Chapitre 12 : Extinction des feux

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Lunettes perchées sur le bout du nez, le professeur Roch parcourait les notes de synthèse écrites par Mahaut en prison. Elle y avait écrit les principes économiques et politiques qui guidaient le fonctionnement de la société danatile, ainsi que les changements qui devraient intervenir dans le monde contemporain pour qu’ils puissent être instaurés. Elle avait ensuite décliné tout ça en une longue liste de propositions d’actions concrètes de plus en plus ambitieuses.

« On peut dire que vous avez bien progressé en quelques mois ! s’exclama l’enseignant en relevant les yeux. Tu peux être fière de ce travail, Mahaut.

— Vous croyez ? questionna-t-elle. J’ai l’impression que tout ce qu’on arrivera à accomplir, c’est créer des poches de résistance à gauche à droite. Jamais on ne trouvera les leviers pour influencer les processus fondamentaux dont on avait parlé en juin… »

Mahaut agitait la tête, dépitée. Depuis sa sortie de prison, elle recevait sans cesse des messages agressifs sur les réseaux sociaux et des appels de gens contrariés par les actions de son mouvement. Plusieurs fois par jour, les récriminations se transformaient carrément en menaces : des voix déformées lui promettaient de gros ennuis si elle ne renonçait pas à s’en prendre aux intérêts de certaines personnes. Les investisseurs, les professions libérales, les agriculteurs, les chefs d’entreprise, la classe moyenne, peu importe ; elle avait eu droit à toute la panoplie. Elle s’était résolue à ne plus décrocher lorsqu’elle voyait un numéro inconnu, mais chaque nouvelle sonnerie du téléphone continuait à augmenter son niveau de stress de façon douloureuse, au point qu’elle envisageait de changer de numéro.

Elle avait en tout cas bien reçu le message : l’influence de leur mouvement dérangeait des gens déterminés à les empêcher d’agir à leur guise. Contre de telles forces de résistance, comment pouvait-elle encore espérer provoquer autre chose que de petites évolutions à la marge ? S’attaquer de front au « système », comme ils avaient tenté de le faire, paraissait impossible, voire dangereux désormais.

« Mais c’est précisément comme ça que vous allez trouver ces leviers ! reprit son professeur. Petit à petit, en créant des alternatives à la lisière de l’existant, vous générez un nouveau modèle. Et au fur et à mesure que les gens vous rejoindront et se rendront compte qu’il répond mieux à leurs aspirations, ce modèle finira par rendre l’ancien obsolète, j’en suis convaincu.

— Pourtant, ces modèles alternatifs sont déjà disponibles : le financement participatif, l’économie contributive, les cryptomonnaies, tous ces trucs où les individus essaient de s’organiser en dehors des institutions classiques, c’est ça qu’ils font. Mais sans que ça suffise à faire basculer la majeure partie de la société de leur côté…

— Jusqu’ici, non. Parce qu’il leur manque ce que vous, vous réussissez à apporter : la cohérence, les liens entre les initiatives, la coordination. Et puis le nombre également ! Combien êtes-vous de rêveurs à présent ?

— Aucune idée, on a laissé tomber le recensement. Les groupes d’accueil fonctionnent bien, mais ils ne comptent pas leurs participants. Quelques milliers, sans doute.

— Et on peut deviner que tous sont aussi motivés que toi et tes amis, non ? Ça commence à constituer une fameuse armée, ça, une vraie force de frappe ! »

Les termes utilisés par l’enseignant firent frémir Mahaut. Peut-être en prit-il conscience ? Il pencha la tête pour capter son regard avant de lui adresser un large sourire.

« Et vous avez également des ressources financières, n’est-ce pas ? interrogea-t-il dans un registre — marginalement — moins guerrier.

— Oui, bizarrement, confirma Mahaut. Au départ, on voulait à tout prix orienter les dons vers les projets en financement participatif qui se mettaient en place, mais ça a vite débordé… Les gens qui n’ont pas autant le temps que nous de s’investir dans les actions tiennent à nous aider par un autre biais, vraisemblablement. Alors on a créé une sorte de cagnotte générale ; c’est Alexia qui gère ça depuis que Cyriaque bosse pour GreenFields.

— C’est génial. Petit à petit, avec des moyens pareils, vous allez effilocher quelques-unes des ficelles qui retiennent les poids morts… »

Mahaut fixa son professeur en clignant des yeux. De quoi parlait-il ?

« Je ne t’ai jamais expliqué ma métaphore de l’écheveau ? » questionna Roch.

Au fur et à mesure de leurs réunions hebdomadaires, c’était devenu une sorte de jeu entre eux : ils s’essayaient à des analogies toujours plus improbables pour expliciter les concepts qu’ils analysaient et leurs conséquences.

« Eh bien… Imagine un immense lacis, comme les filets de sécurité au cirque. Tu vois ? »

L’image qui vint à Mahaut était celle du hamac géant dans lequel elle avait terminé le parcours numéro 12, le premier jour de son entraînement à Ramah. Elle hocha la tête avec conviction.

« Les fils composant ce filet, continua l’enseignant, sont toutes les institutions qui nous permettent de vivre en sécurité et avec un certain niveau de confort : le marché des biens et services, la protection sociale, la justice, les assurances, la préservation de l’environnement, l’éducation, les infrastructures, etc. Il y a de nombreux fils, entrelacés bien serrés, et grâce à ça, nous pouvons subvenir à nos besoins, bien installés sur ce filet. »

Dans son épaisse barbe noire, le professeur Roch souriait placidement, d’évidence content de sa comparaison.

« Le hic, selon moi, tempéra-t-il, c’est que tout l’écheveau est détricoté par des poids morts : des institutions qui affaissent tous les fils auxquels elles sont attachées, créant ainsi des trous béants dans le filet. Ça ne pose pas trop de soucis si tu es un peu balèze — c’est-à-dire si tu disposes de réserves — ou si tu as les bras assez longs — donc un réseau de personnes pour t’aider. Mais si ce n’est pas le cas, tu risques fort de glisser à travers les mailles. Et même si tu parviens à te rattraper avant la chute, tu passeras le reste de ton existence suspendue au-dessus du vide…

— Qu’est-ce qu’il y a en bas, si on tombe ? questionna Mahaut, désireuse de pousser la métaphore jusqu’au bout.

— L’obligation de survivre par tes propres moyens. Mendicité, délinquance… quand ça va bien », acheva Roch sur un ton lugubre.

Mahaut soupira. Elle revoyait le bidonville dans lequel habitaient Sharanya et d’autres ouvriers de l’usine de GreenFields à Bangalore. Malgré leur emploi, ils n’avaient pas eu l’air très soutenus par le filet de sécurité de leur société. Elle se promit de vérifier dès le lendemain auprès de son père que leur filiale indienne avait pu élever leur salaire et améliorer leurs conditions de vie.

« Quels sont ces poids morts, d’après vous ? voulut-elle éclaircir.

— Je ne suis pas sûr de les avoir tous cernés avec certitude, regretta le professeur. Je crois qu’on peut d’office inclure les externalités de la production industrielle, et tous les modes d’organisation entraînant des accumulations de pouvoir…

— La création d’argent par la dette privée ?

— Et l’absence de partage des bénéfices des entreprises avec tous ceux qui y contribuent.

— Les fils qui raccrochent ces systèmes au filet sont quand même bien épais, non ?

— Sans doute, mais ça reste des fils… »

Mahaut prit sa voiture pour rentrer chez elle, la tête encore encombrée de visions de milliers de gens agrippés à une immense toile d’araignée horizontale. Dès qu’un arachnide s’approchait et la faisait vibrer de ses grandes pattes, ils tombaient par poignées entières. Elle chassa cette image horrible de son esprit en retournant à ses préoccupations du moment : trouver une place de parking, sous la pression d’une vieille Mercedes poursuivant apparemment le même objectif.

Après quelques tours des pâtés de maisons avoisinants, elle profita du départ d’un vélo cargo pour se garer sur une place minuscule. Elle marchait depuis près d’une minute lorsqu’elle remarqua que la Mercedes la suivait toujours à vitesse réduite, phares éteints au milieu de la route. À son bord, deux silhouettes massives semblaient écraser les sièges, tête collée au plafond. Étaient-ils contrariés que Mahaut se soit approprié le seul emplacement disponible de tout le quartier ? Elle hâta le pas.

Parvenue au carrefour suivant, elle s’engagea dans sa rue avec soulagement : c’était un sens unique, les occupants de la Mercedes devraient choisir une autre direction. Ils tournèrent pourtant sans hésitation dans l’étroit passage entre les rangées de véhicules stationnés. Déjà bien sollicité par sa démarche rapide, le cœur de Mahaut accéléra encore la cadence. Deux jours plus tôt, elle avait eu le sentiment d’être prise en filature par un homme vêtu d’un sweat à capuche en se rendant jusqu’au night-shop tout proche, mais avait mis cette intuition sur le compte de sa paranoïa naissante. Cette fois, le doute n’était plus permis.

Mahaut ne se trouvait qu’à une cinquantaine de mètres de la porte de son logement. Malgré le froid piquant de ce début de soirée, elle transpirait sous son bonnet. Elle sortit son téléphone de sa poche. Devait-elle appeler la police ? Croiraient-ils ses dires ? Une idée lui vint à l’esprit ; elle activa l’appareil photo de son portable et bifurqua entre deux véhicules en stationnement pour se faufiler vers la chaussée.

Aussitôt, la Mercedes démarra en trombe, fonçant droit sur elle, tous ses phares allumés. Sans avoir pu capturer le moindre cliché, Mahaut se jeta à terre, évitant de justesse d’être heurtée par le pare-chocs de la voiture. Coincée entre deux grosses berlines, elle se retourna à même le sol tandis que ses assaillants s’éloignaient en accélérant encore. Bras tendu à vingt centimètres au-dessus de l’asphalte, elle déclencha une rafale de photos désespérée.

Des crissements de pneu et des coups de klaxon marquèrent la sortie de la Mercedes à l’autre bout de la rue. Mahaut se releva péniblement, les coudes et les genoux endoloris. Elle regarda les photos qu’elle avait réussi à prendre tout en tentant de maîtriser son souffle. Floues ou mal dirigées, elles permettaient à peine de reconnaître le modèle de la voiture ; la plaque, elle, était complètement illisible.

Lorsqu’elle franchit enfin le seuil de son logement d’ex-étudiante, Mahaut ne savait toujours pas si elle avait envie de hurler de rage ou de fondre en larmes. Depuis le bar de la cuisine, il ne fallut pas plus d’une demi-seconde à Sam pour repérer que quelque chose n’allait pas. Il s’approcha d’elle à grandes enjambées, mais ne put l’empêcher de balancer sac, clés et bonnet en plein milieu des cannettes vides qui traînaient sur la table du salon — au moins, elle avait tranché sur la nature exacte de ses sentiments face aux événements…

« Le professeur Roch t’a dit qu’il ne pouvait plus t’aider ? » s’enquit Alexia alors que Mahaut s’effondrait dans le canapé à ses côtés.

Dans les autres fauteuils, Matthis, Noah et Siloé les dévisageaient d’un air passablement inquiet. Mahaut n’osait pas lever les yeux vers eux : comment pouvait-elle leur expliquer que leurs velléités réformatrices mettaient désormais en danger leur intégrité physique ? Elle préférait renoncer au mouvement plutôt que de leur faire courir de tels risques.

« Tu as reçu un appel anonyme ? interrogea néanmoins Sam après un long moment de silence.

— Un appel ? répéta Mahaut avec un rire froid. Nope : ils ont visiblement décidé d’enclencher la vitesse supérieure… »

En quelques mots, elle leur conta sa mésaventure, fuyant toujours leurs regards inquisiteurs. Pendant que Sam s’asseyait à côté d’elle pour l’enlacer, elle saisit son sac pour en extraire son téléphone, puis passa à nouveau en revue les photos de la Mercedes. Elle n’y trouva rien de plus intéressant.

« Personnellement, ça ne m’étonne pas tant que ça, lança finalement Alexia. Je ne vous avais pas dit ? Un pote de Soraya m’a mise en contact avec des hackers, la semaine dernière. Le genre activiste, hein, pas des voleurs idiots… Bref, d’après eux, les services de sécurité américains nous considèrent à présent comme des terroristes potentiels.

— Ils nous surveillent ? questionna Siloé.

— Bah, ils surveillent tout le monde de toute façon ! nuança Alexia. Mais oui, on serait dans leur collimateur… Et des amis chinois m’ont signalé qu’ils avaient reçu des informations similaires. »

Mahaut s’enfonça encore un peu plus dans le canapé. Elle n’avait jamais voulu tout ça, elle se sentait complètement dépassée par toutes ces considérations géostratégiques. Elle savait que, malgré son caractère pacifique, leur mouvement allait susciter l’opposition des nombreux groupes d’intérêt attaqués par leurs propositions. Le collaborateur du ministre de la Justice que connaissait son père l’avait d’ailleurs avertie de manœuvres médiatiques et judiciaires destinées à la décrédibiliser. Au fur et à mesure que ces enjeux devenaient plus complexes, plus subtils et même désormais plus internationaux, elle s’estimait cependant de moins en moins apte à les gérer.

« Il faut qu’on demande à Émilie, suggéra Sam, son oncle pourra nous en dire plus. Ou pas, mais on ne perd rien à essayer…

— Il travaille vraiment pour la NSA ? se renseigna Matthis. J’étais persuadé que vous vous moquiez de moi…

— Mais ce n’est tout de même pas la NSA qui a tenté de m’écraser ! s’énerva Mahaut sans le laisser terminer sa phrase. Vous ne comprenez donc pas ? On dérange tellement de gens, on va tous finir par se prendre une balle dans la tête ! Voire plusieurs !

— Mais nous sommes des milliers ! s’insurgea Noah. Et chaque jour, des tas de nouveaux membres nous rejoignent. Plus des nouveaux rêveurs… Aussi puissants soient ces gens, ils ne peuvent quand même pas bâillonner ou assassiner autant de personnes !

— Parce que d’après toi, tuer l’un ou l’autre des leaders pour l’exemple ne pourrait pas produire le même effet ? Quelques meurtres bien médiatisés, bien spectaculaires ? Tu ne penses pas que ça en refroidirait plus d’un ? Sommes-nous tous prêts à nous sacrifier pour qu’advienne la société de nos rêves ? Je n’en suis même pas sûre pour moi-même… Alors vous pouvez continuer à prétendre qu’on a une chance de faire sérieusement bouger les choses, mais moi, je n’y crois plus ! »



***

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