Bonne ou mauvaise surprise ?
15h30 — Retour à la maison avec Felipe
Mon petit frère est vraiment adorable.
Il m'a aidée à rentrer en me payant le taxi — cela faisait bien longtemps que je n'en avais pas pris un. Entre-temps, nous nous sommes arrêtés au village, profitant du rayon de soleil qui tentait de percer à travers le ciel cotonneux. Felipe prit soin de m'acheter une glace vanille-fraise à l'italienne, malgré la fraîcheur du temps. Il sait comment me remonter le moral.
Les fins d'hiver sont les périodes les plus dures pour moi, sujettes à me faire glisser vers la déprime. Mais je me dis que le beau temps finira bien par percer, et que le plus dur est déjà passé.
Noël a été terrible cette année.
Tandis que mes parents étaient à la messe avec Felipe, j'ai dû fouiner dans les tréfonds de Venise pour trouver un endroit un minimum chauffé. J'ai fini dans un vieux bar paumé et mal réputé, entourée des poivrots du coin jusqu'à la fin de la nuit. Dieu sait ce qui aurait pu m'arriver dans cet endroit... mais j'en suis ressortie saine et sauve, non sans une odeur insipide d'alcool et de tabac froid incrustée dans mes vêtements.
En réalité, cela fait bien trop longtemps que je n'ai pas connu de vrais moments chaleureux. Si on ne compte pas ceux avec Felipe.
Après une petite balade réconfortante qui me remit les idées en place et rafraîchit mon esprit meurtri, nous rentrâmes dans ce qui me sert de demeure.
L'endroit est tellement petit que je me demande même si on peut y dormir à deux. Je ne possède qu'un lit simple où s'entassent une multitude de plaids tous plus abîmés les uns que les autres. Pour le reste : un réchaud accompagné d'une minuscule kitchenette, des toilettes et une cabine de douche exiguë — le strict nécessaire pour une hygiène de vie à peu près correcte.
Bref, on allait devoir se tasser.
J'ai malgré tout tenté d'agrémenter l'endroit de ma personnalité. Quelques lanternes récupérées ici et là, des guirlandes, et des dessins tracés directement sur les murs. Une alternative à mon rêve de devenir tatoueuse, je suppose.
C'est ce que j'ai toujours voulu faire depuis l'adolescence. Évidemment, je n'en ai jamais parlé à personne — il valait mieux, pour ma propre sécurité. La ville est tellement fermée d'esprit. Contrainte de renoncer à ce rêve, mes parents m'avaient inscrite dans un cursus très général où j'avais bataillé pour obtenir un bac L. Encore heureux — les sciences m'auraient achevée. Mais même ça, ça avait été une guerre.
Quelle déception quand j'appris que personne ne voulait me recruter dans ces milieux-là. Je faisais peur, paraît-il.
Felipe s'affaira aux fourneaux pour préparer le dîner, m'obligeant à rester allongée sur le lit. Il peut être têtu quand il le veut. Je n'insistai pas — il cuisinait avec ses légumes d'un côté, son couteau de l'autre, et je savais qu'il ne pouvait pas se permettre de se blesser. Adieu le saxo, sinon. Je ne supporterais pas de ne plus entendre les sons mélodieux que son talent tire de cet instrument.
— Graziella, dit-il sans détourner les yeux de sa planche à découper. J'ai une surprise pour toi. Regarde au fond du sac.
Mes mains fouillèrent donc. Parmi des papiers de bonbons et de gâteaux — son péché mignon — un bout de carton lisse attira mon attention. Je sortis du sac un rectangle soigné, enveloppé dans une lettre parcheminée frappée d'un cachet de... l'opéra La Fenice ?
Bouche bée, je ne pus que lâcher d'une voix complètement désarticulée :
— Mais... t'es complètement malade ?
— Content de te voir heureuse, grande sœur, rit-il, pas si surpris que ça.
Comment avait-il bien pu se dégoter ça ? Felipe est malin, certes, mais quand même...
Toujours avec son sourire en coin, il balança sans prévenir :
— Les parents ont accepté de venir.
La phrase, sortie si naturellement, d'une simplicité presque cruelle, me retourna l'estomac au point de m'en faire mal aux entrailles.
— Pardon ?... J'aurais pourtant juré avoir une bonne audition.
Mon frère, du haut de son mètre quatre-vingts, vint s'asseoir à côté de moi et posa sa main sur mon épaule.
— Écoute, Grazie, commença-t-il. Je sais que ça peut te paraître choquant. Mais j'aimerais que tu essaies de le voir autrement. Les parents ont fait plein d'erreurs, franchement ils sont loin d'être les meilleurs...
Une larme roula doucement sur ma joue, d'une lenteur surréaliste, comme figée dans le temps — à l'image de ma surprise.
— Mais... je suis la honte de la famille. Je ne peux pas considérer ça comme normal, tu comprends ? Ils m'ont reniée pendant si longtemps. Ils m'ont littéralement jetée dehors. Et là, ils veulent m'accompagner à l'opéra ? Je ne comprends pas...
— Ils t'ont payé la place.
Un deuxième coup au cœur. Il veut me faire faire une crise cardiaque ou quoi ?
Incapable de rester en place, je me levai et pris ma tête entre mes mains, arpentant les dix pas que ma maison m'autorisait.
— Je ne peux pas accepter, Felipe. C'est trop soudain. Il y a forcément un piège là-dedans.
— Tu sais, je peux être convaincant par moments, sourit mon frère, d'un calme exaspérant pour la situation.
La colère monta en moi, chassant la surprise.
Allais-je vraiment accepter une invitation de leur part, après tout ce qu'ils m'avaient fait subir ? J'étais si jeune, si paumée... Ils m'avaient abandonnée à mon sort, laissée seule face à moi-même, sans jamais chercher à me comprendre. Et là, je devrais les accueillir à bras ouverts, eux qui se ramenaient comme une fleur ?
— Je parie qu'il y a quelque chose à gagner dans cette histoire, Felipe, lançai-je. Ils ne peuvent pas faire ça de bon cœur. C'est impossible.
Il soupira.
— Cherche pas... les parents sont comme ça. Tu veux mon avis sincère ? Je pense qu'ils veulent simplement se faire bien voir, montrer à tout le monde qu'ils sont des gens bien, des gens aidants.
— Ce sont vraiment des putains d'hypocrites.
— Je suis bien d'accord, acquiesça Feli. Mais tu ne crois pas qu'une petite sortie luxueuse avec ton frère adoré vaut l'effort que ça demande ?
Ses mots m'attendrirent malgré moi. Je le pris dans les bras.
— Merci d'être là pour moi, frérot.
Il caressa doucement mon dos.
Merci d'essayer de me faire exister.
La phrase se coinça au fond de ma gorge et n'en sortit pas. Comme une honte. Un tabou.
Mais sans mon frère, je me demanderais vraiment à quoi je sers sur cette fichue planète.

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