2 (Myriam)
Véra leva les yeux de son dessin pour adresser un vague salut à la personne qui venait d'entrer dans le bureau de poste en cet après-midi de février venteux. C'était Myriam. Elle se tenait toujours trop droite, comme si elle cherchait à appliquer chacune de ses vertèbres contre un mur imaginaire, comme si un fil de soie accroché au sommet de son crâne la tirait vers le ciel. Il y avait dans ce cou relevé et ces chaussures qui claquaient quelque chose qui forçait Véra à baisser les yeux, alors même qu'elle n'avait presque jamais croisé son regard, malgré dix ans d'amitié. Elle était de ces personnes qui pensent que seuls les fous regardent droit dans les yeux.
Myriam ne disait pas grand-chose, et cela ajoutait à son autorité, surtout auprès des vieillards qui ne pouvaient s'empêcher de combler le silence, et de discourir sans fin à propos du micocoulier centenaire de la place du village. Ce jour-là ne faisait pas exception. Engoncée dans les plis de son écharpe qui récoltaient près de sa bouche quelques gouttes froides venues de son souffle chaud, elle s'avança vers Véra et lui demanda aussitôt de venir avec elle.
Presque honteuse, Véra lui dit qu'elle travaillait. Mais il n'y avait personne, personne, personne, seule l'horloge en carton sur le mur qui refusait d'émettre le moindre tic et tac. Presque personne, car un homme, dehors, un homme aux cheveux bruns épars tapotait la vitre du bout de son index comme pour attirer l'attention d'un poisson rouge. Myriam triturait obstinément le bout de son écharpe bleue brodée d'étoiles et semblait obnubilée par le fait de tresser de nouveau les fils qui s'entortillaient.
– Tu le connais ? demanda Véra en inclinant la tête vers l'inconnu qui les fixait.
– Plus maintenant.
– Reste ici jusqu'à la fin de mon service.
L'homme finit par baisser la main, la tête, la queue, et par s'éloigner. Véra dans le silence et la poussière pensa aux hommes qui avaient aimé Myriam et qui avaient tous fini par se sentir sales et indignes face à sa droiture sans failles ni taches. Elle était la seule à parvenir à leur arracher des mots d'excuses, sans même lever le petit doigt. C'était peut-être à cause de tous les ventres qu'elle avait ouvert au scalpel, des intestins qu'elle avait déposés sur la table d'opération, remuant tout chaud comme un pot rempli de vers de terre, des heures nocturnes passées à soupirer sur des manuels... Myriam était impossible à déconcerter. Elle finit par s'asseoir devant Véra dans un crissement de chaise sur carrelage, sortit ses fiches, lui expliqua rapidement qu'elle avait aimé cet homme, qu'il lui avait menti, et qu'il avait osé déclarer « ne pas avoir pensé » que cela pouvait la blesser. Elle ne voulait pas accorder son attention aux êtres sans cervelles, et elle se mit à réviser en oubliant tout ce qui existait autour d'elle. C'était une de ces heures maudites où il fallait attendre que sa propre vie se passe. Véra n'osait pas dessiner quand quelqu'un se tenait aussi près. Le brouillard, dehors. L'ennui si mou et gluant de Tourtencoing. Les murs eux-mêmes en suintaient. Il ne restait plus qu'à surveiller les bâtiments dehors, les regarder fondre sous les vagues de brouillard comme du sucre dans l'eau, puis se redessiner au premier rayon de soleil revenu.
L'horloge cartonnée finit enfin par sonner. Myriam attrapa la sacoche de Véra, les clés du bureau de poste, tira Véra dehors et ferma la porte derrière elle. Et puis, dans son langage expéditif :
– Tu vas être contente, les papillons sont revenus. Allons à la rivière.
D'une si grande familiarité naît une certaine timidité : elles qui se voyaient presque tous les jours et se connaissaient si bien avaient l'impression désagréable de n'avoir plus rien à se dire, surtout en l'absence d'Anna. Elles en venaient donc à évoquer pour la millième fois, en suivant le sentier caillouteux sinuant dans la forêt, leurs premières rencontres. Vous deux pleine de boue, et comme tu m'avais parue froide par la suite, toujours penchée sur tes carnets, j'étais sûre que tu me détestais... Et toi qui parlais à tous les chiens... Toi qui sentais la lavande alors que je détestais l'odeur de la lavande... Et maintenant ? Maintenant, c'est différent, bien sûr... Elles évitaient soigneusement, comme d'habitude, de parler des années de séparation, de l'exil de Myriam à l'université et à l'hôpital pour ses études, de son retour si bizarre. L'adolescente qu'elles avaient connu n'était plus, Myriam était un petit peu plus sage, un petit peu moins féroce, un petit peu plus calme qu'autrefois, et Véra ne s'était toujours pas habituée à ce changement. Elle se sentait impressionnée par ces mains qui avaient plongé dans des ventres, par ce visage qui avait vu la mort et la naissance. Myriam, elle, n'avait pas l'impression d'être tout à fait revenue. Alors elles ressassaient l'adolescence. Et puis la discussion des saisons y passait mais cet après-midi de février venteux, il n'y avait rien de plus passionnant, car les premiers papillons de l'année étaient là, car il fallait les voir, et Véra serrait avec excitation son petit carnet dans sa poche en reniflant l'air frais de l'hiver qui sentait frais comme la dernière averse et qui faisait pleurer les yeux. Déjà, on entendait le fracas de la rivière qui serpentait à grands chocs entre les gros rochers, et le sifflotement discordant de quelqu'un qui ne savait pas la musique. Myriam et Véra sourirent. Anna était déjà là.
Sous le ciel de février tout torturé de rose et d'orange, de nuages lourds de pluie et prêts à dégorger comme des chiffons tordus, Anna était assise au-dessus du torrent plein de bulles dans la lumière jaunâtre et piquée par l'ombre des branches penchées sur elle.
Véra appela pour rien, comme d'habitude, pour la prévenir de leur arrivée si prévisible : « Anna ! »

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