Chapitre 2 : LE RECRUTEUR
PARIS, 7ème — DIX-HUIT MOIS PLUS TÔT — QUELQUES JOURS APRÈS
Mathieu Broca avait dirigé des hommes dans des endroits où les cartes mentent et les alliés changent de camp avant le déjeuner. Il avait cinquante ans, une vieille fracture au poignet droit qui se rappelait à lui quand le temps tournait, et une capacité à rester calme dans n'importe quelle situation qui était moins du flegme que de l'expérience accumulée de tout ce qui peut mal tourner.
Il lut le rapport d'Amrani trois fois.
La première avec scepticisme — le réflexe d'un officier traitant face à quelque chose qui semble trop propre pour être vrai.
La deuxième avec intérêt — parce que les données ne se tordaient pas, les tests étaient rigoureux, les conclusions étaient prudentes au point d'être presque timides.
La troisième fois avec ce sentiment rare qui avait visité Broca peut-être sept fois dans sa carrière, dans des moments qui avaient tous, sans exception, changé quelque chose d'irréversible. Pas de la peur. Quelque chose d'antérieur à la peur. La reconnaissance d'une force qu'il n'avait pas encore la grammaire pour décrire.
Il rencontra Gabriel dans un café de la rue de Grenelle. Il avait choisi la table du milieu — neutre, dégagée, sans angle mort. Gabriel était arrivé avant lui et avait pris la table du fond.
Dos au mur. Face à l'entrée. Deux issues à portée.
Broca s'assit.
— Vous savez pourquoi je suis là.
Pas une question. Une évaluation.
— Renseignement français. Le rapport d'Amrani. Gabriel regardait son café, pas Broca.
— Vous voulez savoir si c'est vrai.
— Est-ce que c'est vrai.
Gabriel saisit sa tasse. La même prise de doigts qu'Amrani avait photographiée — pouce en extension, index replié. Puis Broca vit quelque chose qui lui contracta quelque chose dans le sternum : la prise que Gabriel utilisait était exactement la sienne propre. Broca tenait sa tasse ainsi depuis trente ans — habitude de l'index cassé mal ressoudé. Gabriel l'avait intégré en deux minutes d'observation.
Il n'avait même pas l'air de s'en rendre compte.
— Oui, dit Gabriel. C'est vrai.
Ils parlèrent deux heures. Broca avait une liste de vingt questions. Il n'en posa aucune explicitement — Gabriel y répondait avant qu'elles soient formulées, pas par lecture de pensée, mais par une compréhension de la structure de ce que Broca cherchait à savoir. C'était déstabilisant d'une façon très particulière. Pas comme parler à quelqu'un d'intelligent. Comme parler à quelqu'un qui avait étudié comment vous pensez avant de vous rencontrer.
— Il y a deux conditions.
Broca attendit.
— Le Dr Amrani. Elle continue à me suivre. Une fois par mois minimum. Pas comme actif — comme médecin. Gabriel posa sa tasse.
— Et je choisis mes missions.
Broca sourit. Un sourire bref, sans chaleur.
— Personne ne choisit ses missions.
— Je sais. C'est pour ça que c'est une condition et pas une demande.
Silence. Dans le café, le bruit de fond continuait — commandes, café qu'on verse, une conversation en arabe à deux tables de là. La vie ordinaire, indifférente.
— Si vous utilisez ce que j'ai comme une arme pure, dit Gabriel, vous allez me casser. Et quand vous aurez cassé ce que j'ai, il ne restera rien. Ni l'outil. Ni l'homme. Sa voix était posée, sans dramatisme.
— Je veux que vous compreniez ça avant qu'on commence.
Broca regarda cet homme — trente-quatre ans, visage qu'on oublierait dans dix secondes, mains posées à plat sur la table dans une neutralité qui n'était pas de la passivité mais du contrôle — et prit sa décision.
— D'accord pour les deux conditions.
Il mentait sur la deuxième. Gabriel le savait. Gabriel accepta quand même.
Ils avaient tous les deux des raisons que l'autre ne connaissait pas encore. C'était peut-être ça, le début d'un partenariat dans ce métier : deux demi-vérités qui se rejoignent juste assez pour être utilisables.

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