

En fin d’après-midi, j’allumai les torches, balayai une dernière fois les allées et déposai les pétales sur la piscine. Tout était prêt.

J’enlevai ma salopette verte et les gants de Sébastien. Puis je me douchai et m’habillai. On avait déposé sur mon lit l’uniforme choisi pour la soirée : un short beige, un polo blanc floqué aux armes de la maison, des chaussettes et des baskets blanches. J’ajustai le tout devant le miroir.

On avait déposé les partitions et les consignes sur le piano qui avait été installé à côté de la piscine pour la soirée. Je parcourus rapidement la liasse de papiers.

« Démarrer le premier morceau quand le premier invité franchit le portail. Enchaîner les morceaux sans blanc et DANS L’ORDRE. Aucune improvisation. Une pause de quatre minutes tous les cinq morceaux. Ne parler à personne ».

Autour de moi, le personnel loué déposait les bougies sur les tables, on testait le micro et les projecteurs. Nous avions tous la même tenue, chacun était à notre poste. Assis, les mains immobiles sur le clavier, je croisai le regard bleu d’un garçon qui se tenait droit derrière le bar. Il devait avoir mon âge.

Le portail s’ouvrit.

Aussitôt mes doigts entrèrent en action, j’enchaînais les notes du premier morceau, concentré. Je veillai à me tenir droit, pas raide, juste droit.

Les premiers invités découvrirent le jardin, on complimenta la maitresse de maison pour son bon goût, on nota le détail de nos polos, on s’extasia sur les pétales qui flottaient à la surface de la piscine. Le bruit des bouchons de Champagne qui sautaient scandaient le son du piano. Les conversations et les rires montaient.

De temps en temps, je regardai le garçon aux yeux bleus. Il servait des coupes sans sourire, avec des gestes précis, s’inclinant légèrement quand on lui parlait.

J’arrivais à la fin du cinquième morceau.

Je reculai le tabouret en veillant à ne faire aucun bruit, et me levai et gagnai la villa. Mon badge me permit d’accéder à la cuisine où une dizaine de personnes s’activaient autour de tables couvertes des plateaux qu’on dressait. Je surveillai le temps. Je pris un grand verre d’eau fraiche une main posée sur le comptoir et me dirigeai vers les toilettes.

Soulagé, je retournai vers le jardin. Il me restait une minute. En ouvrant la dernière porte, je tombai nez à nez avec le garçon aux yeux bleus. Nous fûmes surpris tous les deux. Il s’excusa, je m’excusai. Nous nous regardâmes quelques secondes. Je crus voir naître le début d’un sourire sous sa moustache, mais ma montre vibra : trente secondes.

Je regagnai le piano et m’assis juste à temps pour la première note du sixième morceau.


Environ une heure après ma première pause, un homme massif que j’avais déjà vu, franchit le portail. Son corps avait la forme d’un losange, un ventre proéminent au dessus de pieds étonnamment petits et surmonté d’épaules bien trop étroites. Son crane, entièrement chauve luisait de transpiration. Il était suivi par une jeune fille vêtue d’une robe noire très simple.

Le père de Marc se précipita vers lui et lui tomba dans les bras. Ils parlèrent quelques minutes et puis Philippe frappa dans ses mains. J’arrêtai immédiatement de jouer. On lui tendit un micro et tous les invités se tournèrent vers eux.

— Mesdames, messieurs, je suis ravi que Gilles, mon frère, soit des nôtres ce soir. Il est rarement sur la côte donc sa présence est d’autant plus précieuse pour moi.

Il fit une pause, et parcourut l’assistance. Derrière le bar, le garçon aux yeux bleus arrangeait des verres, lissant la nappe blanche de petits gestes précis.

— C’est une soirée particulière pour moi, pour nous. Avec Hélène, nous sommes ravis que vous soyez réunis cette année, ici, pour cette fin d’été. La soirée est doublement spéciale : ce sont nos vingt-cinq ans de mariage…

Des applaudissements retentirent mêlés de quelques sifflements. Il attira sa femme vers lui. Elle rayonnait.

— … et nous sommes surtout fiers de vous faire part des fiançailles de Marc, notre fils, avec son amie Amélie. Buvons aux amoureux, les anciens comme les nouveaux. Profitez !

Au milieu des applaudissements, je repris le morceau exactement là où je l’avais laissé.

Marc ne m’en avait pas parlé. Autrefois, j’aurais été le premier au courant, j’aurais eu droit à tous les détails, à trop de détails.

Je levai les yeux du clavier : le garçon aux yeux bleus me regardait.

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