Chapitre 6 Tramontane
APPARTEMENT DE PLANQUE, ENDOUME — 09H00
La salle de réunion était une pièce que Broca avait transformée en cerveau externalisé. Tableau de liège sur tout le mur est. Des dizaines de photos reliées par des fils de couleur — rouge pour les financements, bleu pour les personnes, vert pour les lieux. Vu de loin, ça ressemblait à une toile d'araignée. Vu de près, ça ressemblait à plusieurs toiles d'araignée différentes qui se recouvraient sans se rejoindre.
Gabriel le vit en entrant : quelqu'un avait travaillé sur ce tableau la nuit précédente. Les épingles étaient à des hauteurs légèrement différentes selon les zones — deux tailles de bras, deux personnes, ou une personne à des moments différents de la nuit.
Il y avait Broca. Il y avait Laurence Sève — analyste, trente ans, lunettes rondes sur un visage qui ne souriait pas spontanément, le genre de précision dans le regard qui signale quelqu'un pour qui les données sont plus confortables que les gens. Et il y avait un troisième homme.
Grand. Cinquantaine. Costume gris, cravate bleu marine, aucun insigne visible. Un visage que Gabriel aurait voulu analyser et qui résistait à l'analyse — pas parce qu'il était opaque, mais parce qu'il ne projetait rien. Aucune tension préparatoire, aucun tic de surveillance, aucune façon reconnaissable d'occuper l'espace. Il était simplement là, avec la présence neutre d'une chose qui existe sans avoir besoin de le signaler.
Broca dit :
— Victor. Il coordonne avec Paris.
Gabriel regarda Victor.
Victor ne le regardait pas. Il regardait le tableau. Mais Gabriel était certain qu'il avait enregistré chaque détail de son entrée dans la pièce.
TRAMONTANE.
Trente-deux mois d'existence. Axe Baltique-Méditerranée-Libye. Estimation : trois cents millions d'euros en armement transité depuis le début — missiles antichar, mortiers, munitions, matériels de communication militaire. Côté acheteur : une faction libyenne de l'est, probablement liée à la LNA. Côté vendeur : un réseau dont l'architecte s'appelait Dragan Vukic.
Broca désigna la photo épinglée au centre du tableau.
Vukic avait cinquante-trois ans sur la photo mais il aurait pu en avoir davantage — un visage qui avait été exposé à trop de choses pendant trop longtemps, qui avait durci, s'était rétracté autour de l'essentiel. Ancien officier de la VRS, la force armée de la Republika Srpska, avec ce que ça impliquait comme dossier post-1992. Reconverti après Dayton. Deux décennies à construire un réseau que personne ne voyait parce qu'il utilisait des routes commerciales légitimes — vrais conteneurs, vrais navires, vrais employés qui ne savaient rien.
— Kervel était notre seul lien opérationnel avec son entourage, dit Broca. Deux ans de travail. Irremplaçable.
— Personne n'est irremplaçable. Victor n'avait pas levé les yeux du tableau. Sa voix était neutre, pas froide — simplement débarrassée de tout ce qui n'était pas l'information.
— La question est : combien de temps avant que Vukic sache que Kervel est mort.
— Quarante-huit heures, dit Broca. Peut-être soixante-douze.
Gabriel regarda la photo de Vukic. Regarda les fils rouges. Regarda les fils bleus.
— Il sait déjà.
Silence.
— L'ordinateur de Kervel. Quelqu'un a copié des fichiers cette nuit, avant le meurtre. Si ces fichiers contenaient ce que je pense, Vukic en a une copie depuis trois heures.
Laurence Sève se leva. Tapa quelque chose sur son ordinateur. Trente secondes.
— Merde. Trois boîtes mail de relais sur le réseau hawala. Fermées simultanement. Il y a vingt-deux minutes. Elle regardait l'écran.
— Il sait.
Broca ferma les yeux. Trois secondes. Quand il les rouvrit, quelque chose avait changé dans la configuration de son visage — pas de la panique, rien d'aussi visible. Le micro-ajustement d'un homme qui recalcule.
— Kassar. Vous avez combien de temps pour remplacer Kervel.
Gabriel regarda le tableau.
— Je dois voir Radek. En vrai. Pas en vidéo.
— Il est sous protection à Lyon.
— Alors faites-le venir. Un café. Deux heures. C'est ce qu'il me faut.
— Deux heures, dit Broca.
Victor dit alors, directement à Gabriel, pour la première fois :
— Et si ça ne suffit pas.
Gabriel le regarda. Victor le regardait maintenant. Ses yeux étaient d'un gris minéral, précis, sans chaleur ni hostilité. Le regard de quelqu'un qui évalue une variable.
— Alors on improvise.
— Vous savez improviser.
Gabriel ne répondit pas.
Victor hocha la tête imperceptiblement. Comme quelqu'un qui a obtenu la réponse qu'il voulait — même si la réponse était un silence.

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