Chapitre 5
Présent : 7 h
Lundi 22 octobre.
Le réveil a sonné trois fois avant que je trouve le courage de me lever.
Trois fois. Le premier à 7 h. Le deuxième à 7 h 05. Le troisième à 7 h 10. Et chaque fois, ma main qui cherchait le bouton dans le noir, qui l’écrasait, qui repoussait le moment de cinq minutes supplémentaires. Cinq minutes de plus sous la couette. Cinq minutes de plus dans ce demi-sommeil où la vie ne demande rien.
J’avais mal dormi. Encore. Comme toutes les nuits depuis des semaines.
Des rêves étranges. Fragmentés. Lui qui partait. Moi qui courais. Mais je ne le rattrapais jamais.
Le loup noir n’était pas là ce matin. Pas vraiment. Il rôdait. Je sentais sa présence quelque part dans la poitrine — pas une crise, pas une vague, juste cette pesanteur sourde des jours gris. Le genre de matin où le monde est légèrement décoloré.
Je me suis traînée jusqu’à la douche. L’eau chaude a à peine réussi à me réveiller. Je me suis regardée dans le miroir embué. Des cernes. Des yeux fatigués. Mes cheveux bruns qui pendaient, mouillés, sans vie. Un visage que je reconnaissais à peine.
Ressaisis-toi, Chloé. C’est juste une journée de plus.
* * *
* * *
EMMA
Emma chantait dans la voiture.
Une chanson apprise à l’école. Fausse. Adorable. Avec cette conviction absolue des enfants qui ne savent pas qu’ils chantent faux et qui s’en fichent de toute façon.
— Maman, tu m’écoutes ?
— Oui, ma puce. C’est joli.
— Tu dis toujours ça.
— Parce que c’est toujours joli.
Elle avait neuf ans maintenant, dix dans un mois. Ses cheveux bruns attachés en queue de cheval. Son cartable trop lourd. Son rire cristallin.
Devant l’école, elle m’a embrassée.
— Bonne journée, maman.
— Toi aussi, ma puce.
Elle a hésité. Un pied dans la voiture, un pied dehors.
— Tu vas voir Erwan ce week-end ?
Mon cœur s’est serré.
— Je sais pas encore. On verra.
— Ok. Je t’aime.
— Moi aussi je t’aime.
Je l’ai regardée courir vers ses copines. Son cartable qui ballottait. Sa queue de cheval qui dansait.
Elle grandit tellement vite.
Un mot sur la situation, à ce stade. Parce que le lecteur qui arrive de Madère et du bonheur des premiers chapitres se demande ce qui s’est passé. Pourquoi je suis seule. Pourquoi Emma demande si je vais « voir » Erwan ce week-end, comme s’il n’habitait plus là. Comme si la maison basque aux colombages rouges n’existait plus.
Patience.
On y viendra.
Pour l’instant, c’est lundi matin. Et il y a un bureau qui m’attend.
* * *
L’OPEN SPACE
Arrivée au bureau à 9 h. Quinze minutes de retard. Encore.
David, mon chef, m’a regardée par-dessus ses lunettes.
— Ça va, Chloé ?
— Ouais, ça va. Désolée pour le retard.
— C’est pas grave. Mais t’as une mine de papier mâché.
— Merci, c’est gentil.
— Je dis ça parce que je m’inquiète.
— Je sais. Ça va. Vraiment.
Il a hoché la tête. Pas convaincu. Mais il n’a rien dit de plus. David était comme ça : présent sans insister. Le genre de chef qui voit tout et ne dit rien, sauf quand c’est nécessaire.
L’open space était comme tous les lundis. Le café réchauffé. La photocopieuse surchauffée. Les néons blancs au plafond qui donnaient cette lumière crue, désagréable, la lumière des endroits où personne ne veut vraiment être. Le cliquetis des claviers. Les téléphones. Les conversations qui se chevauchaient.
Mon bureau était au fond. Près de la fenêtre. La seule chose que j’aimais dans cet espace. Je pouvais voir dehors. Les arbres. Le ciel. Les gens qui passaient.
Libres.
Sophie est passée avec deux cafés. Sophie, ma collègue. Mon amie. Ma conscience professionnelle. Celle qui voyait trop clair.
— Tiens. T’en as besoin.
— Merci. T’es un ange.
— Je sais. Alors, quoi de neuf ?
— Rien. La routine.
— Erwan ?
J’ai haussé les épaules.
— Ça va. On attend des nouvelles pour l’appartement.
— Celui que vous avez visité ?
— Ouais. Normalement, on devrait avoir la réponse aujourd’hui ou demain.
— C’est bien. Vous allez enfin pouvoir recommencer.
— Ouais. Enfin.
Elle m’a regardée. Avec ce regard de Sophie qui perce les murs.
— T’as pas l’air emballée.
— Si, si. Je suis emballée. C’est juste… c’est compliqué en ce moment.
— C’est toujours compliqué avec lui.
— Sophie…
— Désolée. Mais c’est vrai. Depuis que je te connais, c’est toujours compliqué.
— Les relations, c’est compliqué.
— Pas à ce point-là.
Je n’ai rien répondu. Parce qu’au fond, je savais qu’elle avait raison.
* * *
L’ATTENTE
La matinée a passé lentement.
Réunion à 10 h. Appels clients. Dossiers à finaliser. Je faisais tout mécaniquement. Mon esprit était ailleurs.
Avec lui.
Est-ce qu’il pense à l’appartement ? Est-ce qu’il est excité comme moi ? Ou est-ce qu’il a peur, lui aussi ?
À 13 h, j’ai mangé un sandwich à mon bureau. Seule. Sophie m’avait proposé de déjeuner avec les autres. J’avais refusé. Je n’avais pas envie de parler. De faire semblant. De répondre aux questions polies sur ma vie.
J’avais juste envie d’être seule avec mon téléphone posé à côté de mon sandwich, face éclairée, en attente.
En attente d’une réponse pour l’appartement.
En attente d’un message de lui.
En attente, tout court. Comme depuis des semaines.
13 h 50.
13 h 55.
13 h 58.
Mon téléphone a vibré.
Un email.
L’agence immobilière.
Mon cœur a bondi. J’ai cliqué. Les mains tremblantes.
« Bonjour Mademoiselle, nous avons le plaisir de vous informer que votre dossier a été retenu pour l’appartement situé au 12 rue des Mimosas. »
J’ai relu. Encore. Les mots dansaient sur l’écran.
On avait l’appartement.
NOTRE appartement.
J’ai souri. Un grand sourire stupide. Les larmes me sont montées aux yeux.
Enfin. Enfin quelque chose qui marche.
J’ai immédiatement appelé Erwan.
Sonnerie.
Sonnerie.
Sonnerie.
Messagerie.
J’ai réessayé.
Messagerie.
J’ai envoyé un message :
« ON A L’APPART !!! Appelle-moi dès que tu peux !!! »
J’ai posé le téléphone. Regardé l’écran.
Attendu.
Cinq minutes. Rien.
Dix minutes. Rien.
Quinze minutes. Rien.
C’est bizarre. D’habitude, il répond vite.
14 h 07.
Mon téléphone a vibré.
Un email. De lui cette fois.
Objet : « Je t’aime ».
J’ai souri. Malgré le malaise qui commençait à s’installer.
Pourquoi il m’écrit « je t’aime » en objet d’email ?
J’ai cliqué.
Et le loup noir s’est réveillé.
Deux emails. Reçus à cinq minutes d’intervalle.
Le premier : votre dossier a été retenu.
Le second : je pars.
Cinq minutes. C’est le temps qu’il faut pour tout perdre.

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