Chapitre 9
ÉVIDENCE
Deux mois après le Canada, Erwan a quitté son CDI.
Il a appelé sa boîte « Évidence ». Classe. Lumineux. Le genre de nom qui promet des mariages parfaits et des soirées inoubliables.
— Je vais cibler les mariages haut de gamme. Les événements d’entreprise. Je connais plein de monde dans le milieu. Ça va marcher.
Ses yeux brillaient. Sa voix vibrait d’une énergie que je lui avais rarement vue — différente de l’énergie de l’amour, plus dure, plus volontaire. L’énergie d’un homme qui veut construire quelque chose à son nom.
— Je te fais confiance et je crois en toi.
Et c’était vrai. Il était doué. Reconnu. Apprécié. Pourquoi ça ne marcherait pas ?
Les premiers mois, il était à fond. Il démarchait. Envoyait des devis. Rencontrait des clients potentiels. Il rentrait le soir fatigué mais vivant, avec des histoires de rendez-vous, de projets, de « tu vas voir, celui-là c’est le bon ».
Mais au bout de trois mois, pas un contrat signé.
Les clients disaient tous la même chose : « C’est trop cher. » « On va réfléchir. » « On vous rappelle. »
Personne ne rappelait.
Et les économies fondaient. Mois après mois. 3 000 euros. Puis 2 500. Puis 2 000.
Pour Erwan, la sécurité financière, c’était fondamental. Il avait vu ses parents galérer. Se priver. Stresser pour les factures. Et là, il regardait son compte bancaire se vider et il ne pouvait rien faire.
Ça le rendait fou.
* * *
L’ABSENCE
J’ai commencé à voir Erwan changer.
Plus tendu. Plus soucieux. Plus distant. Le soir, il restait scotché à son téléphone. Même quand on mangeait. Même sur le canapé. Même en promenade avec les enfants.
— Erwan, pose ton téléphone.
— Attends, je finis un truc.
— T’as dit ça il y a une heure.
— Je sais. Désolé.
Mais il ne posait pas son téléphone.
Au lit, il s’allongeait, me tournait le dos et s’endormait sans un mot. Sans un baiser. Sans un « je t’aime ».
— Bonne nuit, je disais dans le vide.
Rien.
Et le pire : il n’avait plus le temps pour le loup.
Avant, quand la bête se réveillait, Erwan était là. Il me prenait dans ses bras. Il me rassurait. Il écrivait des lettres à mes démons.
Maintenant :
— Erwan ? Je ne me sens pas bien.
— Prends ton traitement.
— Je l’ai déjà pris.
— Alors ça va passer.
— Mais là, maintenant, je me sens vraiment mal.
Soupir. Ordinateur fermé. Agacé.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
— Juste… être là. Me rassurer.
— Chloé, j’ai pas le temps. J’ai du boulot.
— Cinq minutes. S’il te plaît.
— J’ai pas cinq minutes.
Je suis allée pleurer dans la chambre. Seule. Le loup noir allongé à côté de moi sur le lit. Et personne pour lui dire de se taire.
Un soir, j’ai essayé de le toucher. De l’embrasser. Ma main sur son torse.
— Pas ce soir, Chloé.
— Ça fait deux semaines.
— Je suis crevé.
— T’es toujours crevé.
— Parce que je bosse comme un dingue.
— Et moi, alors ? On existe aussi.
Soupir. Il s’est retourné. Fin de la discussion.
Je suis restée allongée. Les larmes aux yeux. Seule. Invisible.
* * *
LA CHUTE
Les disputes sont devenues quotidiennes. Pour tout. Pour rien.
La vaisselle. Les courses. Les enfants trop bruyants.
— Tu peux leur dire de baisser le son ? J’essaie de bosser.
— Ils jouent. C’est normal.
— T’es toujours en train de bosser.
— Parce que j’ai pas le choix.
— T’avais le choix de pas démissionner.
Silence. Glacial.
Emma me demandait :
— Pourquoi Erwan il est tout le temps fâché ?
— Il est pas fâché, ma puce. Il est stressé par son travail.
— Il t’aime plus ?
Mon cœur. Brisé.
* * *
LE PC
Et puis il y a eu cette soirée-là.
Je ne suis pas fière de ce que je vais raconter. Mais ce livre, c’est la vérité. Toute la vérité. Y compris les moments où je suis devenue quelqu’un que je ne reconnaissais pas.
C’était un soir. Les enfants dormaient. Erwan était sur son PC. Encore. Comme tous les soirs. Comme tous les soirs depuis des mois. Sa tête baissée dans la lumière de l’écran. Ses doigts sur le clavier. Son monde à lui, fermé, imperméable, où je n’existais plus.
Le loup noir ne dormait plus depuis des jours. Il ne rôdait même plus. Il était dehors. En pleine lumière. Installé. Il avait pris toute la place et il soufflait son haleine froide sur chacune de mes pensées.
— Erwan. Pose ce PC. S’il te plaît.
— Deux minutes.
— Tu dis toujours deux minutes.
— Parce que j’ai toujours un truc à finir.
— Et moi ? Moi, je suis quand un de tes « trucs à finir » ?
Il n’a pas répondu. Ses yeux sur l’écran.
Quelque chose a cassé en moi. Pas craqué. Pas fêlé. Cassé. Net.
J’ai attrapé le PC. D’un geste. Brutal. Arraché de ses mains. Le câble qui a sauté.
— QU’EST-CE QUE TU FAIS ?!
Je me suis levée. Le PC dans les mains. Je suis allée vers les escaliers.
— TU VEUX TON PC ? IL EST LÀ, TON PC ! IL COMPTE PLUS QUE MOI, ALORS PRENDS-LE !
Je l’ai levé au-dessus de ma tête. Prête à le lancer. Mes bras tremblaient. Mes yeux brûlaient. Ma voix n’était plus ma voix. C’était le loup qui hurlait par ma bouche.
Erwan s’est levé d’un bond. En deux pas, il était sur moi.
Ses mains sur mes poignets. Mon dos contre le mur. Fort. Son corps contre le mien. Son visage à trois centimètres du mien.
Ses yeux. Je n’avais jamais vu cette expression. De la colère, oui. Mais autre chose aussi. De la peur. De la douleur. Et cette tension dans ses mâchoires serrées, dans ses bras qui tremblaient — il se retenait. De toutes ses forces, il se retenait.
— Lâche. Le. PC.
Sa voix. Basse. Contrôlée. Chaque mot pesé. Parce que s’il lâchait le contrôle de sa voix, le reste suivrait.
Mes doigts se sont ouverts. Le PC est tombé entre nous. Sur la moquette. Intact.
On est restés là. Plaqués contre le mur. À se regarder. À bout de souffle. À bout de tout.
Et je l’ai vu. Dans ses yeux. Le même gouffre que le mien. Le même épuisement. La même terreur de ce qu’on était en train de devenir.
Sa prise s’est relâchée. Ses mains ont glissé le long de mes bras. Et on est tombés dans les bras l’un de l’autre.
Comme deux naufragés.
On a pleuré. Ensemble. Debout dans le couloir. Le PC par terre entre nos pieds. Les enfants qui dormaient derrière les portes fermées.
— Pardon, j’ai murmuré.
— Tu m’as fait peur. Qu’est ce qu’il t’a pris ?
— Je ne sais pas, j’ai pété un câble… Toi aussi tu m’as fait peur.
— Je n’avais pas d’autre choix. Tes yeux sont devenus tellement noirs, il n’y avait plus du tout de bleu. Je savais que tu n’étais plus là.
— Je suis désolée…
On s’est couchés. Enlacés. Pour la première fois depuis des semaines, il m’a tenu dans ses bras toute la nuit.
Mais on savait tous les deux que la bouée prenait l’eau.

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