Interlude 4
Le loup noir — Démasqué
Madère. La cabane. L’océan. Les levadas. Les nuits sur la terrasse.
C’était moi, tout ça. L’euphorie. L’émerveillement. Le « c’est trop beau ». Le « nos vingt ans de mariage ». Les larmes de bonheur. L’amour sous les étoiles.
Je la faisais monter. Haut. Très haut. Quatre jours de vol pur.
Et le cinquième jour, je l’ai lâchée.
Parce que c’est ce que je fais. C’est ce que j’ai toujours fait. La montée, puis la chute. Le vol, puis le crash. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. C’est le contrat. Mon contrat.
Sauf que cette fois, quelqu’un regardait.
Erwan.
Il l’a tenue dans ses bras pendant qu’elle pleurait sans raison dans un paradis. Et au lieu de dire « ça va passer » comme tout le monde, au lieu de lui caresser les cheveux en attendant que je me calme, il a dit un mot.
Bipolaire.
Mon sang s’est glacé.
Personne ne m’avait jamais nommé. En trente-six ans, personne. Ni ses parents. Ni Léa. Ni elle-même. J’étais invisible. Ses pensées. Sa voix intérieure. Sa normalité. Quand elle était en haut, les gens disaient « elle est pétillante ». Quand elle était en bas, « elle est fatiguée ». Personne ne voyait le loup derrière le rideau.
Et cet homme, avec ses yeux noisette et son sourire de con, a tiré le rideau.
Deux mois plus tard, le psychiatre.
Lui, il ne s’est pas contenté de me nommer. Il m’a classifié. Catégorisé. Décrit. Expliqué. Il a dit « cyclothymie » et tout ce que j’étais — les montées, les chutes, les nuits blanches, les questions en boucle, les idées à 3 h du matin, les larmes sans raison — tout ça avait un nom. Un dossier. Un traitement.
Un traitement.
Mes ennemis. Les petites pilules blanches qui baissent le volume de ma voix. Qui m’empêchent de monter trop haut. Qui m’empêchent de descendre trop bas. Qui me rendent… moyen.
J’étais furieux. Parce que « moyen », c’est ma mort. Sans les montées, elle ne vibre plus. Sans les descentes, elle ne me cherche plus. Et sans moi, elle est… tranquille.
Tranquille. Le mot le plus ennuyeux du monde.
Mais le pire, c’est la lettre.
Erwan a écrit une lettre. Pas à Chloé. À moi.
À moi.
Personne ne m’avait jamais parlé directement. En trente-six ans d’existence, personne ne s’était adressé à moi. J’étais une ombre. Un bruit de fond. Et cet homme a pris un stylo et m’a écrit.
« Tu ne gagnes pas. »
« Elle vaut tous les loups du monde. »
« Tais-toi. Rendors-toi. Et laisse-la revenir. »
J’ai lu ces mots par-dessus l’épaule de Chloé. Et pour la première fois de ma vie, j’ai tremblé.
Pas de peur. De rage.
Parce qu’on ne parle pas au loup. On ne négocie pas avec le loup. On ne dit pas au loup de se rendormir. Le loup ne reçoit pas d’ordres.
Mais elle a pleuré en lisant cette lettre. Et pas mes larmes. Les siennes. Des larmes que je ne contrôlais pas. Des larmes de gratitude. D’amour. Pour un homme qui avait fait quelque chose que personne n’avait jamais fait : me regarder en face et me dire non.
Ce soir-là, j’ai compris que quelque chose avait changé.
Elle avait un nom pour moi. Un médecin contre moi. Un traitement pour me museler. Et un homme qui m’écrivait des lettres.
Mais je suis patient. Et les lettres jaunissent. Et les traitements se diminuent. Et les hommes se lassent.
Toujours.

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