Chapitre 2

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« L’ordre est sacré. La passion et la magie sont dangereuses.

Les arts et les croyances doivent être contrôlés ou interdits.

Chacun doit tenir sa place pour bâtir une société harmonieuse.

L’âme trouve la paix dans la lumière de l’Épure. »


Doctrine de l’Épure



Sur le parvis du temple d’Éridian, Thaerion Vell se tenait droit devant une foule silencieuse. Cyrielle n’était qu’à quelques pas et sentit, dans le souffle du vent, la présence des Saints de l’Ordre sacré venus soutenir leur représentant terrestre. Elle ferma les yeux quelques instants, savourant cette brise paisible.

— Citoyen d’Astel, l’heure est grave. Les actes de rébellions se multiplient. Il est de notre mission de maintenir la cité pure, loin des émotions débridées et des forces obscures qui cherchent à déchirer le voile de la raison. Je jure devant nos Saints que tout acte à l’encontre de la Doctrine de l’Épure sera écrasé sans pitié.

Thaerion se tut un instant et jeta un regard aux citoyens, qui pour la plupart, buvait ses paroles. Il avait toujours su captiver les foules, imposer son autorité par sa simple présence. Cyrielle n’avait pas besoin de voir les visages pour deviner leur foi et leur soumission. Elle-même, pourtant rompue à ses discours, sentait ses paroles résonner dans son être et déclencher un frisson de joie.

— La passion est une maladie, les arts occultes, un poison. Ceux qui cèdent à ces faiblesses ne sont que des ennemis de l’Ordre sacré, reprit le gouverneur en écartant les bras. Chanter des hymnes païens ? Dépourvus de langue, ils seront réduits au silence. Danser avec le feu ? Je les jetterai moi-même dans ce feu qu’ils aiment tant. Lire l’avenir ? Jamais plus ils ne verront. Les rituels hérétiques ne sont rien d’autre qu’un danger pour notre civilisation. Cette menace sera purgée.

Cyrielle entendit avec satisfaction des cris émerger de la foule, portés par l’enthousiasme ou la peur. Elle savait que des païens se trouvaient là. Prêt à hurler à l’injustice. À prendre les armes. Mais jamais, ils ne gagneraient contre la vraie foi. Elle en était certaine. Elle le sentait dans sa chair.

— Vous êtes prévenus : la cité n’est pas un refuge pour les faibles, les indisciplinés, les sorciers et leurs marionnettes. À ceux qui prétendent que la passion est liberté, je dis : la liberté sans ordre est un torrent qui emporte tout sur son passage, y compris la justice et la paix. À ceux qui brandissent les arts occultes comme un droit, je dis : ces croyances sont des armes qui déchirent familles, villes et âmes.

Bien dit, songea Cyrielle, le cœur battant. La foule commença à s’agiter et les soldats de l’Épure resserrèrent les rangs. Sa main se posa instinctivement sur la dague accrochée à sa cuisse, dissimulée sous sa robe.

— La cité d’Astel ne tombera pas. Tant que mes mains porteront le glaive de la justice, tant que mon cœur battra pour la vérité, la cité sera un phare de pureté dans ce monde tourmenté. Que ceux qui défient la Doctrine sachent que c’est trahison. Il n’y aura pas de pardon. Que l’Épure guide nos pas.

Alors que la foule éclata en applaudissements, Cyrielle fit de même avec énergie. Mais son regard ne quittait pas Thaerion. Parce qu'elle savait que la pureté avait un prix. Il fallait toujours se tenir prêt.

Thaerion se détourna et entra dans le temple, escorté pas quatre gardes. Cyrielle le suivit. Elle était toujours autant ébahie par la magnificence du lieu.

Le sanctuaire s’ouvrait en un cercle parfait. Les colonnes de marbre blanc élevaient les voûtes à une hauteur vertigineuse. Partout flottait un parfum de lys — la fleur sacrée de Syltha, la Sainte représentant la Pureté et épouse d’Éridian. Même si le temple honorait avant tout Éridian lui‑même, ils étaient indissociables.

Autour du cercle, des bassins et de fins ruisseaux serpentaient entre les dalles, apportant à l’air une fraîcheur apaisante. Au centre, se dressait la fontaine d’Éridian. Le Saint y apparaissait debout, une main posée sur la hanche, le visage grave. Dans l’autre main, il tenait son sceptre, surmonté d’un œil azur qui semblait observer chaque visiteur, peser chaque intention, sonder chaque âme.

Cyrielle reporta son attention sur son père adoptif, entouré de prêtres. Ils portaient tous la même tenue, une toge blanche avec un œil doré brodés au centre.

— Un discours d’une puissance rare, Gouverneur, dit l’un d’eux. Les Saints eux‑mêmes sont descendus sur terre pour vous entendre.

— Vous êtes la voix de l’Épure, ajouta un autre avec un zèle fervent.

Thaerion se contenta d’un signe de tête, mais Cyrielle sentit son orgueil gonfler à leur contact. Oui. Leur cité avait un guide digne des Saints.

Après quelques instants, le gouverneur écourta les flatteries. Il fit un geste discret, et Cyrielle le suivit par un couloir latéral qui débouchait sur une petite rue tranquille, loin de la clameur.

Un carrosse les attendait ; les chevaux piaffaient.

Thaerion monta le premier, suivi de Cyrielle. L’intérieur sentait le cuir, un cocon presque rassurant après la ferveur du parvis.

— Alors, qu’en as‑tu pensé ? demanda son père, sans la moindre expression.

— Inspirant, comme toujours. J’espère que les païens ont entendu, même si leur esprit obtus ne saisira jamais la lumière. Ils rampent dans l’ombre, incapables de reconnaître la vérité, répondit‑elle avec dédain.

— À force de persévérance, ils trouveront le bon chemin.

— Vous êtes trop bon, père.

Il la gratifia d’un léger sourire. Le carrosse démarra. Le bruit des roues sur les pavés les berça quelques secondes.

Puis la rue s’embrasa.

Un souffle violent projeta le véhicule sur le flanc. Le bois éclata dans un fracas sec, les chevaux hennirent de terreur, et les cris fusèrent dans la rue. Cyrielle n’eut pas le temps de comprendre. La chaleur brûlante, le goût âcre de la fumée envahirent ses sens en un instant. Son corps fut précipité contre la paroi, sa tête heurta violemment le cuir, et une douleur fulgurante au bras la fit gémir.

Son père s’écrasa à ses côtés, le visage blême.

— Vous allez bien, père ? souffla-t-elle, haletante.

— Oui… On doit sortir.

À peine avait-il prononcé ces mots que la porte, désormais au-dessus d’eux, s’ouvrit brusquement. Un soldat apparut, les yeux écarquillés.

— Ils sont vivants ! hurla-t-il.

Cyrielle se redressa tant bien que mal, aidant son père à se dégager. Un autre soldat l’attrapa par le bras et la tira hors du carrosse. Du sang lui obstruait un œil ; on lui tendit un mouchoir qu’elle saisit sans un mot. Une quinte de toux lui brûla la gorge.

Et là, elle vit. Le chaos. Des corps éparpillés. Des flammes léchant les pierres sacrées. Une partie du temple effondrée et une épaisse fumée noire qui s’élevait dans le ciel.

Le temple. Leur temple. Profané par le feu et le sang.

Son regard glissa sur les corps étendus, les visages tordus, les membres disloqués. Une prêtresse gisait non loin, sa robe blanche maculée de cendres.

Quelque chose se brisa en elle.

— Ils ont osé… murmura-t-elle, la voix rauque. Cela ne peut venir que d’eux.

Cyrielle serra les dents. Une nouvelle chaleur monta en elle, différente de celle de l’explosion. Une fièvre. Une rage.

Ensemble, ils marchèrent lentement, contemplant les ruines. Des soldats et quelques civils s’affairaient pour aider les blessés. Un peu plus loin, une file de citoyens se passait des seaux d’eau pour éteindre les flammes.

— Kaël ! appela Thaerion.

Un soldat s’approcha à grands pas. Cyrielle grimaça. L’un des protégés de son père. Trop zélé. Trop sûr de lui. Insupportable.

— Je suis soulagé de voir que vous n’avez rien, dit‑il en s’inclinant. J’ai déjà envoyé des hommes à la recherche des coupables. Si des païens se trouvent dans les parages, ils les auront. Cependant, je pense que les responsables avaient prévu le coup depuis longtemps et sont déjà loin.

— Prenez toute l’aide dont vous avez besoin. La priorité est de secourir les blessés et de contenir l’incendie. Et quand ce sera fait…

Thaerion se tourna vers sa fille. Ses yeux brillaient d’une lueur sombre.

— Trouvez‑les. Ceux qui ont fait ça.

— Avec elle ? demanda Kaël, les yeux écarquillés.

— Un problème ? répliqua Cyrielle, une main sur la hanche, le bras blessé pendant le long de son corps.

— Ce n’est pas ton rôle. Tu es une femme.

Elle ouvrit la bouche, prête à lui répondre avec toute la fureur qu’elle contenait, mais Thaerion leva la main.

— En tant que fille du gouverneur, son rôle pour servir l’Épure est forcément plus important. Ne la sous‑estime pas. Je me suis moi‑même chargé de son éducation.

Il posa une main sur l’épaule de Cyrielle. Celle‑ci lança un sourire satisfait à Kaël, qui fronça les sourcils.

— J’ai une totale confiance en vous deux. Je suis d’accord avec toi, Kaël. Ceux qui ont orchestré cette attaque sont déjà terrés comme des rats. Ils seront protégés par leur peuple, c’est une évidence. Il faudra agir dans l’ombre, frapper là où ils ne s’y attendent pas. Nous sommes en guerre.

Kaël serra les mâchoires, mais finit par hocher la tête.

— Je compte sur vous. Et sur toi, Kaël… pour garder le silence sur le rôle de ma fille.

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