3 (Anna)

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Elle disait s'appeler Anna mais elle aurait aussi bien pu s'appeler Emma, avec ses bouclettes brunes et son halo de petits cheveux frisés qui encerclait sa tête et ses grands yeux noirs d'héroïne tragique. Elle ne se rendait pas compte qu'elle fixait les gens longtemps, très longtemps, avec cet air fier, presque arrogant, qui intimidait, malgré les vêtements colorés qu'elle portait des pieds à la tête ; des poissons multicolores étaient brodés sur toutes les doublures de son manteau et la couleur de son pull bleu ciel était assortie à celle de ses chaussettes. Sylvie et elle, côte-à-côte, réunissaient presque toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ces audaces vestimentaires contrastaient fortement avec les mains tremblantes d'Anna, qui ne savaient où les mettre, avec sa voix balbutiante, toujours cassée. Dans ce petit village de pierre où les générations se succédaient, Anna faisait figure d'extra-terrestre. Née en Angleterre, autant dire à l'autre bout du monde, débarquée ici à l'âge de huit ans pour rester avec sa tante Sylvie après la mort de ses parents, elle était comme apparue de nulle part. Les vieux assis devant l'épicerie à longueur de journée la surnommait le P'tit Moustique, parce qu'elle était venue comme eux, un été, sans prévenir, et qu'elle avait gardé un petit accent qui ne rebondissait pas de la même manière que celui des gens d'ici et qui les agaçait. Malgré sa timidité, quand on l’interpellait « Hé, P'tit Moustique ! », elle s'arrêtait net, plantait ses yeux dans ceux du malpoli, s'approchait, et ne se laissait pas faire. Devant les vieux prêts à la recouvrir de longues sentences sur sa beauté et sa jeunesse, elle se lançait dans des monologues passionnés, sans queue-ni-tête, propres à étourdir, avant de repartir en bondissant, sans attendre de réponse.


Anna et Véra étaient devenues amies par la force des choses : elles avaient toutes les deux huit ans, elles vivaient toutes les deux au sommet de cette même colline isolée, dans ce minuscule village à flanc de coteaux peuplé de vieillards, elles aimaient toutes les deux la solitude et les après-midi passés assises sur un tronc d'arbre tombé au travers du ruisseau qui coulait en contrebas. Un beau jour, aucune d'entre elles n'aurait su dire quand exactement, elles s'étaient retrouvées toutes les deux au même moment les pieds pendus au-dessus de l'eau qui filait, silencieuses, les yeux errants dans les reflets de l'eau à la recherche de bestioles intéressantes. Il fallait que ça bouge, que ça scintille, que ça surgisse tout d'un coup à l'endroit où on l'attendait le moins. Le silence avait fini par se rompre et les discussions des fillettes par se mêler aux chants des oiseaux qu'elles n'entendaient plus. L'eau éclatait en étincelles liquides entre différents bassins creusés dans la roche. Des fougères basses d'un vert terne, des chênes et des peupliers rieurs jetaient des ombres sur les mares et les torrents qui semblaient parfois rouges à la lumière. Partout, les reflets du soleil dans l'eau se réverbéraient comme des morceaux d'arc-en-ciel brisés par le vent. Au milieu des berges boueuses foulées par les bêtes, les herbes couchées dégorgeaient leur sève blanche.


Et le ruisseau avait tout écouté. Les disputes, les rêveries, les révoltes, les questions, les théories, toutes ces choses qui s'écoulent toutes seules près d'une rivière amicale qui a grand soin de tout emporter, par torrents et cahots, vers la mer.


Sur ce tronc pourri remplacé par d'autres au fil des années, elles avaient parfois joué dans l'eau claire : elles avaient trempé leurs cheveux dans l'eau glacée l'hiver pour voir s'il était possible de dresser sur leur tête des pics de glace, elles s'étaient baignées sous les fougères, l'été, des après-midi entiers, pour échapper au feu du soleil... Combien de matin n'avaient-elles pas passé à compter les dytiques et les patineurs, faisant compétition de peu. C'est là qu'elles avaient lu Hamlet ensemble, sans rien y comprendre, dans un exemplaire emprunté à la bibliothèque et trois fois rendu en retard, lisant tour à tour les répliques dans une traduction hasardeuse. Cela ne décourageait pas Anna qui disait connaître l'original par cœur et qui se passionnait pour les couronnes de fleurs comme Ophelia. Elle les avait enguirlandées de violettes et de pensées, de romarin et d'orties, de marguerites et de nielle des blés, les mains couvertes de chlorophylle et de coupures ; de vert et de rouge. Dès que les fleurs couvraient les berges, elle déclarait la saison de la rivière-miroir ouverte : dans l'eau claire se reflétaient les étoiles bleues et mauve des nouvelles fleurs du printemps et le feuillage suspendu des saules inconsolables. Elles se penchaient toutes les trois, solennellement couronnées, pour regarder dans l'eau le ciel se rider. Les petites fourmis cachées dans les coupes des fleurs leur mordaient les oreilles, le front et la nuque.


Il y avait eu ce jour ridicule où, en voulant sauter au-dessus d'un embranchement étroit du ruisseau, Véra était tombée les deux pieds joints dans la vase, d'où l'avait péniblement tirée Anna. Une fois sur la berge, elles avaient ri devant la transformation de Véra en homme de boue, puis elles avaient raclé chacune une chaussure, hilares et dégoûtées, pour en retirer la terre remuante de vers. C'est ce jour-là que Myriam avait surgi, ébahie devant ces deux gnomes qui se roulaient dans la vase au cœur du mois d'octobre, alors qu'elle se promenait avec son chien mouillé. Tout naturellement, elle s'était assise avec elles, malgré le chien qui aboyait sur Véra, Véra la factrice qui lui tirait la langue, et Anna qui racontait des bêtises.


C'était d'ailleurs ce jour-là, sous l'or qui dégoulinait des chênes d'octobre jusque sur le dos des merles, qu'Anna leur avait expliqué, entre autres bêtises, qu'elle faisait le vœu solennel de vivre en chevaliesse. Si les chevaliers sur leurs fiers destriers partaient en guerre pour défendre une gloire, elle rêvait de se faire chevaliesse bondissant sur son hobby horse de bois à travers le monde pour défendre son idée de l'honneur, qui n'avait rien à voir avec un nombre mirobolant de rivaux à exterminer, et tout à voir avec la capacité à ne pas céder à la tristesse et à l'égoïsme. Oh, le chevaliesse s'apprêtait à tous les efforts pour rebondir en pleine peine, pour avancer sans relâche malgré son poids, pour offrir au monde des couleurs. Et tout l'honneur du monde était fondé sur la capacité à remarquer le détail, à s'extasier de miettes, à garder l'ardeur du soleil au fond du souvenir, pour les mois trop sombres. Contrairement au chevalier au service d'une dame, d'un seigneur ou de Dieu, chevaliesse allait apprenant et aimant le monde, à califourchon sur son imagination. Et Anna affirmait qu'il n'y avait rien de plus moral que d'être chevaliesse : on ne peut pas commettre de crime irréparable lorsque l'on agit sous le coup du pur émerveillement.


Véra écoutait en souriant ces élucubrations, auxquelles elle était habituée, Myriam échangeait des regards abasourdis avec son chien, Moon, mal luné, et Anna continuait en énumérant les règles de conduite du chevaliesse, qui se résumaient somme toute en un double impératif : « crée l'émerveillement, souviens-toi de l'émerveillement ». Et, devant les rires de la compagnie, Anna s'émerveilla tout comme il faut, et n'en démordit pas.


Depuis, Véra s'amusait de déchiffrer dans les conduites étranges d'Anna l'obéissance à son vœu. Pour mieux aimer le bleu, elle avait demandé à Véra de lui composer un cyanomètre à la Humboldt, et elle le sortait de sa poche à tout bout de champ, le tendait vers le ciel, déclarait bleu cobalt et paillettes de soleil, dragée et tourbillons de lait caillé, s'écriait que le ciel pouvait se boire s'il avait la couleur du sirop à la lavande. Si elle détestait tant les enterrements, c'était surtout qu'elle ne supportait pas la convention du noir et ce qu'il révélait de banalité chez les endeuillés. Quelle idée d'être pareils dans la tristesse comme dans la joie ! Elle donnait déjà ses instructions : « si je meurs, jouez de la musique, mettez au moins un couvre-chef bariolé ; sinon, je ferai pisser le ciel. ». « Regarde cette fissure en forme de branches dans le goudron, comme une ombre d'arbre ! » avait-elle encore dit le jour où le voisin avait écrasé Moon, le chien de Myriam, qu'elle avait aimé dès la première seconde, malgré sa fâcheuse tendance à fourrer son groin dans l'entrejambe de toute personne qu'il croisait. Myriam l'avait giflée. Anna avait conclu : « certes ».


Or, ce jour de février venteux, Anna avait bien plus de raisons de s'émerveiller : les citrons, ces petits papillons jaunes, étaient sortis d'hibernation et virevoltaient autour de la rivière où le vent ne pouvait pénétrer, Myriam souriait en coin, Véra arrivait les yeux grands ouverts. Le brouillard poissait le bord des feuilles, étouffait légèrement le fracas de l'eau qui cascadait, déposait sur les herbes sèches un lavis de blanc, sur lequel se détachaient seulement, comme autant de petits points jaunes, de clignotements magiques, les papillons.


Elles s'assirent toutes les trois au bord de la rivière, ignorèrent le froid qui picotaient leurs joues et leurs doigts. Le silence s'installa, et après quelques temps, quand un citron se posa près d'elles, Véra dit simplement que leurs petites ailes pointues et nervurées ressemblaient aux pétales des hortensias. Il s'envola. Anna s'était endormie, Myriam regardait le brouillard tomber, les sourcils froncés.

– Il faudrait rentrer, dit-elle.

Véra eut envie de plonger tête la première dans la rivière qui se brisait sur les rochers comme du verre pilé.

« À bientôt ! » dirent-elles en souriant.

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