Chapitre 1

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« Ne tremble pas, ma petite flamme. Quand tu sauras le dompter, le feu ne te blessera plus. Il deviendra magie entre tes mains. La danse l’éveille, et notre peuple le maintient en vie. »

Asha, grand-mère de Zora.

Le choc sourd contre un vieux tonneau, fit taire les clameurs du marché. Zora s’avança pieds nus sur le pavé poussiéreux. Un cercle se forma autour d’elle, les curieux suspendus à chacun de ses gestes. Elle esquissa un sourire entendu à Lioran et Milor, deux des trois musiciens qui l’accompagnaient : l’un saisit son luth, l’autre porta la flûte à ses lèvres.

De sa ceinture, elle tira deux torches, fines et usées. Elle les leva dans un geste lent, presque cérémoniel. La pierre de feu claqua. Les flammes jaillirent, illuminant son visage peint de cendre et d’ocre.

Zora vit les plus âgés baisser les yeux, certains faisaient un signe discret pour conjurer le mauvais sort. Les enfants, eux, s’approchaient le regard brillant.

D’un pas rapide, elle tourna sur elle-même au rythme de la musique. Ses torches dansaient au-dessus de sa tête, entre ses jambes, frôlaient sa peau sans la mordre. Elle les faisait glisser le long de ses bras, les faisait passer derrière son dos en une arabesque souple, presque lascive.

Le feu dansait avec elle, l’entourait comme un serpent de lumière. Ce n’était pas de la magie. Pas tout à fait. Mais elle était présente, dans sa manière de tracer des cercles, dans les grelots qui teintaient à ses chevilles, dans le soulèvement des volants noirs et rouges de sa jupe. Les perles et les chaînes métalliques cousues à sa ceinture tintaient à chaque mouvement de hanche, marquant le rythme plus sûrement qu’un tambour.

Elle ne s’arrêtait pas. Elle ne provoquait pas. Elle dansait. Même si on le lui interdisait.

Une petite fille s’était avancé vers elle, les bras levés pour imiter ses gestes. Aussitôt, une femme surgit, la saisit par le bras, et elles s’évanouirent dans la foule.

Zora ferma les yeux et ne fit plus qu’un avec le feu. Les regards réprobateurs, les insultes, les paroles haineuses, elle les laissa glisser sur elle. Rien n’avait plus d’importance. Il n’y avait que ce feu, chaleureux, vibrant, plein de vie.

Pourtant, lorsque la musique s’arrêta, son corps fit de même.

— Zora !

Elle revint au monde. Devant elle, la foule s’écartait. Des soldats s’approchaient, vêtus de tuniques blanches marquées d’un œil au centre : l’ordre de l’Épure. L’instant de grâce venait de prendre fin.

— Chers amis, je crois qu’il est temps de partir, dit Lioran.

— À plus tard ! cria Milor, déjà loin.

Zora échangea un regard amusé avec Lioran, puis tous deux se séparèrent. Elle fendit la foule, les torches toujours allumées, brandies comme une arme.

— Excusez-moi. Pardon. Je ne fais que passer.

Malgré les murmures outrés, personne ne tenta de l’arrêter.

— Arrêtez-vous ! Vous êtes en état d’arrestation !

Lorsque la foule se fit moins dense, elle accéléra le pas.

Zora bifurqua dans plusieurs ruelles, et déboucha dans un cul-de-sac. En voulant faire demi-tour, deux soldats surgirent. Le premier sourit, un sourire à faire froid dans le dos.

— La petite putain païenne est piégée comme un rat.

Le second posa la main sur le pommeau de son épée.

— On va t’apprendre ce que ça coûte de défier l’Ordre. Et crois-moi… tu vas t’en souvenir.

Zora recula d’un pas. Elle connaissait ce regard. Celui des hommes qui ne demandaient jamais la permission.

Elle observa les alentours. Une seule issue : les caisses, les tonneaux, le toit. L’odeur d’alcool lui monta au nez. Parfait.

Elle ralluma ses torches.

— Qu’est-ce que tu fais ? Je… je te préviens, si tu oses jeter ton infâme sorcellerie sur nous, nos saints te puniront !

— Oh, les saints ! Qu’ils descendent donc eux-mêmes me punir, s’ils en ont le courage, répondit-elle avec un large sourire.

Elle enflamma un tonneau. Le feu se répandit rapidement. Elle monta sur les caisses, s’agrippa au tuyau du toit et se hissa, enveloppée par la fumée noire. Une flamme lécha son pied, mais elle n’en ressentit qu’une douce caresse.

— Sorcière ! Tu le regretteras quand…

Mais Zora courait déjà sur les tuiles, et bondissait de toit en toit.

Lorsqu’elle aperçut un chariot en mouvement, couvert d’une bâche, elle descendit précipitamment et s’y glissa sans hésiter. Des fruits et des légumes roulaient dans le fond. Le chariot bondissait sur les pavés, et à chaque virage elle était projetée contre les marchandises.

En jetant un coup d’œil à l’extérieur, elle aperçut des soldats. Qu’ils soient ceux qui la cherchaient ou non, elle ne pouvait pas prendre le risque de se faire voir et se rallongea aussitôt. Les soldats de l’Épure faisaient peu de cas des gens comme elle. Exister suffisait à être emprisonné et interrogé.

Plus tard, après avoir vérifié sa position et que la voie était libre, Zora sauta au sol. Ses jambes tremblaient. Elle inspira profondément, une fois, deux fois. Ce n’est pas passé loin cette fois.

Elle remit une mèche derrière son oreille, et prit la direction de son quartier.

Zora passa les grilles, devant trois guetteurs installés sur des fauteuils de fortune qui jouaient aux cartes. Elle leur fit un signe de la main, puis rejoignit l’artère principale.

Dans ce coin de la cité, l’animation ne manquait jamais : musiques, artistes en tout genre, marchands ambulants. Tous sillonnaient les rues. C’était interdit, bien sûr. Mais dès que la menace d’une purge s’éloignait, les gens reprenaient leur souffle, leur vie. Des enfants couraient entre les étals, volaient parfois par faim. L’air portait des effluves mêlés de friture et d’épices bon marché. Sur les tréteaux branlants, on trouvait de tout : des breloques en cuivre, des tissus rapiécés, des fruits trop mûrs. Rien de luxueux, mais ici, on faisait comme on pouvait.

Des diseuses de bonne aventure s’installaient sur les trottoirs pour attirer les clients ; rares étaient celles qui disposaient d’un endroit pour exercer à l’abri des regards. Plus loin, des jongleurs aux vêtements bariolés faisaient tournoyer couteaux, pommes et torches enflammées, arrachant des exclamations à la foule.

Zora fendit la cohue et rejoignit une ruelle adjacente à l’artère principale. Sur le chemin, elle croisa quelques hommes ivres et des mendiants tassés contre les murs, des femmes de joie aux regards vifs, ainsi que des gamins des rues qui avaient élu domicile dans des bâtiments délabrés, parfois sur le point de s’effondrer.

Elle avait toujours connu cette partie de la cité dans cet état. Au moins, les couleurs écaillées des façades, les dessins maladroits et les fresques improvisées donnaient à l’ensemble une forme de gaieté, un éclat tenace qui résistait à la misère. C’était bien différent du reste de la cité : propre, entretenu, mais d’une fadeur morne qui étouffait tout.

Zora arriva devant chez elle lorsque des éclats de voix la mirent aussitôt en alerte. Lioran et Milor étaient déjà là, et se faisaient réprimander par la douce voix d’Isalith.

Elle se mordilla la lèvre inférieure, la main suspendue au-dessus de la poignée. Elle avait espéré rentrer avant qu’Isalith ne revienne de la Maison des Mères — une sorte d’association où les femmes du quartier s’entraidaient, partageaient des ressources, des soins, des nouvelles). La fatigue de sa journée ne lui donnait aucune envie de traîner dehors plus longtemps alors elle retint son souffle et ouvrit délicatement la porte.

Par chance, ils se trouvaient dans la cuisine. Seul un passage étroit avant d’atteindre les escaliers rendait délicat le chemin jusqu’à sa chambre.

— Vous êtes aussi inconscients les uns que les autres ! Mais alors vous… Vous êtes plus âgés et êtes censés veiller sur elle, et vous l’encouragez dans ses bêtises !

Les garçons tentèrent de marmonner des excuses, mais Isalith ne leur en laissa pas l’occasion. Zora serra les dents, le regard fixé sur sa seule chance de survie. Elle devait fuir la tempête avant qu’elle ne l’engloutisse. Sur la pointe des pieds, elle s’approcha des escaliers, évitant les lattes du plancher qui craquaient. Pitié, qu’elle ne me voie pas… pitié…

— Et où crois-tu aller comme ça, Zora ?

Elle avait toujours pensé qu’Isalith avait une ouïe surdéveloppée. Tous les sens, d’ailleurs. Rien ne lui échappait, c’en était effrayant.

— Viens là, dit-elle d’une voix basse mais si autoritaire qu’il était impossible de désobéir.

Zora soupira et entra dans la cuisine, où une bonne odeur de ragoût se répandait. Les deux musiciens, épaules recroquevillées, se dandinaient sur place. Si elle n’avait pas été elle-même en danger, elle en aurait ri.

Isalith les menaçait avec une louche. Son bébé dormait contre elle, enveloppé dans un tissu noué autour de sa poitrine. Elle croisa le regard des garçons, qui le baissèrent aussitôt, puis se plaça à leurs côtés.

— Je sais pour votre escapade. Mais qu’as-tu dans la tête ? Tu veux finir dans un cachot, ou pire ? lança Isalith en la pointant de sa louche, une main sur la hanche.

— Mais…

— Non. Je ne veux pas entendre tes justifications — qui ne sont jamais convaincantes, d’ailleurs ! Tu n’es plus une enfant, Zora. Quand vas-tu faire preuve de bon sens ? La vie est bien plus précieuse que la danse ou la musique.

Zora serra les poings.

— C’est faux ! Et ils n’ont pas le droit de nous interdire tout ce qui nous représente !

— Baisse d’un ton, tu vas la réveiller, répondit Isalith en posant une main sur la tête de sa fille.

Non mais quel toupet ! On pouvait l’entendre de l’extérieur, mais c’était elle qui risquait de réveiller la petite. Zora s’apprêtait à répliquer quand elle vit son visage se radoucir.

— Vous êtes ma famille. Je ne supporterais pas qu’il vous arrive quoi que ce soit, dit-elle en les observant tour à tour. Pourquoi aller là-bas quand vous pouvez le faire ici ? Ce ne sont que des risques inutiles…

— Nous sommes désolés, Isalith, dit Milor. Nous ne recommencerons plus.

— On te le promet, ajouta Lioran.

Bande de menteurs, pensa-t‑elle en les observant, les yeux écarquillés.

— Allez, filez avant que je ne change d’avis. Je ne veux plus vous revoir avant le dîner, dit-elle avec un soupir.

Elle ne semblait pas les croire non plus, mais elle abandonna la partie. Pour cette fois. Zora remarqua enfin ses cheveux en bataille, les cernes sous ses yeux, ses gestes moins vifs, et en eut un pincement au cœur.

Depuis qu’Isalith l’avait recueillie, cinq ans plus tôt, avec Malrik, elle s’était toujours démenée pour eux. Elle n’était pourtant pas plus âgée d’une dizaine d’années qu’eux, mais elle agissait comme une mère. Et Zora, avec son caractère, ne lui facilitait jamais la tâche.

Avant de rejoindre sa chambre, elle posa un gros baiser sur sa joue et entendit le petit rire d’Isalith alors qu’elle s’échappait en courant.

Zora referma la porte de sa chambre et sursauta en apercevant Malrik assis sur son lit.

— Mais ça va pas de me faire une peur pareille ! Et où étais‑tu ? Tu as disparu depuis trois jours !

— Je crois que tout le quartier a entendu la belle voix d’Isalith, dit-il en levant un sourcil.

— Toi aussi, tu vas me faire la morale ? soupira Zora.

Il rit doucement. Un rire grave et familier, celui qui avait toujours su l’apaiser.

— Pas question. Tu sais bien que je préfère t’encourager à faire des bêtises.

Zora leva les yeux au ciel, mais un sourire lui échappa. Elle s’allongea à ses côtés, se blottissant contre lui. Le rythme tranquille de sa respiration lui rappela les nuits où, enfants, ils s’endormaient serrés l’un contre l’autre pour survivre au froid des rues.

— Tu es incorrigible, souffla-t-elle.

— Et toi, indomptable. Tant mieux. Si les gens n’avaient plus la chance de te voir danser, ce monde serait encore plus sombre.

Cette fois, elle rit franchement.

— Arrête, tu exagères.

— À peine, répondit-il sans détour.

Zora se redressa et le fixa. Les iris vertes de Malrik se détournèrent trop vite pour être innocentes. Il va encore fuir.

— Pourquoi je ne t’ai pas vu pendant trois jours ?

— Tu n’as pas besoin de savoir.

— C’est dangereux, n’est-ce pas ?

Elle reposa la tête sur son torse. Il ne répondit pas, mais posa une main sur ses cheveux et les caressa.

— C’est pour te protéger.

Une tête à claques. Si elle n’était pas aussi opposée à la violence, Zora l’aurait déjà réduit en poussière depuis longtemps. Pour qui la prenait-il ? Elle était tout aussi capable que lui de se défendre. Ce n’était qu’une excuse. Il la pensait incapable de comprendre ce qu’il trafiquait, voilà tout. À tort ou à raison.

— Je n’ai pas besoin que tu veilles sur moi. Et d’ailleurs, je peux te botter le derrière quand je veux.

Sa poitrine montait et descendait dans un rythme saccadé. Il ne dirait rien de plus, mais Zora n’en avait pas fini. Elle découvrirait son secret, quoi qu’il en coûte. Et Malrik la connaissait assez pour savoir qu’elle y parviendrait, même s’il tentait de l’en empêcher.

Quand le sommeil commença à l’emporter, elle l’entendit murmurer :

— Quoi qu’il arrive, je serai toujours là pour toi. Même si un jour je dois rejoindre nos ancêtres, je trouverai le moyen de veiller sur toi.

Une larme unique glissa sur sa joue.

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