Chapitre 6

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CHAPITRE 6

Les 28 mois de grâce

Après Madère, quelque chose a changé.

Pas en mal. Au contraire. Je savais, maintenant. J’avais un nom pour le loup. Un traitement. Une thérapie. Et Erwan savait aussi. Il comprenait. Il était là.

Les vingt-huit mois qui ont suivi ont été les plus beaux de ma vie.

Vingt-huit mois. Deux ans et quatre mois. De grâce. De bonheur. De construction. Notre famille recomposée fonctionnait. Les enfants grandissaient. On construisait quelque chose de solide, de vrai, de beau, et le loup dormait — pas toujours, pas complètement, mais assez pour que la lumière passe.

* * *

LE PREMIER NOËL

Notre premier Noël tous les cinq. La première fois qu’on avait les trois enfants en même temps pour les fêtes. Emma, Tom, Lucas. Chez nous. Dans notre maison basque aux colombages rouges.

Le matin du 24, on a décoré le sapin. Et je dis « décoré » mais en réalité, c’était la guerre.

Emma voulait mettre des boules roses partout. PARTOUT.

— Non, Emma. Faut varier les couleurs, disait Tom avec l’autorité de ses dix ans.

— Mais j’aime le rose !

— On sait. Mais un sapin tout rose, c’est moche.

— C’est PAS moche !

Lucas, lui, voulait mettre l’étoile au sommet. Problème : il faisait un mètre vingt.

— Papa, aide-moi !

Erwan l’a soulevé. Lucas a mis l’étoile. De travers.

— C’est parfait, a dit Erwan.

— Elle est pas droite, a dit Tom.

— Elle est parfaite comme ça.

Le sapin fini était n’importe quoi. Trop de boules roses. L’étoile de travers. Des guirlandes mal réparties. C’était le plus beau sapin du monde.

Le soir, film de Noël. Tous les cinq sur le canapé. Emma sur mes genoux. Tom et Lucas de chaque côté d’Erwan. Une grande couverture sur nous.

Emma s’est endormie. Sa tête sur mon épaule. Sa respiration douce.

J’ai regardé les garçons. Puis Erwan.

C’est ça, une vraie famille.

Erwan m’a regardée. Comme s’il lisait dans mes pensées. Il a articulé silencieusement : « Je t’aime. »

J’ai articulé en retour : « Moi aussi. »

* * *

L’ANNIVERSAIRE D’EMMA

En mars, Emma a eu huit ans. Et on a fait les choses en grand.

Des ballons partout dans le jardin. Une table décorée. Un gâteau licorne que j’avais passé trois heures à faire — trois heures de crème, de colorant alimentaire, de glaçage raté et de « merde » murmurés entre les dents. Mais il était beau. Vraiment beau. Enfin, à peu près.

Emma était radieuse. Robe rose. Diadème de princesse. Ses copines partout. Tom et Lucas au foot avec les garçons. Erwan qui arbitrait en inventant des règles pour que tout le monde gagne.

Elle est venue me voir. Au milieu de la fête.

— Maman, c’est le plus beau jour de ma vie.

Mon cœur a fondu. A littéralement fondu. S’il y a une phrase qui justifie tout — les nuits blanches, les divorces, les pleurs, les doutes, le loup noir — c’est celle-là. Cinq mots d’une petite fille de huit ans en robe de princesse.

— Merci pour la fête. Et pour le gâteau. Et pour tout.

— De rien, ma puce. Je t’aime.

— Moi aussi je t’aime. On peut refaire une fête pour mes 9 ans ?

— Évidemment.

— Et pour mes 10 ans ?

— Et pour tes 10 ans.

— Et pour mes 11, 12, 13…

— Emma, on fera des fêtes pour tous tes anniversaires. Promis.

Satisfaite.

* * *

LE LOUP ET LES TESTS

Mais le loup ne dormait pas toujours.

Il se réveillait encore. Moins souvent, grâce au traitement. Moins violemment. Mais il était là. Patient. En embuscade.

Et quand il se réveillait, je testais Erwan. Inconsciemment. Involontairement. Mais je le testais quand même.

Le loup prenait ma voix et posait les questions :

— Tu m’aimes encore ?

— Oui, Chloé. Je t’aime.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— T’es sûr ?

Film sur pause. Il se tournait vers moi. Ses yeux noisette droit dans les miens.

— Chloé. Regarde-moi. Je t’aime. Tous les jours. Même les jours difficiles. Même quand tu doutes. Ok ?

— Ok.

— Arrête de douter de nous.

— Je sais. Désolée. C’est plus fort que moi.

— Je sais. Mais je suis là. Toujours.

Et le loup se rendormait. Pour un temps.

D’autres fois, c’était pire. Je devenais cassante. Pour rien. Pour des conneries. Il oubliait de sortir les poubelles, je m’énervais. Il rangeait mal la vaisselle, remarque acide. Il rentrait tard d’un événement — un mariage qu’il organisait, son boulot, il m’avait prévenue — je le recevais froidement.

Ce n’était pas moi. C’était le loup. Mais c’est difficile à expliquer à quelqu’un qui reçoit la morsure.

* * *

« J’EN AI MARRE »

Un samedi après-midi. Au supermarché. J’étais de mauvaise humeur. Sans raison.

— On prend quoi pour ce soir ?

— Je sais pas. Ce que tu veux.

— Des pâtes ?

— Si tu veux.

— Ou du poisson ?

— Comme tu préfères.

— Chloé, aide-moi. Choisis.

— J’ai dit ce que tu veux.

Il a soufflé. Agacé.

— Ok. Des pâtes alors.

— Si c’est ce que tu veux.

— C’est pas ce que JE veux. C’est ce que NOUS voulons. Mais là, t’es dans ton monde. Alors je choisis.

Courses en silence. Voiture en silence. Et puis il a dit :

— J’en ai marre.

Trois mots. Comme trois coups.

— De quoi ?

— De tes tests. De tes humeurs. De devoir toujours te rassurer. De toujours marcher sur des œufs.

Mon cœur s’est serré. Les larmes sont montées.

— Désolée.

— Je t’aime. Vraiment. Mais des fois, c’est épuisant.

— Je sais.

— Je sais que c’est le loup. Que c’est pas vraiment toi. Mais quand même. Ça use.

— T’en as marre de moi ?

— Non. J’en ai marre de la situation. Pas de toi. Jamais de toi.

On est rentrés. On a cuisiné en silence. Puis on a parlé. Vraiment parlé.

— Continue ton traitement. Continue ta thérapie. Et essaie de me faire confiance. Vraiment confiance.

— Ok. Je vais essayer.

— C’est tout ce que je te demande.

Il m’a prise dans ses bras.

— On est une équipe, Chloé. On oublie pas.

— Non. On oublie pas.

Après cette dispute, j’ai fait plus attention. À reconnaître le loup avant qu’il ne parle. À dire à Erwan : il bouge. Avant qu’il ne morde.

Et lui, il restait patient. Courageux pour nous deux. Toujours.

* * *

LE PROJET

Neuf mois après Madère, un soir. Canapé. Enfants endormis.

— J’ai une idée.

— Quoi ?

— Me mettre à mon compte. Dans l’événementiel. Créer mon entreprise. Faire les choses à ma façon.

Ses yeux brillaient. Ses yeux noisette qui pétillaient comme au premier matin sur la plage. Quand Erwan avait un rêve, ça se voyait dans ses yeux. Tout son visage s’éclairait.

— C’est génial !

— Tu trouves ?

— Complètement ! T’es doué. T’as de l’expérience. Tu vas cartonner.

— Mais ça va être risqué. Financièrement. Au début, je vais gagner moins. Peut-être rien pendant des mois.

— On gérera.

— T’es sûre ?

— Complètement sûre. On est une équipe. Fonce.

Il m’a serrée fort.

— Merci. Ça veut dire beaucoup.

Il s’est lancé. Le soir. Les week-ends. Les congés. Clients. Devis. Site web. Premier mariage en juin. Il était heureux. Fatigué, stressé, mais heureux. Et moi, j’étais fière.

Je ne savais pas encore que ce projet allait nous coûter notre mariage.

* * *

ANNECY

Un an et demi après notre rencontre, Erwan m’a proposé quelque chose.

— Je voudrais te présenter ma mère. À Annecy. On pourrait y passer une semaine. Toi, moi, les enfants. Tu verras où j’ai grandi.

Annecy. Ses montagnes. Son lac. Sa mère.

Je savais que c’était important pour lui. Il parlait peu de sa mère — quelques mots par-ci par-là, toujours avec ce sourire un peu serré qui disait : c’est compliqué. « Elle a du mal à me laisser partir », c’est ce qu’il m’avait écrit sur Tinder. Et depuis, le sujet restait en surface. Toujours effleuré. Jamais creusé.

— Ok. Allons-y.

* * *

Annecy était magnifique. Il n’y a pas d’autre mot.

Le lac, d’abord. Turquoise. Immobile. Encadré de montagnes qui plongeaient dans l’eau comme des géants endormis. On l’a vu pour la première fois depuis la voiture, au détour d’un virage, et j’ai littéralement cessé de respirer.

— Putain, Erwan.

— Ouais. Je sais.

— T’as grandi LÀ ?

— Ouais.

— Et t’es parti ?

— Ouais.

— T’es fou.

Il a ri. Mais j’ai vu quelque chose passer dans ses yeux noisette. Quelque chose de doux et de triste en même temps. La nostalgie de celui qui a quitté un paradis et qui ne sait plus pourquoi.

On a passé la semaine à explorer. La vieille ville et ses canaux, les ruelles colorées, les ponts. Le Semnoz où Erwan faisait du vélo gamin. Le col de la Forclaz d’où l’on voit le lac entier, étendu comme une pierre précieuse dans son écrin de montagnes. Talloires et sa baie secrète. Le Roc de Chère et ses sentiers qui surplombent l’eau.

Les enfants étaient fous de joie. Tom et Lucas retrouvaient leurs repères — la boulangerie où ils prenaient des croissants le dimanche, le parc où ils jouaient au foot avec leurs cousins. Emma, elle, découvrait tout avec des yeux ronds.

— Maman, y’a des MONTAGNES !

— Oui, ma puce.

— Des VRAIES montagnes ! Avec de la neige dessus !

— Oui. Des vraies.

— On peut habiter ici ?

J’ai ri. Erwan aussi. Mais son rire avait quelque chose d’étrange. Un rire qui n’en était pas tout à fait un.

* * *

SA MÈRE

Et puis il y a eu la mère.

On l’a rencontrée le deuxième jour. Chez elle. Un appartement propre, ordonné, silencieux. Tout était à sa place. Les coussins alignés. Les photos de famille sur le buffet — Erwan enfant, Erwan ado, Erwan partout. Pas de photo de son ex-femme. Pas de photo de moi.

Elle m’a accueillie avec un sourire.

Poli.

Pas chaleureux. Poli.

— Bonjour, Chloé. Erwan m’a beaucoup parlé de vous.

— Bonjour. Moi aussi. Ravie de vous rencontrer.

— Entrez. J’ai préparé un café.

On s’est assis dans le salon. Les enfants jouaient dehors. Et pendant une heure, on a échangé des banalités. Le voyage. Le temps. Le boulot. Mon travail dans l’immobilier. Sa retraite à elle.

Elle posait des questions. Beaucoup de questions. Sur moi, sur Emma, sur mon divorce, sur ma vie au Pays Basque. Des questions précises, méthodiques, avec un sourire permanent qui ne montait jamais jusqu’aux yeux.

J’avais l’impression de passer un entretien d’embauche.

Erwan était différent avec elle. Plus discret. Plus doux. Plus… petit ? C’est le mot qui m’est venu. Cet homme de trente-quatre ans, un mètre quatre-vingt-deux de sourire et de charisme, devenait un garçon sage dans le salon de sa mère. Il ne la contredisait pas. Ne plaisantait pas comme d’habitude. Rangeait sa tasse de café immédiatement après avoir bu.

J’ai noté. Sans comprendre. Pas encore.

En repartant, dans la voiture, je lui ai demandé :

— Alors ? Comment tu trouves que ça s’est passé ?

— Bien. Vraiment bien.

— Elle m’a trouvée comment, tu crois ?

— Elle t’a adorée.

J’ai hoqueté.

— Adorée ? Elle m’a à peine souri.

— C’est sa façon à elle. Elle est comme ça. Réservée. Mais elle t’a trouvée bien. Elle me l’a dit quand t’étais aux toilettes.

— Ah bon ?

— Oui. Elle a dit : « Elle a l’air gentille. »

Gentille. Pas brillante. Pas drôle. Pas parfaite pour son fils. Gentille.

J’ai laissé couler. On était en vacances. Les montagnes étaient belles. Les enfants heureux. Ce n’était pas le moment de creuser.

Mais quelque chose s’est installé ce jour-là. Un léger malaise. Une sensation diffuse. Comme un bruit de fond qu’on n’entend pas vraiment mais qui empêche de dormir.

* * *

Le reste de la semaine a été beau. On a pris le bateau sur le lac. On a mangé des glaces sur le Pont des Amours — le nom ne s’invente pas. On a randonné jusqu’à des cascades cachées. Erwan me montrait tout. Son école. Le terrain de foot de son adolescence. Le restaurant où il avait fêté ses dix-huit ans.

Il était heureux de me montrer d’où il venait. Et moi, j’étais heureuse de voir. De comprendre. De découvrir les racines de l’homme que j’aimais.

Mais sa mère. Ce sourire qui ne montait pas aux yeux. Cette façon de poser des questions comme on pose des pièges.

J’aurais dû écouter ce malaise.

* * *

De retour au Pays Basque, la vie a repris. Erwan s’est lancé dans son projet d’entreprise. Les mois ont passé.

Et pour nos deux ans, il m’a proposé le Canada.

— Les Rocheuses. Dix jours. Juste toi et moi.

Mon cœur a bondi. Comme au premier jour. Comme sur la plage. Comme toujours avec lui.

— Mille fois oui.

— T’as même pas demandé le prix.

— Je m’en fiche du prix. Mille fois oui.

Vingt-huit mois de grâce. Trois enfants qui grandissaient. Un loup qui dormait plus qu’il ne mordait. Un homme qui restait malgré tout. Et une mère, à Annecy, qui souriait sans sourire.

Au bout de ces vingt-huit mois, une montagne au Canada où tout allait basculer. Pas vers le bas cette fois. Vers le haut. Tout en haut.

Mais les sommets, c’est là d’où l’on tombe le plus loin.

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