Chapitre 8

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CHAPITRE 8

Présent : 14 h 07

Lundi 22 octobre.

J’ai cliqué.

« Chloé,

Je suis sur la route. Je retourne à Annecy.

Je sais que je t’avais dit qu’on en reparlerait. Que je te préviendrais. Mais je ne pouvais plus attendre. Je ne pouvais plus rester.

Je t’aime. Vraiment. Plus que tout. Et c’est pour ça que je fais ça.

Ce n’est pas à cause de nous. Ce n’est pas parce que je ne t’aime plus. C’est juste que je ne peux plus rester dans le Sud. J’étouffe ici. Je suis malheureux. Et je ne veux pas te tirer vers le bas avec moi.

J’ai besoin de mes montagnes. De ma famille. De me reconstruire.

Je sais que tu vas être en colère. Que tu vas vouloir m’appeler. Me crier dessus. Et tu as raison.

Mais je ne peux pas te parler maintenant. J’ai besoin de temps. De distance.

Alors je t’ai bloquée. Sur le téléphone. Sur les réseaux. Partout.

Pas parce que je ne veux plus de toi. Mais parce que j’ai besoin que tu acceptes cette nouvelle. Que tu digères. Sans me contacter toutes les cinq minutes.

On pourra se parler par mail. Juste par mail. Le temps que tu acceptes.

Je sais que c’est égoïste. Je sais que c’est lâche. Mais c’est tout ce que je peux faire.

Je t’aime, Chloé. Et je t’aimerai toujours.

Mais là, j’ai besoin de me sauver moi-même.

Erwan »

Mon cœur s’est arrêté.

Littéralement arrêté pendant une fraction de seconde.

Puis il s’est remis à battre. Fort. Trop fort. Comme s’il voulait sortir de ma poitrine.

J’ai relu.

Encore.

Encore.

C’est pas vrai. C’est pas possible.

Mes mains tremblaient. Mon téléphone a glissé. Je l’ai rattrapé.

J’ai essayé de respirer. Impossible. L’air ne passait plus. Ma gorge s’était serrée.

Mes yeux se sont embués. Tout est devenu flou.

* * *

Deux emails.

Reçus à cinq minutes d’intervalle.

Le premier : votre dossier a été retenu pour l’appartement.

Le second : je suis sur la route. Je retourne à Annecy.

Un appartement pour nous.

Un homme qui partait.

J’ai essayé de l’appeler. Mes doigts tremblaient sur l’écran.

Tonalité.

Tonalité.

Tonalité.

« Le numéro que vous avez composé n’est plus attribuable. »

Bloquée.

WhatsApp. Une seule coche. Bloquée.

Instagram. Profil introuvable. Bloquée.

Facebook. Néant. Bloquée.

Partout.

Bloquée partout.

Effacée de sa vie en un clic.

* * *

Mes jambes ont lâché.

D’un coup. Sans prévenir.

Je me suis retrouvée par terre. Sur le sol froid de l’open space. Le lino gris sous mes genoux. Mes mains à plat sur le sol.

Mon corps a basculé en avant. Je me suis recroquevillée.

Et là, ça a explosé.

Un cri.

Venu d’un endroit profond que je ne connaissais pas. Un endroit enfoui. Primitif.

Un cri animal. De douleur. De rage. De désespoir.

Un cri qui n’avait pas de mots. Juste un son. Brut. Déchirant.

Je hurlais. Sans pouvoir m’arrêter.

Autour de moi, les bruits du bureau se sont arrêtés. Les claviers. Les téléphones. Les conversations. Tout s’est figé.

Et puis les voix. Affolées.

— Chloé ?!

— Qu’est-ce qui se passe ?!

— Mon Dieu, Chloé !

Sophie s’est agenouillée à côté de moi. Ses mains sur mes épaules.

— Chloé ! Qu’est-ce qui se passe ?! Parle-moi !

Je ne pouvais pas parler. Je ne pouvais que hurler. Des sanglots convulsifs. De la morve. Des larmes. Le sol froid sous mes genoux. Les néons au plafond. Les visages penchés. Tout flou.

David est arrivé. Il a fait reculer les collègues.

— Laissez-lui de l’espace. Sophie, reste avec elle. Les autres, retournez à vos postes.

Sophie m’a prise dans ses bras. Sur le sol. Dans l’open space. Devant tout le monde.

— Respire, Chloé. Respire. Je suis là.

Mais je ne pouvais pas respirer.

Mes poumons refusaient.

Mon corps refusait.

Sophie a vu le téléphone. Par terre. À côté de moi. L’écran encore allumé. L’email ouvert.

Elle a lu.

Je l’ai vue lire.

Son visage a changé.

— Oh non. Non non non.

Elle m’a serrée plus fort.

— Fils de pute.

C’est la seule chose qu’elle a dite.

Et c’était la bonne chose à dire.

* * *

David m’a fait asseoir dans son bureau. Porte fermée. Les stores baissés. Un verre d’eau. Des mouchoirs.

— Prends le temps qu’il te faut. Tu rentres chez toi quand tu veux. Et demain aussi, si t’en as besoin.

Il est sorti. Sophie est restée.

J’ai pleuré. Longtemps. Sans m’arrêter.

Le loup noir ne s’était pas réveillé.

Le loup noir était DEVENU moi.

Il n’y avait plus de différence. Plus de barrière. Plus de « c’est le loup qui parle, pas moi ». C’était moi et lui et la douleur et le sol froid et l’email et ses mots et cette phrase : « J’ai besoin de me sauver moi-même. »

Et sa voix. Dans ma tête. Calme. Presque douce. La voix qu’il prend quand il sait qu’il a gagné.

Je t’avais bien dit qu’il partirait.

Personne ne peut rester avec toi.

Il en a eu marre de toi. Comme les autres. Comme tous les autres.

Il n’y a que toi et moi, Chloé. Pour toujours.

Et moi ? Qui va me sauver, moi ?

Sophie m’a ramenée chez moi. En voiture. Je ne pouvais pas conduire. Je ne pouvais rien faire.

Elle m’a mise sur le canapé. M’a fait du thé. A appelé Léa.

Léa est arrivée en vingt minutes.

Elle a lu l’email. Son visage est devenu blanc. Puis rouge.

— Je vais le tuer.

— Léa…

— Non. Sérieusement. Je vais le tuer. Il t’a bloquée ? BLOQUÉE ? Ce lâche. Ce putain de lâche.

Sophie et Léa de chaque côté de moi sur le canapé. Mes deux remparts. Mes deux piliers.

Mais rien ne tenait. Tout s’effondrait.

— Emma. Il faut que j’aille chercher Emma. À 16 h 30.

J’ai regardé l’heure. 15 h 12.

Dans une heure et dix-huit minutes, ma fille allait sortir de l’école. Et il allait falloir sourire. Faire semblant. Être maman.

— J’y vais, a dit Léa. Je vais la chercher. Je la ramène ici.

— Non. C’est moi. C’est ma fille. J’y vais.

— Chloé…

— J’y vais.

Et j’y suis allée.

J’ai lavé mon visage. Mis des gouttes dans mes yeux rouges. Respiré un grand coup. Mis mes lunettes de soleil.

Et je suis allée chercher ma fille à l’école.

Dans la voiture, elle a chanté.

Fausse. Adorable. Comme ce matin.

— Maman, ça va ?

— Oui, ma puce.

— T’as pleuré ?

Mon cœur.

— Non. J’ai juste les yeux fatigués.

— Ah ok. On mange quoi ce soir ?

— Des pâtes.

— Cool.

Des pâtes.

Le monde s’effondrait et on allait manger des pâtes.

Ce soir-là, j’ai couché Emma. Je lui ai lu une histoire. Je l’ai embrassée. J’ai fermé la porte de sa chambre.

Et je me suis effondrée dans le couloir.

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