1 (Comme toujours)

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Comme toujours, il fallait tirer fort sur la poignée gelée de la portière, pénétrer dans l'habitacle tout poussiéreux, s'asseoir dans l'odeur des graines de tournesol, faire tourner la clé dans le contact, frotter ses yeux, claquer derrière soi. Comme toujours démarrer, comme toujours attraper d'un coup de main distrait la liste des adresses à visiter, connue par cœur, réviser le grand tour, ne pas cogner le coin arrière de la camionnette jaune sur le muret à droite du bureau de poste, commencer la boucle. Et son corps se tortillait désormais avant même d'atteindre tout à fait les brinquebalements familiers de tel virage caillouteux, ses bras tiraient tout seuls sur le volant légèrement collant, elle souriait d'entendre la vitre couiner tous les deux centimètres lorsqu'elle l'ouvrait. Tout était toujours pareil. Tout, sauf le ciel ! Comme toujours à la fin de l'automne, il y avait le lever du soleil et ses couleurs outrancières ; des couleurs qui, elles, n'étaient jamais tout à fait les mêmes. Véra passait le trajet à guetter les replis des nuages, les écoulements de rouge, les violets timides qui s'estompaient à l'horizon, les aplats blancs encadrés par les lignes des fils électriques qui couraient sur le côté. Alors même s'il fallait, tous les jours, arrêter la camionnette aux mêmes endroits, jeter le même courrier ennuyeux, dans les mêmes boîtes aux lettres grises, Véra ne s'ennuyait pas. Après tout, il y avait toujours quelque chose à remarquer. Parfois, elle s'autorisait un petit détour pour sentir battre son cœur, quand, enfin, derrière un virage, apparaissait un petit bois qu'elle n'avait jamais vu, une teinte de mousse qu'elle ne connaissait pas, un rocher à la forme bizarre, un village décrépi au nom inconnu.

Il n'y avait donc, dans la tournée du courrier, tant redoutée par ses collègues plus âgées, rien qui tourmentait ou ennuyait particulièrement Véra. La seule chose qu'elle regrettait, c'était de ne pas pouvoir s'arrêter pour s'enfoncer dans les bocages, au hasard, et trouver une rivière sauvage et limpide où se baigner complètement nue, où voir se dissoudre le sel des pipas qui semblait lui coller à la peau. Parfois, elle se prenait à rêvasser, à s'imaginer rompre la boucle éternelle. Rouler jusqu'à ce que la petite aiguille indiquant le niveau d'essence tremblote tout à gauche. Partir droit devant, jeter toutes les fiches par la fenêtre, ou gribouiller partout dessus, que tout soit illisible. Devant les virages interdits, elle se demandait ce qu'il y avait à l'autre bout, quelle vie elle pourrait mener, si elle décidait de tourner là, si elle entrait dans le premier bar-tabac venu, voire même dans la première gare, pour prendre un billet au hasard. Aller dans la grande ville, peindre les passants, s'étourdir de formes. En rêver simplement l'agitait, elle se grattait la tempe du bout de l'index comme pour attraper sous l'ongle ces images idiotes, ces clichés enfantins. Après tout, elle se moquait bien de la grande ville et de la gloire. Elle aurait seulement voulu qu'on la laisse marcher sur la pointe des pieds sans la regarder, sans rien lui demander. Pour Véra, ce qui était difficile, c'était surtout de rentrer au bureau de poste. Elle éteignait le moteur et, étourdie par le silence soudain, elle sautait de son siège et enchaînait trois premiers pas mal assurés. Le ciel était comme toujours plus terne à ce moment-là, tout immobile, le village morne. C'était toujours à ce moment-là que la répétition frappait Véra. Le goudron irrégulier, la bosse devant la rampe, le fil électrique qui faisait comme un sourire bancal sous les deux fenêtres du bâtiment, la porte vitrée, les bouffées salées qui se dégageaient de ses mouvements à chaque pas. Comme toujours, tout à coup, elle avait envie de courir dans la direction opposée, de remonter dans la camionnette, et de mettre les rêveries à exécution. Son cœur battait : jusqu'à l'instant où elle posait sa main sur la porte du bureau, la fuite paraissait possible. Elle aurait pu se retourner. Partir. Mais, comme toujours, elle poussait la porte, et il y avait le carrelage et Sylvie au bout du carrelage et Karine déjà ébouriffée, débordée, toujours débordée, alors que tout le monde savait qu'il n'y avait plus grand-chose à faire, à part trier le courrier déjà trié et attendre l'arrivée des premiers usagers, et rien qu'en pensant au mot « usager », Véra avait envie de vomir...

Quand les après-midi étaient longues et que Sylvie, à l'accueil, s'assoupissait en rêvant de forêt, quand le ventilateur vrombissait, remuait l'air rempli de poussière et agitait doucement le coin déchiré de l'emballage d'un bloc de feuilles blanches, et que par la fenêtre entrait le parfum légèrement répugnant des miettes cuites mille fois dans les fours de la boulangerie d'à côté, Véra s'amusait à plonger les mains dans les caisses remplies de lettres bien triées et à les retourner comme une pâte à brioche bien levée. Elle les triait de nouveau une à une, souriait quand d'une enveloppe agitée trop vite s'exhalait un nuage de roses, fronçait les sourcils devant l'amas de papier beaucoup trop pâle qui lui brûlait les yeux.

La plupart du temps, elle attendait que Sylvie se réveille, qu'elle lui ordonne d'aller trier ceci, ou cela, d'aller répondre à tel usager, de s'occuper des colis. Elle aimait la regarder dormir. Elle observait les replis de son menton contre son pouce à la manucure violet foncé, assortie avec ses lourdes boucles d'oreille en forme de grosses marguerites. Elle portait toujours les mêmes lunettes fantaisistes : larges cadres mauve, attachés à cette petite chaînette ornée de toutes petites perles multicolores qui faisait le tour de son cou et qui s'agrippait parfois à ses cardigans tricotés pour la mettre en rogne. Véra avait un carnet rempli de croquis de Sylvie endormie, qu'elle cachait spécifiquement dans le premier tiroir de son bureau, parce que Sylvie avait horreur du chiffre un et n'ouvrait jamais les tiroirs qui portaient ce numéro.

Quand elle entendait la respiration sifflante de la quadragénaire se calmer et que la clochette de la porte d'entrée n'avait pas résonné depuis un moment, Véra ouvrait le tiroir, sortait son carnet et le critérium qui y était accroché par un élastique mal rafistolé, et s'amusait à dessiner Sylvie, ce visage toujours appuyé sur cette main légèrement potelée, cette chaîne d'or, ce cou plein de plis et d'ombres bizarres où elle croyait parfois voir remuer, à chaque respiration, de petits vers.

De quoi rêvait-elle ? Quelles courses folles, quelles aventures pouvaient bien occuper cet esprit ? Elle qui depuis vingt ans déjà contemplait chaque jour les mêmes murs jaunis aux affiches remplies de tarifs, les éclats immuables sur le carrelage blanc, les mêmes séries de placards. Ses seuls voyages, c'était les paysages peints sur les timbres qu'elle approchait beaucoup trop près de ses yeux comme pour entrer dans l'image, quand elle se croyait seule, ou bien les morceaux qui passaient sur Radio classique le soir, quand elle rentrait dans son petit appartement Place de l'Escapade, ou encore les histoires fantasques que lui racontait sa nièce, Anna.

En tout cas, sous ses paupières fermées mais tressaillantes, Véra était sûre qu'il y avait de la lumière venue d'Eldorado. Elle guettait, croquait chaque détail, et puis, quand la main de Sylvie retombait, Véra bondissait, cachait le carnet et s'empressait d'afficher un air préoccupé face aux caisses remplies de courrier. Elle soufflait un bon coup : sans s'en rendre compte, elle retenait sa respiration lorsqu'elle dessinait Sylvie.

Elle savait pourtant que c'était un jeu dangereux. Il fallait faire attention à ne pas être trop silencieuse. Sylvie ne dormait jamais mieux qu'au milieu de la drôle de symphonie qui résonnait dans le bureau de poste au milieu de l'après-midi : entre les sonneries intempestives du téléphone et la lente rumeur du ventilateur, les éclats de rires assourdis de la radio au volume si faible que l'on ne distinguait rien d'autre, sur fond de frottement de papier sur papier.

Sylvie dormait, dormait, pourquoi donc dormait-elle autant, et elle dormait aussi ce mardi après-midi où Véra, en ouvrant son carnet pour la dessiner, se rendit compte qu'elle avait atteint la dernière page. Elle profita d'un coin encore vierge pour gribouiller la forme étrange du nœud qui s'était formé ce jour-là sur la chaîne des lunettes de Sylvie, car une perle bleue s'était entortillée contre une perle rouge au point de projeter, sur la peau toute proche, un éclat lilas.

Désemparée, Véra ferma son carnet, scruta le visage de la cheffe, balaya la pièce du regard. Toujours personne. Toujours rien à faire. Elle déposa son carnet sur la table, tant pis pour le numéro un, attrapa sa boîte de crayons de couleurs, sous le comptoir. Le couvercle cliqueta, sans troubler la berceuse bizarre de Sylvie qui ne tiqua même pas. Véra sortit les crayons de couleur un à un de leur boîte, les tailla soigneusement en laissant les petits copeaux de bois se déposer sur le bureau comme des feuilles mortes. Elle attrapa une enveloppe dans la boîte la plus proche, et commença à colorier dessus. Les enveloppes passèrent une à une sous ses doigts.

Sylvie dormait. Le téléphone sonnait. Le ventilateur ronflait. Et Véra couvrit une enveloppe sur deux de paysages imaginaires, de chimères étrangères formées de corps de libellule ou de paon et d'ailes de papillons aux folles couleurs. Elle y ajouta des mots au hasard, de quoi semer le doute, et sourit de ses petites inventions comme si elles suffisaient à rompre la monotonie des mardis.

Et qu'il soit mardi ou jeudi, Véra rentrait à pieds vers son petit appartement du premier et dernier étage d'une des maisons du village. Tant qu'il ne pleuvait pas, elle faisait un détour du côté de la rivière, parce qu'elle espérait toujours y croiser Anna ou Myriam. Il y a quelques années, elles y étaient presque tous les jours, par hasard. Le rituel d'amitié s'était étiolé au fil des obligations et des horaires de travail, au fil de la lassitude aussi. Alors souvent, jusqu'à la tombée de la nuit, assise sur un tronc d'arbre jeté en travers du cours d'eau, Véra noyait les heures en regardant la rivière s'enfuir sous ses pieds. Elle guettait les sons, datait le passage des saisons dans des signes minuscules, croquait toujours le même paysage sur son carnet. Enfin, quand il était bien sûr que personne ne viendrait, elle rentrait. Elle écoutait en souriant la porte de la maison qui poussait toujours la même note un peu pathétique, et il lui arrivait parfois de rester là sur le seuil, à ouvrir et à fermer la porte pour entendre plusieurs fois de suite cette note ridicule.

Elle soupirait, se faufilait, fermait la porte à double tour, se débarrassait de sa sacoche, ouvrait la fenêtre pour chasser l'odeur d'humidité permanente qui voguait dans cet appartement, attrapait un quignon de pain sur la table. Tout en grignotant, elle fouillait dans ses tiroirs, en tirait quelques poignées de papier, et enfin, enfin, dans un tourbillon de feuilles blanches, se laissait tomber au sol. Elle restait couchée là quelques minutes, à regarder les petits éclats de bois purs sur la plinthe repeinte mille fois par le propriétaire paresseux entre chaque locataire. Un crayon qui traînait par terre lui faisait mal, appuyait sur l'une de ses côtes. Elle l'attrapait pour l'en retirer. Et ce simple contact la remettait en mouvement. Elle aimait sentir les angles de ces hexagones de bois. Elle se redressait un peu, attrapait un brouillon de la veille, s'allongeait à plat ventre, ouvrait son grand volume d'histoire naturelle, dessinait en grignotant son quignon de pain, se levait pour aller chercher une pomme, un biscuit au gingembre, ce qui traînait là… jusqu'à pas d'heure. Elle se rendait compte tout à coup qu'elle avait froid, faim, sommeil, solitude, rassemblait ses dessins plein de miettes, les fourrait dans un tiroir, fermait la fenêtre, prenait une douche brûlante et s'effondrait dans son lit au ras du sol.

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