4 (Scène de première absence de vue)
Un bel homme se tenait évidemment là, au milieu du bureau de poste, et Véra aurait pu en tomber amoureuse, mais il commit l'erreur de contrevenir au scénario en disant : « Bonjour, je suis venu chercher un colis » et Véra fut forcée de lui demander son nom et de le chercher dans les cartons, de lui tendre le paquet correspondant, et de déclamer l'au-revoir poli habituel, en tassant doucement son envie de s'échapper par la fenêtre du rez-de-chaussée pendant que le bel homme gagnait lentement, beaucoup trop lentement, la porte. Véra rêvait d'aventures ! Il aurait pu y avoir un cambriolage, une petite vieille qui la menace, là, avec un crayon, à deux doigts de lui fourrer dans le nez, un enfant qui entre avec son âne de compagnie, un détective privé sous son chapeau beige, dans son manteau beige, ce qui ferait de lui le détective le moins « privé » du monde… Des aventures qui mêlaient clichés et surprises, mais qui avaient le mérite de rompre la longue file de salutations répétitives, de demandes de renseignements sur les tarifs, et des déclamations sur les « gens qui n'écrivent plus de lettres de nos jours » et des hésitations des solitaires qui comptent leurs pièces pendant d'éternelles minutes.
Évidemment, le jour de la rencontre la plus bizarre de sa vie, Véra voyait donc depuis longtemps se multiplier ces journées sans trêve et sans désir, pendant lesquels il était terriblement difficile de repousser ses couvertures comme s'il s'était agi d'une chrysalide de soie à transpercer, à fendre, à mâcher du dedans pour espérer y trouer un peu d'air, s'y faufiler, étendre les ailes au grand jour. Mais Véra n'avait pas d'ailes et pas le temps de lutter contre les draps, alors elle se tournait, se retournait jusqu'à ce que la chaleur de la pièce lui donne envie de vomir et qu'elle se souvînt du visage courroucé de Sylvie toutes les fois où elle était arrivée en retard. Il fallait quelques heures à un machaon pour faire gonfler ses ailes en sortant du cocon. Il en fallait une à Véra. Alors elle traînait les pieds, certes, mais Véra se levait, faisait « ce qu'il fallait ». Une heure plus tard, arrivée dans la rue du bureau de poste, elle avait enfin l'impression d'avoir enfilé sa peau humaine bien gluante. Le jour de la rencontre la plus bizarre mais la plus attendue de sa vie, donc, c'était un de ces jours sans trêve et Véra était à l'heure et Sylvie l'accueillit avec un thé chaud comme elle les aimait et Véra le but sans rien dire. Un de ces jours sans désir et alors qu'il fallait répondre au téléphone, vider les nouveaux cartons, trier le courrier, remplir les étagères, Véra se perdait dans des observations infimes et, le crâne prêt d'exploser, elle alla se cacher sous le comptoir avec ses crayons de couleurs, se moquant bien d'avoir l'air d'une enfant capricieuse, pendant que Sylvie lui parlait encore une fois de la famille Pivert qui avait adopté un chien, ô ce qu'il était laid, et des géraniums rouges hideux que le maire avait accrochés sur son balcon, quel mauvais goût, et des nouveaux tarifs concernant les timbres et des beaux timbres de moins en moins beaux, pas comme avant, pas comme quand elle était jeune, et du café lui-même qui n'avait plus le même goût, peut-être à cause du calcaire dans le robinet, car elles étaient dans une région calcaire après tout… Et Véra comme d'habitude n'osait pas lui dire que tout cela l'ennuyait à mourir, qu'elle rêvait tous les jours, oui, tous les jours, de sauter par la fenêtre du rez-de-chaussée et de s'envoler très loin, peu importe où, et qu'à chaque nouvelle information inutile qu'elle écoutait malgré elle sur les habitants de ce village sans histoire, elle se sentait plus terne et plus boueuse encore que la veille. Comme d'habitude, elle attendit avec un mélange de mépris et de tendresse que Sylvie s'en aille faire la tournée. Ce moment arriva, bien sûr, et, une fois seule dans le bureau de poste, Véra écouta avec plaisir la nouvelle petite horloge en forme de chouette que Sylvie venait d'apporter cliqueter au-dessus de sa tête au rythme de sa lecture. Fini l'horloge en carton, c'était déjà ça de pris. Elle s'effraya de cette réjouissance devant ces yeux stupides de chouette version dessin-animé et soupira. N'y avait-il vraiment que cela à attendre de la vie ? Après quelques minutes à savourer le silence, Véra émergea en se cognant la tête contre le comptoir, posa son carnet sur la table, trébucha sur le gros volume d'histoire naturelle qu'elle avait posé par terre et où brillaient des photographies de papillons jaunes, et se remit à dessiner, son crayon frottant le papier au même rythme que les secondes que récitait la chouette. Elle avait enfin fini d'illustrer tous les oiseaux photographiés dans ce volume d'histoire naturelle que son père lui avait offert il y a bien longtemps, et elle était désormais plongée dans l'étude des ailes de papillons, ce qui la réjouissait encore plus que les oiseaux avec leurs plumes à la texture si difficile à rendre sur le papier. Elle les guettait partout, ces créatures auxquelles elle n'avait jamais prêté attention avant de tenter de les dessiner. Véra commençait donc à passer une bonne journée, tout bien considéré.
Cependant, quelqu'un d'autre entra, comme il entre toujours quelqu'un dans un bureau de poste. Véra sourit à la volée en bredouillant un bonjour, avant de lever, enfin, les yeux de son dessin, prête à réciter les répliques habituelles.
Je ne vous ferai pas l'affront de décrire ce que ressentit Véra quand elle vit Victor pour la première fois ou de vous dire s'il la trouva laide ou non. De toute façon, il n'y aurait rien à décrire : la première fois que Véra et Victor se trouvèrent dans la même pièce, elle sursauta, leva son crayon jaune, scruta Victor, ou plutôt scruta le reflet du bureau de poste dans les lunettes si propres de l'usager, et Victor ne la regarda même pas : il avait les yeux fixés sur le papillon jaune qui était en train d'apparaître sur le papier, sous les doigts fins de cette femme sans visage.
Il était venu poster une lettre. C'est ce que l'on fait parfois, au bureau de poste. Véra soupira, s'apprêta à lui demander les informations nécessaires. Toutefois, un doigt pointé vers le dessin, il rompit l'habitude :
– C'est un citron, ce papillon, n'est-ce pas ?
– Oui, tu les aimes bien ?
– Comme ils annoncent en quelque sorte le retour de tous les autres, oui ! Tu sais pourquoi ils sont les premiers à surgir de l'hiver ?
Silence curieux. Véra, qui détestait tant les clichés, le regarda pour la première fois.
Alors il lui parla des citrons qui n'attendent pas le printemps pour éclore, qui hivernent à l'état d'imago. Ils restent des mois là, cachés, en groupe, pattes serrées, ailes fermées, sous des murs de lierre ou de ronces. Et un beau matin de février, les voilà qui recouvrent tout à coup les prairies de jaune !
– Leurs ailes me font toujours penser à des pétales d'hortensia, avec leurs nervures.
Il en fallait peu à Véra qui se sentait si seule à Tourtencoing. Tout le monde s'y attendait, sauf Véra.
On alla dîner en parlant d'insectes et de dessin : il lui dit qu'il était sûr que bien dessiner c'était bien voir, qu'il avait beau connaître les papillons, il ne les voyait pas très bien… Qu'il aimait fouiller les détails de leurs ailes au microscope, pour scruter les écailles poudreuses aux harmonies de gris, qui ressemblaient à la surface de planètes lointaines ! Il savait, lui, où trouver les espèces, les sous-espèces, ils savaient quelles plantes fournir aux chenilles qu'il capturait, il savait épingler les spécimen à la perfection sans les abîmer, sans froisser la moindre écaille… Mais il ne savait pas très bien identifier par lui-même, remarquer les différences de détails, doser les couleurs sur ses dessins maladroits, ni tracer le contour des choses, ni s'arrêter à temps… et ses tentatives de description par le dessin finissaient toujours par ressembler à de drôles de chimères mêlées de schémas incompréhensibles. Il se sentait aveugle. De la même manière qu'il lisait pour vivre de manière plus intense, il avait peut-être besoin du talent de Véra pour mieux voir les papillons. Et Véra s'étonnait de voir quelqu'un si soucieux de bien voir, elle se demandait s'il croyait lui aussi que c'était une manière de ralentir le temps, ou plutôt d'en sortir, de faire rentrer un peu plus de vie dans une minute sinon morne, comme on fourre quelques paires de chaussettes de plus dans une valise trop remplie. Pour aller où ?
On se promena sous les lampadaires pour recueillir quelques papillons de nuit égarés dans le creux de ses mains, on aida quelques scarabées noirs à traverser sans encombre, on rit d'étymologies étranges (« chrysalide » vient du mot grec khrusallis, doré ! le savais-tu ?) et on s'échangea des sourires en coin le long des quais illuminés. Pour une fois, les lumières noyées dans l'eau ne donnaient pas envie de mourir.
Tout y passa ou presque : elle parlait des pigments en suspension dans l'eau, de certaines graines qui explosent, de la rivière et de ses souvenirs, il évoquait ses rêves de découvrir une nouvelle espèce et de lui donner un nom, d'en être l'auteur ! Et puis tel écrivain incroyable qui lui donnait toujours l'impression de voir la vie de manière plus profonde… et, s'il le pouvait, il écrirait lui aussi. Mais pourquoi ne le pouvait-il pas ? Et Victor ne répondait pas et la regardait en souriant comme si la réponse allait de soi ou qu'elle n'était pas encore digne de la recevoir. Mais devant la douceur de ces sourires et de ce regard qui semblait plonger en elle jusqu'au sang, Véra ne pouvait faire autre chose que rougir en acquiesçant. Ils marchaient côté à côté, elle regardait ses pieds, ou les lumières, ou osait lever les yeux vers son visage, et Victor tirait sur sa manche de temps en temps pour lui faire traverser le chemin, lui montrer quelque chose, là, de l'autre côté, pour prendre un raccourci.
Et ça a commencé comme ça.
Le lendemain encore, et la nuit d'après, et le jour suivant, et par grandes goulées de temps, on répéta les mêmes choses et les mêmes gestes, comme on remplirait un puits goutte après goutte. Aucun d'entre eux n'aurait pu admettre qu'un rituel s'était installé : la façon qu'ils avaient de se trouver au même endroit sans avoir l'air de se chercher et les billes d'histoire et d'émotion qu'ils récoltaient pour l'autre en son absence.

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