Chapitre 4 La Bibliotheque
INSTALLATION M-7, MEYREUIL — MÊME PÉRIODE
L'entrée de la salle souterraine ne figurait sur aucun plan. Le couloir qui y menait sentait le béton froid et quelque chose de plus organique — la sueur de plusieurs décennies d'entraînement, imprégnée dans les murs comme une mémoire musculaire. Gabriel compta les marches en descendant. Vingt-deux. Profondeur estimée : dix-huit mètres.
Ce que Broca appelait la Bibliothèque ressemblait à n'importe quel gymnase militaire — tapis au sol, sacs de frappe contre les murs, éclairage fluorescent brutal. La différence était dans les gens qui attendaient.
Huit hommes. Chacun immobile comme seuls savent l'être les gens qui ont appris que l'économie de mouvement est la première compétence du combat.
Broca fit les présentations. Prénoms uniquement.
Ari — trapu, quarante ans, regard fixe et sans agressivité. Instructeur de krav-maga, ex-Yamam, l'unité contre-terroriste d'élite de la police israélienne. Tengiz — grand, pommettes hautes, mains comme des pelles. Maître de chidaoba, lutte géorgienne ancestrale. Maître Yuen — soixante ans minimum, plus petit que tous les autres, Wing Chun de Hong Kong, l'air d'un professeur de mathématiques. Kowalski — Systema russe, silencieux, respirait différemment des autres — plus lentement, plus profondément, comme quelqu'un qui a appris à faire de sa physiologie un outil. Dimitri — sambo, ex-Spetsnaz, une cicatrice qui partait de l'oreille gauche et disparaissait sous le col. Fabrizio — Muay Thai, jambes comme des barres d'acier. Sensei Takeda — judo, sixième dan, avait entraîné trois médaillés olympiques.
Et Félix.
Félix n'avait pas de spécialité déclarée. Gabriel l'identifia en quarante secondes comme un praticien de Penchak Silat malaisien mâtiné de quelque chose d'autre, de plus ancien. Ce qui le distinguait des sept autres n'était pas sa technique — c'était son absence de posture. Les sept autres, au repos, occupaient l'espace d'une façon qui signalait leur entraînement à quiconque savait lire ces choses. Félix n'occupait pas l'espace. Il était simplement là, comme un meuble ou une porte — présent sans annoncer sa présence.
Gabriel nota ça. Il nota que Félix ne le regardait pas.
Tous les autres l'avaient regardé entrer.
— Votre rôle est d'observer, dit Broca. Seulement observer. Pendant six mois. Il avait l'air de quelqu'un qui énonce une règle dont il connaît les limites.
— Six mois.
— Pas d'entraînement. Pas de répétition. Vous regardez.
Gabriel regarda les huit hommes. Ils le regardaient en retour — neutralité professionnelle, le regard de gens qui ont appris que les jugements prématurés sont une forme de négligence.
Sauf Félix.
Félix regardait au-delà de lui. Ou à travers. Ou nulle part.
Gabriel s'assit dans un coin. Croisa les jambes. Les huit hommes reprirent leur entraînement comme s'il n'existait plus.
Il commença à regarder.
Le problème avec les arts martiaux — ce que Gabriel comprit dans les trois premières semaines — c'est qu'ils ne sont pas des techniques. Ce sont des réponses à des questions spécifiques.
Le krav-maga répondait à : comment survivre dans les deux premières secondes d'une agression dans un espace urbain contre un adversaire plus fort. Le Systema répondait à : comment maintenir une capacité d'action sous des niveaux de stress physiologique qui paralysent les gens normaux. Le Wing Chun répondait à : comment frapper efficacement dans un espace où l'on ne peut pas reculer, contre quelqu'un qui a plus de portée. Le chidaoba répondait à : comment emmener au sol quelqu'un qui ne veut pas y aller.
Chacun répondait juste. Chacun répondait à sa propre question.
Le problème : la réalité pose rarement la même question qu'à l'entraînement.
Gabriel passa six mois à regarder ces réponses. Pas à les mémoriser — à comprendre les questions auxquelles elles répondaient. Parce que si on comprenait les questions, on pouvait construire de nouvelles réponses.
À la fin du sixième mois, Broca descendit dans la Bibliothèque un matin à six heures.
Gabriel était déjà là. Il regardait Félix s'entraîner seul dans un coin.
— Alors. dit Broca. Il n'avait pas besoin de finir la phrase.
— Je suis prêt.
— À quoi.
Gabriel garda les yeux sur Félix.
— À voir ce que ça donne.

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