chapitre 2

15 minutes de lecture

Il lui sembla qu’un temps infini était passé depuis qu’il avait commencé l’ascension. Grenouille filait droit, fidèle à elle-même, quand Suan remarquait la froideur de l’air. Elle se posait sur lui comme deux mains gelées d’être restée trop longtemps sous la neige. Plusieurs fois, il toussa, comme si son corps, et plus encore, ses poumons cherchait à s’adapter à la température ainsi qu’à la saturation de l’air. Respirer devenait pénible. Cependant, plus le jeune homme montait plus son corps se sentait gêné et mieux il se préparait à accepter le changement.

Quand il vit Grenouille s’éloigner sans gravir de marche, il comprit qu’ils venaient d’arriver. Où ? Il n'en avait pas un soupçon d’idée. Toutefois, lorsqu’il posa à son tour les pieds sur une surface solide et qu’il ne forçait plus sur ses jambes dans un mécanisme plié, déplié pour se hisser péniblement, il expira de tout son souffle. Les mains sur la taille, il calma les battements de son cœur avant de chercher de quoi s’asseoir. Ses doigts détachèrent sa longue chevelure qui s’abattit autour de ses épaules et de son cou, comme un manteau de chaleur. Mais cela n’arrêta pas les frissons qui mangeaient sa chair. Ainsi, il observa ce nouvel environnement à la recherche de quoi se calfeutrer. Il aurait volontiers accepté des feuilles d’un bambou qu’il aurait agilement tressé en une cape comme ses sœurs le lui avaient appris. Toutefois la végétation n’avait rien de celle d’en bas. La verdure portait des couleurs ternes comme l’ensemble du lieu. Le brouillard nappait le ciel, s’enroulait à des troncs que Suan imaginait être la cime des arbres au bas. Mais comment en être sûr quand le ciel débordait sur la terre ? Ce monde s’habillait d’ombre chinoise, d’encre. D’ailleurs la neige y tombait en gris.

Suan tourna la paume vers le plafond envoilé et attrapa les étranges flocons, qui à la texture n’en étaient pas.

— De la cendre ? s’étonna-t-il. Pourquoi en pleut-il ?

Il se pencha vers le chemin qu’avait emprunté Grenouille lorsqu’une brise tira légèrement le voile opaque. Elle lui fit découvrir la composition du sol. De la terre, des dalles de pierre et de la cendre. Instinctivement, il pivota le regard vaquant d’un buisson ver un tronc en passant par l’esquisse d’un paysage qui se dessinait devant lui. C’étaient des roches comme la tête d’un pinceau, un sentier qui se dissipait derrière de haut épicéa et la silhouette d’un mont qu’on aurait dit accroché aux nuages. Il y avait toujours ces lianes qui s’entortillaient deçà delà pareil à un nid de serpents. Suan avança encore un peu gardant un œil sur l’escalier. Il serait fâcheux de le perdre et rester en proie face à la sombreur du décor.

— Grenouille, il n’y a rien pour nous ici. Le soleil ne doit jamais passer la brume. Il est si pâle. Viens, redescendons avant de tomber sur l’âme qui a peint ce monde en gris.

Grenouille s’extirpa d’un buisson dans lequel elle fourrageait. Des baies lui sortaient de la bouche, grosse comme des prunes. Suan se prit à deux fois pour aviser les fruits et réaliser qu’il s’agissait de framboise. Grenouille, elle s’enfonça à nouveau entre les feuillages et poursuivit son repas. Le jeune homme la suivit au bruit de mastication. En écartant les buis et s’y insérant difficilement, il ouvrit d’immenses yeux. Ce dressait devant lui, un gigantesque potager où légumes et fruits étaient si gros qu’ils auraient pu nourrir une dizaine de villages. Les couleurs effacées des mets reliés à la terre ne l’empêchèrent pas de se ruer sur le framboisier et d’en arracher les boules. Il croqua à l’intérieur de chacune laissant se répandre le jus sucré qui en débordait. Le goût lui explosa en bouche, faisant perler sur ses joues des larmes. Le jeune homme redécouvrait le plaisir des saveurs. Et c’est repu qu’il se tourna vers sa compagne.

— Il suffirait que j’en prenne un sac pour que Shi-Huan et maman reprennent des forces. Nous ne sommes pas si loin de la maison. Seulement quelques jours.

Elle consentit à ses paroles, grignotant la dernière baie de l’arbuste, quand une voix les surprit.

Suan se raidit, les pieds ancrés au sol prêt à décamper.

— Je ne te chasse pas, garçon d’en-bas. Ce jardin pousse de lui-même et offre à mon village chaque jour de bon repas. Mais je sais aussi que les légumes et les fruits pourrissent vite dans l’escalier de lianes. Il y a encore quelques semaines, une enfant s’y est confrontée. À chaque fois elle est revenue plus déçue que la veille.

— Qui parle ? Où êtes-vous ?

Suan se redressa en cachant la présence de Grenouille à l’inconnu. La protéger du monde et des regards avait toujours était son objectif quand elle était revenue du bois derrière la haie de noyer. Celle que tous les parents sensés interdisaient à leurs enfants. Toute vie disparaissait une fois à l’intérieur du bois. Les animaux n’étaient pas épargnés eux aussi. Grenouille était si petite, elle ne faisait jamais de bruit. Était-ce ainsi qu’elle avait survécu à la Yamauba ?

Une ombre se détacha d’une citrouille géante et s’approcha entre brume et racine.

Suan recula en jetant un œil à Grenouille qui avalait le dernier morceau de sa framboise. Elle pencha la tête pour voir la femme et la danse que formaient les voilages autour d’elle. Cette dernière s’arrêta à leur hauteur avant de s’asseoir sur une courge tel un petit banc.

— Tu n’as rien à craindre de moi. Mais il y a ici des oiseaux noirs. Si j’étais toi, j’adoucirais ma voix pour qu’elle ressemble à celle d’une jeune fille. Pour le reste, cela devrait faire illusion.

— Que dites-vous ?

— Je t’explique qu’ici les hommes de ton âge sont volés. Alors, prends garde à toi ou bien redescends.

Le corps tenu dans plusieurs couches de tissus, la femme vint épingler la tresse qui courrait le long de son corps. Elle avait une grâce contrefaite, un visage dur et anguleux, une mâchoire prononcée et des sourcils épais. Mais il y avait dans la blancheur de sa peau un aspect d’ailleurs. On y distinguait nettement les veines et le sang circuler. Un masque de traits bleus décorait son front, ses longs yeux dont la couleur rose hérissa les poils de Suan.

— Qu’es-tu ? murmura-t-il, en se reculant à nouveau.

— Ne te laisse pas surprendre par mon apparence, nous sommes tous comme ça dans la cité des lianes. Pour répondre simplement, je suis comme toi à la différence que je viens d’en-haut.

— Tous les corps en-bas, est-ce vous ? Ton peuple ?

— Loin de là. Nous apprécions la visite des gens du monde coloré. Mais il n’est pas toujours de bon augure de croiser votre route. Beaucoup, on cherchait à nous piller. La montée comme la descente est périlleuse. Un moment d’égarement, une rêverie, et un faux pas ne sont pas pardonnables.

Suan commença à se détendre en voyant que la femme ne lui voulait aucun mal.

— Tu es déjà allé en-bas ? Quelle est cette tombe ? Je n’en ai jamais vu de telles.

— Mon corps n’accepterait pas l’air du bas ni la chaleur qu’il y fait. Je résisterai peut-être une année dans d’affreuses souffrances. La tombe ? La petite fille m’en a parlé aussi. Elle me la décrit et j’ai compris qu’il s’agissait de la sépulture d’un des miens. Un homme amouraché d’une femme du bas. Il a fui notre royaume comme beaucoup après lui. Nombreux, on rebroussait chemin.

— Pourquoi fait-il si sombre ici ? s’informa le jeune homme doucement captivé par la voix mélodieuse de l’inconnue.

Elle parlait avec une certaine lenteur comme pour contrôler le son qui sortirait de sa bouche.

— La faute aux nuages et la ville flottante qui pour se venger d’une guerre perdue nous a caché le soleil. Des vieilles histoires de chaumières. Qui, ma foi, pourrait bien être vraies. J’ai arrêté de me poser mille questions.

Il y avait chez elle une résignation, comme si une lame dormait au-dessus de sa tête et que quoi qu’elle eût pu faire, l’arme aurait fini par la fendre.

— Pourquoi ?

— Tu es si curieux. Comme la fillette. Elle aussi ne cessait ses pourquoi ? Ses comment ? Elle n’est plus revenue. J’espère qu’elle n’est pas tombée.

Un voile de tristesse embua ses yeux dont les iris se coloraient de sang. Le rose devint rouge comme une pomme trop mure. Suan s’interrogea sur les larmes qui auraient pu y couler. Étaient-elles faites de poison ?

Avant que la jeune femme ne s’exprime et réponde à Suan, une voix stridente hurla vers le potager décochant un nouveau sursaut au jeune homme.

— Adama ! Reviens sur le champ !

Des pas se firent connaître, écrasant branches mortes et légumes secs.

Suan s’enfonça dans le buisson derrière lui, sous le regard mélancolique d’Adama.

Il y avait à nouveau ce quelque chose de suppliant. Comme un appel à l’aide que l’on ose exprimer.

— Es-tu fou ? aboya un être envoilé. Partir alors que je ne veux pas que tu quittes la cave et en plus sans ton voile. Tu veux mourir ? Ne te fis pas à ce que pense les filles du village, les cheveux tueurs rodent toujours et les oiseaux noirs sont quelque part tapi dans l’ombre. Ils finiront par trouver l’emplacement de notre village. Comme ils le font à chaque fois. Tu es le seul frère qui me reste. Sois gentil et écoute-moi.

— Analoum, je suis fatigué de rester enfermé jour et nuit. Regarde-moi, je grandis et bientôt la nature sera que je suis un homme. Tu pourras me badigeonner d’artifice que ça ne suffira pas. Plus tu feras ton possible pour que je ressemble à une belle femme, plus on songera à un mensonge. Si les oiseaux noirs viennent, ils seront ce que je suis. Il aurait fallu que je sois aussi fin que Jeckm.

— Jeckm est un homme ?

Adama hocha la tête, surpris que sa sœur le découvre.

Suan observa la scène ainsi que le voile dont Analoum recouvrit son frère.

— Peu importe ce qu’il est, toi tu as quinze ans, je ne te laisserai à personne, foi de grande sœur. Jeckm a passé l’âge de se faire enlever.

Elle lui attrapa la main et le tira en dehors du potager.

Suan s’extirpa de sa cachette et vint s’asseoir à son tour sur la courge. Il regarda Adama et Analoum s’éloigner, puis lorsqu’il ne les vit plus, il toisa les épicéas qui l’entouraient. Ils le surplombaient comme cent géants tourmenteurs. L’avertissement était clair. Partir serait le mieux.

— Grenouille ne restons pas là. Il y a bien trop d’ombre dans cette cité de brume. Un ciel qui pleut de la cendre n’est porteur que de malheur. As-tu écouté ? On dirait que les hommes courent un grave danger dans ce monde. Je ne pourrai pas te protéger correctement, sans me faire remarquer.

Il se redressa, écrasa des légumes encore jeunes et en extraie les graines qu’il enroula dans les rubans tressés, avant de quitter le potager. Cependant, Grenouille, attirait par le parfum de pot-eau-feu, sautilla sur le chemin qu’avait emprunté Adama et sa sœur. Si petite, si rapide.

Suan n’eut pas le temps d’opérer un second pas et se retourner sur le vide.

Bien plus loin, il vit sa petite compagne filer tout droit vers des ruines.

Il s’élança à son tour, couru plus qu’il ne marchait et réussit à la rattraper. Mais déjà, il se savait observer. Accrochés aux ruines, des lierres chahutés par la brise le fixaient de leur tache blanche qui formait un œil sur chaque feuille.

Un murmure s’éleva derrière l’inquiétante demeure usée par le temps. Il déglutit, cachant Grenouille contre son torse, tourna lentement sur lui-même, avisa chaque ombre, chaque mouvement de branches, puis une course effrénée de chevaux, lui vola un sursaut. Ne sachant pas d’où provenaient les hennissements et les cris qui commençaient à résonner autour de lui. Il détala au hasard. Il s’enfonça dans des bosquets. Le vent souffla amenant les voix qui disparaissaient l’instant suivant. Son cœur bondissait. Il percutait ses idées, sa logique, son instinct. Fuyant un événement insaisissable, il sortit des broussailles pour tomber tout cuit dans la large rue d’un village de fortune. Il resta tétanisé, planté au beau milieu d’une bataille de bras et d’épée. Des soldats ou des personnes s’y apparentant tiraient sur les voiles et entraient dans des baraquements, des chaumières rapiécées. Ils en extrayaient de très jeunes filles, de jeunes femmes, dont les mères cherchaient à garder cramponnée à elles. Dans le feu de l’action, un voile s’accrocha au visage de Suan qui observait la scène la bouche entrouverte, incapable de faire le moindre geste.

Sous les ordres d’une femme d’une vingtaine d’années, les êtres vêtus de noir et dont les manches de leur veste ressemblaient aux ailes d’oiseaux, on fit sortir plus d’une jeune fille, choisissant les bonnes, comme si toutes n’étaient pas bonnes à prendre. Certains des soldats tapaient entre leur jambe d’une belle poigne et des sons discordants sortaient alors des bouches voulues rester clos.

Les chevaux, tapant leurs sabots sous l’effet de la nervosité, partaient les uns après les autres avec, sur le dos, la prise de leur cavalier.

Suan tenta enfin de fuir quand une femme le bouscula, tirant sur la robe d’une autre. Elle portait un pantalon et de hautes bottes. Elle criait à s’en arracher les cordes vocales, comme la plupart des femmes du village. D’ailleurs, avant de se redresser, Suan trouva étrange qu’il n’y ait pas un homme. Et il se rappela la scène au potager. Cette Analoum protégeant son frère. Elle aussi portait un pantalon, alors qu’Adama, lui, était vêtu de mille tissus.

— Trysol ! Sauve-moi ! Je ne veux pas mourir ! Aide-moi ! hurla un jeune garçon.

Sa voix était en mu, faisant grincer les oreilles de Suan.

Il comprit qu’on ne trillait pas les filles, mais qu’on cherchait des hommes, des garçons. Il se cramponna à ce voile que le vent lui avait apporté et il fixa la dénommée Trysol tirer sur le bras de son frère. Ce dernier cherchait à enrouler ses mains au cou de sa sœur, mais à chaque fois, il était envoyé en arrière, par les deux êtres en noir. L’un d’eux se tourna vers Trysol et dégêna son épée. Sous la lame, elle retira sa main ensanglantée et fermant jusqu’à la porte de son cœur, elle se rua sur le soldat sortant d’un minuscule fourreau une dague. Elle se courba, bougea si vite que Suan eut peine à voir la petite lame traverser la gorge de son assaillant.

Hélas, le temps que dure ce court affrontement, le petit frère était déjà sur le cheval qui galopa. La jeune femme leur courut après, puis s’arrêta, tira sous son épaisse cape qui laissait entrevoir une taille fine, une flèche. Elle décrocha aussi vite, le craquant d’un croché sur sa ceinture, et elle visa la tête. La tige de bois éclata sur les masques d’oiseaux que portaient les soldats.

Elle recommença et tira cette fois dans le dos. La cible ne fut pas manquée, mais elle continuait sa course.

Trysol continua à armer son arc, tuant trois cavaliers et libérant ainsi des garçons des montures. Elle avait le visage figé, le regard fermé aux émotions, pourtant ses yeux brillaient d’un rouge vif alors que perlaient sa peine.

— Arg ! C’est elle ! Elle nous a manipulés ! Quelle sotte ! Elle posait trop de questions sur nos garçons !

La voix d’une autre femme arracha le silence qui venait de tomber dans le village. Sous les pleurs, elle s’exhibait comme si ses cris lui ramèneraient ce qu’elle venait de perdre.

Analoum battait l’air, alors qu’elle retira son voile de rage dévoilant un visage blanc. Ses veines étaient à l’instar de plaies ouvertes.

— Elle me le paiera. Crois-moi, ton vol ne sera pas impuni, Adama.

Ulcérée et dans une rage que Suan avait rarement vue même sur le visage des plus teigneux des agriculteurs, elle pénétra dans une maisonnette où trois filles se poussèrent pour la laisser passer.

Revenant vers la baraque dont elle était sortie furieuse, Trysol, elle, contemplait sans parler deux garçons. Ils étaient jeunes. Sans doute trop jeune. Elle ouvrit sa main vers eux. Ils accoururent les yeux ruisselants de larmes. Puis, tout en passant devant Suan, elle se dirigea vers la maisonnette d’Analoum, sembla confier ses frères aux sœurs de l’autre jeune femme.

En desserrant son emprise de Grenouille, celle-ci lui fila entre les doigts dans la quête de chercher le bon fumé qu’elle avait flairé. Il la poursuivit slalomant entre les villageoises endeuillées et pénétra dans une cabane qu’un simple rideau protéger l’entrer.

Grenouille était là, penché sur une assiette, en dégustait la soupe.

— Tu es vraiment impossible. Crois-tu que ce soit le bon moment pour te goinfrer, alors que nous avons l’estomac plein de baies ?

Suan tira le voile sur son visage et entra dans un petit salon. Il chercha à attraper la filoute qui sauta à nouveau.

Elle n’avait décidément aucune conscience des dangers.

Suan soupira, pivotant vers une dame posée dans l’encadrement d’une fenêtre. Elle était calme, contemplative des lianes qui se balançaient dans le vide. Elle semblait à mille lieues de ce qui venait de se dérouler, il n’y avait encore que quelques minutes. Un miroir à la main, elle le dirigea vers le jeune homme et sourit.

— Tu n’es pas d’ici toi. Prends garde, garçon. Tu ne donnes pas assez l’illusion. Si tu veux rester, il faudra te comporter comme une femme et jouer d’artifice.

— Madame, je ne compte pas rester.

— Comme tous ceux du bas. J’imagine que tu as trouvé ce que tu cherchais et te voilà prêt à partir sans un merci.

— Qu’en savez-vous ? se renfrogna Suan, en guettant Grenouille près du chaudron.

— Regarde ta chemise.

Suan s’exécuta et avisa des graines collées sur le tissu. Il gratta sa gorge un brin honteux, mais quel genre de service pouvait-il donner en contrepartie de ses graines ?

— Si tu n’es pas un voleur, alors tu accepteras ?

Pourquoi cette dame jouait-elle d’énigmes ?

Elle se détacha de la fenêtre et avança élégamment jusqu’à la table. Elle n’avait rien de celles qui semblaient vivre ici. Même sa robe avait un quelque chose de noble.

— Que devrais-je accepter ?

— Tu n’as pas le visage de tout le monde. Tu n’as rien, hormis ces graines. Maigre comme tu es, je présume qu’il y a une nouvelle famine au bas. Dans peu de temps, on va me demander un service. Les jeunes filles qui viendront partiront sur un coup de tête, pensant qu’elles pourront se faire justice elles-mêmes. L’une parle trop, l’autre ne dit presque rien. Crois-tu qu’elles parviendront, là où nulle femme n’est allée depuis des décennies ?

— Je ne comprends pas bien où vous désirez en venir ? Qu’ai-je avoir avec ces filles ?

— Ta vie sera abrégée par la faim si tu redescends. Tu en es conscient ?

Suan déglutit. Elle n’avait guère tort. Ces graines mettraient du temps à pousser et alors est-ce que l’herbe lui suffirait ?

— Si tu les accompagnes, toi qui sais manier une arme comme un guerrier, je te donnerai cette fiole. Une goutte sur un aliment et il sera mangeable bien des mois après sa récolte.

— C’est tentant… Je ne sais pas comment vous savez tout ce que vous savez. Mais je ne suis pas idiot. Si un homme les accompagne, elles auront plus de chance de se faire passer pour mes frères et d’aller là où nulle femme ne peut aller. Ne vous trompez pas sur moi. J’ai oublié d’être bête. Je réfléchis vite. Dites les choses.

— Bien, alors sache que si tu les rejoins, tu sauveras plus d’une âme en redescendant.

— Qu’êtes-vous ? Une sorcière ?

— Peut-être si j’étais née en-bas. Ici, je ne suis qu’une clairvoyante. Je vois des choses que le vent me porte. Jamais que des bribes, pas toujours figées. Je sais par exemple que ta Grenouille ne craint rien. Alors cesse de lui courir après. Un jour il faudra la laisser vaquer ailleurs qu’entre tes pieds.

La dame se pencha sur un petit coffre et en sortie une minuscule harpe faite dans la Jade la plus pure. Elle la posa sur la table et déposa une deuxième assiette avant de débuter son repas.

Suan resta interdit, tandis que Grenouille se plaça au côté de la femme aussi belle qu’une fleur sous cloche.

La fiole lui faisait de l’œil, mais à la vérité, il n’avait aucune envie de s’occuper du malheur des autres. Il en avait suffisamment à lui seul pour en porter davantage.

— Ça ne m’intéresse pas, ma dame.

Il attrapa Grenouille, qui voulut s’extirper de ses bras, mais il dépassa déjà le rideau pour sortir. Dehors, il observa une ruelle triste où la brume reprenait ses droits.

— Bien joué, Grenouille ! Nous voilà bien pour retrouver le potager.

Il secoua la tête et marcha le long du village sans une once de remords.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire NM .L ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0