Invisible

9 minutes de lecture

Chapitre 1 : 1974 — Plage de Venise

POV Graziella

Depuis quand le ciel tourne-t-il si vite ?

Mon corps lourd et engourdi reposait dans le sable qui me semblait mouvant. Tous mes sens étaient en éveil. La lumière de la lune me brûlait la rétine, mes membres étaient flasques, et les odeurs nauséabondes de la mer m'emplissaient les narines. Dans ma bouche, un goût âcre et malodorant avait élu domicile.

Une bouteille trônait dans mes mains à peine réactives. Une bouteille de bière. Je ne saurais dire combien il y en avait autour de moi — me demander de compter, c'est déjà trop.

Mes parents devaient être morts d'inquiétude. Enfin, dans la logique. Mais je sais pertinemment qu'ils dorment à poings fermés, convaincus que je traîne encore dans les clubs du coin. Pour eux, je suis une dépravée, voire une prostituée. C'est à peine s'ils osent m'adresser la parole.

M'enfin... j'ai quand même de la peine pour Felipe. Mon petit frère de seize ans doit réellement être mort de trouille. Pourtant, à force, il devrait être habitué à mes absences prolongées.

Bref. Je sais que je suis la pire sœur qui puisse exister. Mais j'essaie de m'en sortir, à ma façon.

Je travaille dans un stand de glaces le week-end, ce qui me permet de faire quelques économies. Et le reste... vous vous souvenez quand mes parents pensaient que j'étais une prostituée ? Eh bien, malheureusement, ils n'ont pas tout à fait tort.

Mais grâce à cet argent, je peux me permettre de vivre dans un petit taudis au bord de mer. C'est pas le grand luxe, mais c'est déjà ça. Le reste revient entièrement à Felipe. J'essaie de sortir avec lui le plus souvent possible, de lui trouver des occupations. C'est ma façon à moi de le remercier de s'inquiéter pour moi.

Mais là, en plein milieu de la nuit, les zonards me tournent autour. Un ou deux ont bien tenté de s'approcher, mais je devais sembler si misérable qu'ils ont préféré fuir en courant. Je peux donc somnoler en paix. Finalement, être affreuse, ça a ses côtés positifs.

Mon répit fut de courte durée.

Une main gantée vint m'attraper l'épaule. Dans un brusque instinct de survie, je giflai de toutes mes forces le parfait inconnu... qui n'était autre qu'un agent de police.

Tétanisée, je portai les mains devant ma bouche, laissant involontairement échapper un rot sonore. Le policier resta néanmoins calme, tentant tant bien que mal de masser sa joue enflée.

— Mais qu'est-ce qui vous prend, voyons ?! râla-t-il. Que faites-vous ici à une heure pareille ? Vous allez attraper froid. Vous êtes seule ?

J'acquiesçai d'un hochement de tête et pointai la demeure se situant juste derrière eux.

— Ne vous inquiétez pas, j'habite... hic... juste derrière... hic...

Pas l'air convaincu, le policier haussa un sourcil et me toisa de haut en bas.

— Vous semblez bien jeune pour vivre dans de telles conditions.

Je ne relevai pas la remarque et repris mon poste habituel, là où j'avais inconsciemment creusé les formes de mon corps dans le sable.

— Ben, écoutez, c'est la vie... Si vous le voulez bien, j'aimerais me reposer un peu. J'ai un de ces maux de tête...

Encore moins convaincu qu'auparavant, le policier me remit debout de force, aidé de son collègue.

— Assez parlé, jeune fille. On ne peut pas vous laisser dans cet état.

— MAIS ! vous voyez bien que je n'ai rien fait ! Je me repose, c'est tout. Je ne conduis pas de véhicule. À quel moment la loi stipule qu'être bourrée est un crime ?

— Nous sommes chargés de venir en aide aux personnes, mademoiselle, intervint l'autre pour soutenir son collègue.

— En effet, confirma le premier. Nous ne vous emmenons pas au poste, mais à l'hôpital. Vous mettez votre vie en danger.

J'essayai de me défaire de leur emprise — mollement, il faut dire que défense et alcool ne font pas bon ménage. Leurs forces cumulées dépassaient de loin la mienne.

— Arrête de te débattre, tu es toute fragile.

Je n'aimais pas du tout ce mot. Fragile. Non mais il se prenait pour qui, lui, pour me coller cette étiquette ? Je suis loin d'être fragile — sinon, ça ferait un bout de temps que je ne serais plus de ce monde.

Mais n'ayant plus la force ni de penser ni de parler, je me laissai emporter. Les agents mirent un temps fou à accrocher ma ceinture et à me faire rentrer dans leur voiture.

C'est donc résignée que je partis vers les urgences.

Ils me déposèrent au service des urgences de nuit et me laissèrent en plan dans la salle d'attente. Autour de moi, les patients attendaient leur tour dans un silence pesant. L'un était pâle comme un linge, un autre convulsait à moitié, un troisième vomissait dans sa cuvette.

Chouette ambiance.

Une mère entra avec son bébé dans les bras. Le petit semblait avoir du mal à respirer. Elle voulut s'asseoir à côté de moi, changea d'avis au dernier moment. Sûrement à cause de l'odeur. Le mélange alcool, tabac et eau de mer ne fait effectivement pas rêver.

— Eh madame, j'ai pas la gale vous savez... lui lançai-je pour la rassurer.

Je crois que ça produisit l'effet inverse : elle serra l'enfant encore plus fort contre elle et alla s'installer au fin fond de la salle.

L'attente fut interminable. Tout le monde passait avant moi. J'entendais les infirmières chuchoter derrière leur bureau.

— Oh, la camée peut bien attendre... elle avait qu'à pas se bourrer la gueule.

Néanmoins — et même si la plupart de mes maux, je me les procure moi-même — la cause profonde, elle, est coupable à part entière. Serais-je ici si mes parents se souciaient un minimum de moi ? Aurais-je droit à une vie convenable si un peu d'attention n'était pas trop demandé ?

Heureusement que j'ai Felipe. Sans lui, je ne sais pas ce que je ferais.

Après trois heures interminables et plusieurs patients passés avant moi, un médecin s'avança et appela mon nom.

— Mademoiselle Graziella De Rosa ?

Je me levai péniblement, tentant tant bien que mal de poser un pied devant l'autre. L'horloge murale affichait trois heures du matin. Le médecin, lui, ne tenait debout que grâce à la caféine qui imprégnait son haleine.

— Bon, allongez-vous, dit-il en pointant le lit aux draps blancs pliés à la perfection.

Je lui obéis et m'affalai de tout mon long, ce qui ne manqua pas de le faire grimacer.

— Bon... commença-t-il. J'ai tenté d'appeler vos parents, mais ils ont refusé de venir. Votre frère passera vous récupérer demain.

— Jusqu'ici, rien d'étonnant, ricanai-je toute seule.

Il esquissa une moue de dégoût à peine dissimulée et m'examina dans les moindres détails. Le bilan ne fut guère surprenant.

— Vous avez une sévère irritation de la gorge avec une infection aiguë. Un traitement antibiotique vous a été prescrit. On a également diagnostiqué un essoufflement — limitez le tabac. Enfin, votre temps de réaction est trop lent par rapport à la moyenne. Je vous conseille de faire un bilan neuronal assez rapidement. Pour cette nuit, vous pouvez rester ici. Sonnez si vous avez le moindre problème.

Il rassembla ses papiers et claqua la porte derrière lui.

Quel bonheur, un vrai lit. Je ne me fis pas prier : je m'enroulai dans les couvertures et savourait la sécurité tranquille de cette pièce aseptisée. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie en sécurité.

Et c'est ainsi que le sommeil m'emporta dans les bras de Morphée.

Quelle déréalisation, le lendemain matin, quand une infirmière plus qu'aimable fit irruption dans la chambre.

— Ça sent la bête crevée ici ! grogna-t-elle en poussant la porte.

Elle balança un gel douche et une serviette sur le lit.

— Par pitié, allez prendre une douche. Et n'oubliez pas votre antibiotique — sinon le déjeuner risque d'être dur à avaler.

J'acquiesçai et filai sous la douche sans me faire prier. Je puais, c'était indéniable. J'aurais pas dû traîner dehors si tard... voilà où ça me mène.

Le savon caressa ma peau tendre et soyeuse enfouie sous la saleté, laissant apparaître mes tatouages — ma rébellion silencieuse contre cette vie injuste. Mes cheveux finirent par retrouver une texture normale après trois ou quatre shampooings, et je sortis de la douche propre comme un sou neuf.

Le visage de la jeune fille que je suis se refléta dans le miroir ovale.

Un air angélique, me répétaient mes parents, avant qu'ils comprennent que je n'étais pas comme eux. Les boucles dorées et les grands yeux bleus perçants faisaient immédiatement penser au cliché du petit chérubin innocent.

Loin de là.

Mes parents vivent dans l'opulence. Détenteurs du plus grand hôtel de luxe de Venise, ils possèdent à eux seuls une villa entière. Ma vie d'avant était, si je puis dire, encore pire que celle d'aujourd'hui.

À dix-huit ans, ils m'ont mise à la porte pour ce qu'ils ont appelé un comportement indécent. J'avais volé de l'argent pour aider des amis dans la détresse, fait les quatre cents coups, ne supportant plus l'oppressante hypocrisie qui régnait sur la villa. Comme j'étais leur fille, je me devais d'être parfaite. On m'avait même prédestiné un petit ami : un certain Carlos, cliché du beau gosse italien dont rêvent toutes les filles — mais pourri jusqu'à la moelle.

Je n'ai jamais accepté l'idée de devoir l'épouser. Et je suis fière de n'avoir jamais cédé, même si aujourd'hui, ça signifie que je suis dans une merde pas possible.

Mes parents n'ont jamais compris que j'avais des valeurs. Ça m'a profondément blessée.

Quand j'ai été mise à la porte, je me suis débrouillée comme j'ai pu — boulots merdiques, fins de mois impossibles. Finalement, le seul moyen qui parvenait réellement à subvenir à mes besoins, c'était la prostitution.

Je n'en suis pas fière. Mais une chose dont je suis fière : moi, contrairement à ceux qui naissent avec une cuillère en or dans la bouche, je me bats. Et je ne cesserai jamais de me battre.

Après m'être habillée avec la blouse infâme de l'hôpital, je revins m'installer sur le lit et profitai des instants paisibles qu'il me restait dans cette pièce bien chauffée. Chez moi, c'est la misère — un froid de canard, un chauffage qui ne marche pas, le strict minimum pour vivre. Alors ce lit, cette chaleur... j'en profitai jusqu'à la dernière minute.

Après une petite sieste bien méritée, le médecin refit son apparition. Il essuya ses lunettes rondes plusieurs fois, cherchant visiblement à reconnaître la fille d'hier soir.

— Eh bien dis donc... on dirait que la douche a porté ses fruits, souffla-t-il, les yeux écarquillés.

Je lui tirai la langue. Il n'y prêta guère attention.

— Mademoiselle De Rosa, votre frère est là.

Felipe était caché juste derrière la porte. Il me tendit un grand sac rempli de vêtements propres — sûrement déniché grâce à quelques billets volés dans la cachette secrète de papa.

— Graziella, putain... refais pas ça s'il te plaît.

Il m'enlaça fort. Je lui rendis son étreinte.

— Moi aussi je t'aime, petit frère, lui chuchotai-je à l'oreille.

Sans me lâcher, il murmura contre ma tempe :

— Ce soir, c'est non négociable. Tu viens dormir dans ma chambre. Les parents n'y verront que du feu.

Un frisson me parcourut. Il ne mesure pas le risque. Je ne veux pas qu'il finisse comme moi.

— Oh non... ne t'inquiète pas. Ta présence me fait déjà du bien rien qu'à te voir. Je vais rentrer me reposer chez moi, empiler les couvertures pour avoir chaud. Ça ira, je te promets.

Il caressa mes cheveux, sincèrement soulagé de me voir dans un état à peu près présentable.

— D'accord. Mais je viens avec toi alors.

Je ris doucement. Il ne peut pas savoir à quel point le choc est brutal, de passer de la Villa à mon taudis. N'empêche — mon petit taudis a son charme, joliment décoré par mes soins.

— Bon, OK... mais juste cette nuit. Dis aux parents que tu vas chez Ricardo. Tu sais, ton meilleur ami.

Il fit la moue au mot meilleur ami. Pourquoi ? Je ne savais pas. Il faudrait que je prenne le temps de discuter plus souvent avec lui.

— D'accord. Je t'aime, Graziella. Et je ne veux pas que tu te mettes en danger pour des conneries pareilles.

Il a bien raison, mon frère.

Moi non plus, je ne veux plus vivre ça.

Mais quand l'addiction est là... difficile de s'en débarrasser.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Emma Béneult ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0