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En rentrant du jardin le jeudi suivant, je découvris un trousseau complet déposé sur l’ancien lit de Sébastien. Il y avait tout l’indispensable, même un maillot de bain et une casquette.
L’affaire avait donc été conclue. Je n’osai toucher à rien.
Je vivais seul dans la dépendance depuis le départ précipité de Sébastien et ces deux petites pièces étaient devenues mon espace, ma respiration, le seul lieu où je baissais ma garde. Il allait falloir que je les partage...
En me couchant, je gardai les yeux posés sur les piles de vêtements encore enveloppés de plastique. Je ne dormis presque pas.
Le vendredi matin, je servis le petit déjeuner à la famille au grand complet dans le jardin d’hiver. Je déposai les boissons et le pain sur la table quand Philippe posa son journal.
— Montero nous le livre aujourd’hui. J’ai pris en milieu de gamme finalement, on verra ce que ça donne. Si ça ne va pas, je ferai jouer la garantie.
Je compris que l’information m’était destinée autant qu’aux autres, mais je poursuivis le service sans rien laisser paraitre. Marc, lui, ôta ses lunettes de soleil et regarda vers son père.
— Je comprends vraiment pas pourquoi t’en as racheté un. Rémi peut en faire bien plus et au pire, on loue en extra. C’est vraiment du fric jeté par la fenêtre.
— Ton père sait ce qu’il fait.
Le ton d’Hélène était sans appel. Marc soupira et remit ses lunettes de soleil.
Tout étant en place, je quittai le jardin d’hiver.
Je restai longtemps pensif en regardant le jardin depuis la porte fenêtre de la cuisine. Mon compagnon arrivait donc dans la journée. J’essayai d’imaginer cette cohabitation à venir, la curiosité disputant à la crainte.
— Mon père l’a mis à son nom. Je comprends pas…
La voix de Marc m’avait fait sursauter. Il vint à côté de moi.
— Profite de tes dernières heures de tranquillité, on descend manger en ville ce matin et on déjeune là-bas.
Je le regardai sans répondre. Il sortit les mains dans les poches.
Effectivement, quelques minutes plus tard, la voiture familiale franchit le portail, me laissant seul dans le jardin.
Ils ne revinrent qu'en milieu d'après-midi alors que je tondais la pelouse.
Peu de temps après, les roues d’une camionnette noire de chez Montero firent crisser les graviers de l’allée centrale. Philippe et Marc descendirent les marches du perron de la villa pour accueillir les livreurs. Je m’immobilisai derrière la tondeuse à gazon que je venais d’arrêter. J’avais la gorge sèche.
La portière côté conducteur s’ouvrit et un homme corpulent sortit. Il se dirigea directement vers Philippe et lui serra la main. Je ne lâchai pas la scène des yeux, les doigts crispés sur les commandes de la tondeuse. Le chauffeur remit à Philippe un épais dossier jaune qu'il ouvrit. Après avoir tourné quelques pages, il sourit, semblant satisfait. Il donna le dossier à Marc qui le cala sous son bras. Ils discutèrent quelques minutes. Je ne bougeai pas.
Enfin, ils avancèrent vers la camionnette dont on ouvrit la porte latérale. Une silhouette entièrement couverte d’un voile blanc en sortit. Je ne distinguai de lui que deux pieds nus qui dépassèrent du voile quand il marcha. Je les perdis de vue quand ils franchirent le seuil de la villa.
Je me remis à la tonte de la pelouse, gardant un œil sur la façade, guettant des mouvements aux fenêtres.
Je ramassai les feuilles dans la piscine avec mon épuisette quand ils sortirent enfin de la villa. Philippe raccompagna le chauffeur jusqu’à sa camionnette tandis que Marc et la silhouette, toujours entièrement drapée de son voile blanc, restèrent devant la porte de la villa.
Je continuai à nettoyer la piscine bien que plus rien ne flottât à sa surface.
Le portail se referma derrière la camionnette noire. Philippe marcha vers moi.
— Rémi, le nouveau a été livré, je dois faire quelques vérifications et après je vous l’envoie. Montrez-lui ses affaires, faites lui visiter et mettez-le au travail.
J’eus juste le temps de ranger l’épuisette et de me rincer les mains quand Philippe et la silhouette toujours entièrement voilée sortirent de la villa.
— Le voici. Régis est en section 1, il était à la location chez Montero donc il devrait rapidement être opérationnel. Je pense qu’il ne vous sera pas d’une grande aide pour le jardin, mais pour le reste ça devrait vous libérer un peu de temps.
Alors, Philippe tira le voile.
Je reconnus immédiatement les yeux bleus et la moustache blonde.
Je masquai autant que je le pus le frisson qui me parcourut, et détournai immédiatement les yeux.
— Régis, Rémi vous montrera le fonctionnement de notre maison. Écoutez-le.
Je regardai Philippe s’éloigner. Régis n’avait pas bougé d’un cil, il se tenait droit, les bras le long du corps, les jambes légèrement écartées.
— Suis moi, je vais te montrer la dépendance où on dort. Tes affaires sont déjà là-bas.
Je marchai devant lui en luttant pour ne pas me retourner pour le regarder à nouveau. Je ne comprenais pas cette envie qui me poussait à vouloir détailler son visage, ses mains, son corps.
J’ouvris la porte devant lui.
— Voici la première pièce, avec l’établi et les outils, la table, l’évier…
Il parcourut la pièce des yeux sans rien laisser transparaitre de ce qu’il en pensait. J’en profitai pour jauger de la largeur de ses épaules. Mes yeux remontèrent sur son cou, la racine de ses cheveux, ses oreilles fines. J’avais chaud, j’avais le souffle presque coupé.
J’ouvris la porte de la deuxième pièce.
— Et donc la chambre. Tes affaires sont sur ce lit, je t’ai fait de la place dans l’armoire. La douche et les toilettes sont derrière cette petite porte.
Il leva les yeux vers le plafond, je fixai le sol, n’osant plus le regarder.
— Je… je te laisse te changer. Prends une douche si tu veux. Je t’attends dehors.
Je refermai la porte derrière moi. Je desserrai enfin mes poings. J’avais la trace de mes ongles sur les paumes de mes mains.
Assis sur une chaise au soleil, je contemplais le jardin. La pelouse impeccable malgré le temps trop sec, les fleurs et les arbres au travers desquels on devinait la façade jaune de la villa.
Le bruit de la porte me sortit de ma rêverie. Je me retournai. Régis se tenait debout, la main sur la poignée de la porte, ses cheveux blonds foncés encore mouillés, et ses deux yeux bleus, sur moi.
— Je ne savais pas trop, donc je me suis habillé comme vous.
Tout en sachant que je le regardais trop longtemps, je ne parvins pas à détourner le regard.
— C’est un très bel endroit ici. Vous y êtes depuis longtemps ?
— Depuis toujours… J’ai grandi ici.
Il s’assit à côté de moi et posa ses mains sur ses cuisses. Je reconnus l’odeur de mon savon et fermai les yeux. J’entendais sa respiration régulière, contrôlée. Nous restâmes ainsi, immobiles, quelques minutes avant qu’il ne rompît le silence.
— Qu’est ce que je vais devoir faire ici ?
Je maintins mon regard sur les branches des grands pins.
— On doit faire le service, s’occuper de la maison et du jardin. La plupart du temps, ils ne sont plus qu’à deux. Leur fils et sa fiancée sont à Paris, ils ne reviennent pas souvent.
— L’homme avec la barbe grise ?
— Philippe. C’est le chef de famille. Viens, je te fais visiter.
Nous fîmes d’abord le tour du jardin, je lui montrai tout, il posa quelques questions et m’avoua qu’il n’avait jamais jardiné.
— J’espère que ça ne sera pas un problème…
— Non, non. Je continuerai à m’occuper du jardin. Tu devras surtout tenir la maison.
Je l’amenai dans la villa. La cuisine d’abord où je lui expliquai le fonctionnement du tableau de consignes. Les pièces du rez-de-chaussée ensuite, où je l’instruisis des habitudes de la famille. Je ne lui montrai pas la bibliothèque dans laquelle se trouvait le piano.
Nous montâmes à l’étage.
— Le linge propre doit être remis dans les dressings de chacun. Ils ne font pas la même taille, donc normalement, tu ne devrais pas te tromper. Les draps sont à changer chaque lundi et jeudi matin et une équipe de chez Montero vient faire le ménage à fond tous les mardis.
— On peut aller partout ?
— Si une porte n’est pas verrouillée, tu peux entrer. Pour les chambres, il faut frapper avant. En général, je monte quand je sais qu’ils ne sont pas là.
Nous finîmes par le sous-sol. Après la cave à vin, je lui montrai les machines à laver, les détergents, insistai sur les parfums à utiliser selon qu’on lavait des draps ou des vêtements…
— C’est vous qui jouiez du piano à la réception qu’il y a eu ici en septembre ?
Je me tus immédiatement, il m’avait cueilli en pleine phrase. Mille questions traversèrent mon esprit mais rien ne sortit de ma bouche.
— J’étais au bar à Champagne, pas très loin… On s’est croisés dans la cuisine.
Je passai ma langue sur mes lèvres sèches avant de répondre.
— Je sais.

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