5 (Dîner et collection)
Le temps n'en finissait pas de s'enliser. Véra triturait la nappe en lin blanc en regardant l'horloge en bois sur laquelle, plus jeune, Anna l'avait poussée à graver du bout d'un canif des têtes de hibou, au grand dam de Sylvie. Autour de la table de ce dîner de début d'année, tous les employés du bureau de poste étaient attablés, la famille de Sylvie, dont Anna, et une connaissance de passage de la famille, ce genre d'hommes que l'on ne voit qu'une fois et qui ressemble à tant d'autres hommes, avec sa veste taupe, sa large montre importante et ses coudes posés sur la table pour gêner ses voisines. C'était Robin Taupard (qu'Anna appelait La Taupe), avec son nez retroussé et ses lunettes à écailles. Véra reconnut en lui l'homme qui avait pris le bureau de poste pour un aquarium. Elle comprit tout de suite pourquoi Anna avait l'air d'être partie en guerre contre lui : il avait eu le malheur de décevoir Myriam, il lui fallait en subir les conséquences. Véra était lasse d'avance de ce manège. Il n'y avait plus rien de drôle à voir un homme de plus étaler au grand jour et à son insu sa médiocrité. Victor aussi était là, l'air gêné. « Un ami que j'ai croisé en chemin, vous voulez bien qu'il se joigne à nous ? » avait dit La Taupe sur le seuil. Tout le monde se disait toujours l'ami de Victor, et il avait le don de ne jamais corriger personne. Sylvie servait la soupe, Anna racontait n'importe quoi pour tenter de secouer la galerie (« Avez-vous déjà entendu parler des cobras cracheurs? »), Robin Taupard regardait sa montre de luxe en défendant le premier ministre (« Il fait ce qu'il peut... »). Il y avait là des cousins d'Anna qu'elle ignorait soigneusement pendant qu'ils discutaient en anglais du dernier match. Elle leur jetait parfois un regard dégoûté lorsque l'un d'eux grattait sa barbe rincée à l'eau de Cologne dans un bruit de papier de verre et que l'autre empilait à côté de son verre des petits morceaux de peaux mortes qu'il arrachait tout autour de ses ongles. Sylvie servait encore la soupe. Le cadran vert brocolis de l'horloge analogique brillait derrière elle, débordait, fondait dans les assiettes dans une vapeur de poix. Sylvie servait la soupe.
Pendant ce temps-là, Véra volait des coups d’œil à Victor et sentait le sang picoter ses joues à chaque fois que leurs regards se croisaient. Par peur de se faire prendre, elle finit par fixer la nappe blanche. Comme toujours, devant le blanc, ses yeux inventaient et elle voyait tout à coup apparaître sur cette toile sa petite chambre et son petit lit et puis surgir de sous son petit lit des serpents de toutes les couleurs, ô des serpents à sonnettes et des cobras d'Amazonie, des serpentins de papier brillants, colorés, qui se dépliaient en frissonnant, tout froissés, puis rampaient comme les autres, et des serpents à plumes, des salamandres, une foule enfin de reptations qui s'écoulaient depuis les ténèbres poussiéreuses du dessous de lit et qui filaient vers la porte dans un murmure liquide, s'aplatissaient pour glisser dessous et dévalaient les escaliers en se tordant en angle droit, ces serpents qui n'avaient rien de rond, rien de vrai, et elle les voyait se faufiler sous la porte de l'immeuble et bondir dans la rue, rebondir comme des filaments de gomme. Les voilà qui trouvaient Victor et s'enroulaient autour de ses chevilles, de ses jambes, de son torse, jusqu'au cou, et masse informe de couleurs et d'écailles, ils l'emportaient et avec lui repassaient en sens inverse dans tous les interstices et l'aplatissaient sous sa porte et il était là tout à coup dans sa chambre de bonne et elle ne savait que faire de cet homme et de tous ces serpents qui s'étalaient partout, dégoulinaient à présent du robinet, surgissaient dans chaque pli des draps, pendouillaient à la tringle à rideaux. Et Victor devant elle. Victor devant elle ! Et non pas dans son imagination qui débordait sur la nappe. Du calme, mon âme.
– Rabat-joie ! Rabat-joie ! cria Anna depuis l'autre bout de la table, en ignorant les gros yeux de Sylvie qui n'en pouvait plus de se scandaliser en silence.
Robin La Taupe venait d'affirmer que la couleur était une passion d'enfant gâté, d'enfant prêt à s'enfuir loin des pensées claires et des vérités solides. Un peu de sérieux, tout de même. C'était fini, l'ornement, les déferlements d'or et de cramoisi ; il fallait rêver de tours de verre élancées vers le ciel, aussi pures que des lances de diamant, de routes noires et d'une ville gris taupe, en voilà une couleur élégante et sobre, une couleur qui n'appelle pas l'attention du passant qui a autre chose à faire que de s'extasier de formes et de couleurs. N'y avait-il pas de la vanité à se couvrir de couleurs vives et de formes surprenantes, comme si on cherchait (car on le cherchait sans doute !) à être vu à tout prix, et à imposer aux autres nos goûts et nos choix ? Il préférait, lui, se fondre modestement dans la masse et éviter à tout prix d'importuner les autres, dès le matin, en affichant ses couleurs préférées comme le font, après tout, ces idiots qui laissent retentir leurs morceaux de musique préférés dans toute la gare, si sûrs d'être au goût de tout le monde, ou si peu soucieux du confort des autres. Quel égoïsme !
Et Anna de répondre :
– Tu es le premier à te réjouir quand l'architecture d'un bâtiment est intéressante, pleine d'ornements, tu es toujours prêt à errer dans les musées et à te prendre en photo, toi et ta collection de montres... Pourquoi la couleur et la décoration ne t'intéressent que lorsqu'il s'agit de montrer la puissance de la nation ou celle d'un porte-monnaie ?
– Tu dois toujours ramener la politique partout... D'accord, un peu, c'est bien... mais il y en a quand même déjà bien assez, des couleurs, que ce soit sur les bâtiments ou sur les gens, j'ai l'impression de me promener dans un monde arc-en-ciel.
– Tu n'as pas les yeux en face des trous, La Taupe... Tu sais que le monde perd ses couleurs ? Pour de vrai, je ne dis pas ça pour faire de la poésie. Arrête, ne me coupe pas la parole. Malpoli. Rabat-joie. Chut ! Tout s'affadit, tout devient gris. Je ne parle pas seulement des villes, de leurs voitures grises, de leurs poteaux gris, de leurs immeubles gris, qui font comme les barreaux d'une cage, mais aussi des jungles ! Les insectes meurent, puis les fleurs meurent et avec elles, les couleurs ! Véra m'a tout expliqué : c'est une catastrophe, car sans les fleurs, plus de couleurs, sans les couleurs, plus de papillons colorés non plus car, sur le sol nu d'une forêt, ils deviennent visibles à des kilomètres par leurs prédateurs. L'uniformité et la grisaille sont en train de devenir des avantages évolutifs. C'est exactement ce que tu proposes de faire d'ailleurs. Que tout le monde devienne gris vêtu de gris, pour la survie. Ça me fatigue. L'extinction passe aussi par la grande décoloration. Nous sommes en train d'effacer le monde et tout ce qui se distingue. Ton gris si élégant est à la fois le symptôme et la cause de la dévastation en cours. Alors oui, je suis du côté des couleurs et de la joie.
– On a bien compris, Anna, vive les arc-en-ciel et les paillettes... Je ne sais pas comment tu fais pour continuer à être si naïve... résuma La Taupe avec un geste évasif de la main.
– Que veux-tu, « Ich bin ein frohes Geschöpf ! »
– Traduction, dit Myriam.
– Je ne suis pas naïve, vous êtes boring. Allez, buvons.
Anna noya sa réplique dans le fond de son verre. Elle ne pouvait plus s'arrêter et tout le monde commençait à s'agacer (sauf Véra, qui n'était plus vraiment là).
– Boring ? répéta Robin sans s'abaisser à prononcer le mot avec l'accent britannique qu'y avait tout naturellement mis Anna. Tu ne crois pas que forcer tout le monde à sourire et à tourbillonner comme toi selon le premier prétexte venu est boring ? Si on nivelle tout vers la joie, on s'emmerde aussi... Enfin bon, et vous, Victor, de quoi rêvez-vous ? Sans doute pas de jungle farfelue, comme Anna !
Celle-ci leva les yeux au ciel mais dut juger que la question de La Taupe était intéressante, pour une fois, car elle abandonna son verre, posa les coudes sur la table comme lui et ouvrit les écoutilles. Victor déclara timidement qu'il aimait les insectes, qu'il aimerait un jour découvrir une nouvelle espèce avant de mourir.
– Oh, vous êtes juste un tueur de papillons.
Victor tiqua devant le sourire de Robin, et expliqua que ce n'était pas l'entomologiste, le tueur de quelques papillons, et encore moins l'amateur insignifiant qu'il fallait blâmer, mais les destructeurs d'écosystèmes.
Anna hésita. Elle avait toujours trouvé ridicule et banal ce rêve de l'holotype, ce désir de trouver et posséder le tout premier spécimen permettant d'identifier une nouvelle espèce ; autrement dit, le cadavre qui donne son nom à tous les suivants. A ses yeux, il s'agissait du rêve typique de ceux qui confondent les verbes voir et tuer, jamais bien loin des rêves encore plus typiques de ceux qui confondent les verbes aimer et détruire. Mais Victor avait raison et, surtout, devant l'air abasourdi de Robin, le devoir d'Anna, fidèle à ses priorités, était d'applaudir, et de renchérir :
– Si tu te soucies des papillons, La Taupe, tu devrais condamner et jeter au fond d'un trou les affamés de cailloux qui déracinent jusqu'à la dernière fougère et dont tu fais partie.
La Taupe leva les yeux au ciel et se lança dans un nouveau débat avec Anna, les yeux pétillants. Les deux cousins se lançaient des regards entendus et grimaçaient, avant de comparer dans leur coin les modèles de leurs téléphones portables. Véra était revenue dans le réel pour écouter la réponse de Victor, et elle entendit dans ses mots qu'il ne niait pas : il avouait être « le tueur de papillons », et elle frémit légèrement en se trouvant idiote. Combien de fois n'avait-elle pas admiré les collections entomologiques, elle qui passait son temps, en ce moment, à peindre les papillons et les scarabées dans le plus grand détail, grâce aux planches et aux photos d'animaux morts ? Elle écouta à peine comment la conversation dériva vers les politiques publiques, puis l'enclavement des campagnes, jusqu'au bureau de poste de Tourtencoing, le sujet le plus récurrent de tous les dîners chez Sylvie.
– Vous vous rendez bien compte que ce n'est pas normal que la tournée soit finie en une heure et que vous passiez vos journées à attendre que quelqu'un entre. Véra est payée à ne rien faire ! Ce bureau de poste est mort, ils vont bien devoir cesser de renouveler vos contrats ou fermer tout simplement le bureau en vous intégrant dans l'équipe du bureau de Toubanton, qui est débordée, elle.
Sylvie roulait des yeux scandalisés devant la Taupe, cette fois, et se leva dans un couinement de chaise. Elle regarda les convives les uns après les autres et, avec un petit sourire en coin, s'amusant d'avance de l'effet de sa réplique dramatique, elle conclut :
– Mon cher Robin, je mourrai avec ce bureau de poste.
Elle se rassit dans le concert de récriminations qui s'ensuivit et souriait d'entendre Anna rire à gorge déployée. Toutes les deux frappaient la table de leur serviettes à carreaux. Véra nota l'air de famille. Effet pochoir.
La tête tourbillonnante, il fallut dire au revoir trois fois, tapoter ses genoux, errer dans l'entrée... Véra remercia Sylvie pour la soupe, pour l'accueil, pour le repas, pour l'invitation, pour la soupe, pour la conversation, pour la gentillesse, pour la soupe, et encore... Et Sylvie larmoyait un peu de la voir partir si tôt, la suivait, lui demandait si elle voulait un autre paquet de pipas pour la tournée de demain, par hasard, une autre boîte de biscuits au gingembre, si elle reviendrait la semaine prochaine, ce qu'elle pensait de cette petite illustration de chouette qu'elles pourraient mettre sur le bureau pour décorer un peu... et Véra s'arrachait tant bien que mal à ses poignées de main et à ses questions, louvoyait comme une couleuvre entre des mains d'enfants, avançait centimètre par centimètre vers la porte en souriant. Dehors.
L'air froid picota ses joues, ses yeux brûlants s'emplirent de larmes. De son écharpe humide s'exhalait une vague odeur de petit pois. Au sommet des lampadaires frémissaient des bulles de brouillard très blanches dans lesquelles s'enivraient quelques papillons de nuit. Véra remarqua que la ligne de lampadaires multipliait son ombre par trois, et que son homologue étendue sur le trottoir avait donc six jambes, autant de bras. Elle étendit les doigts pour ajouter à la multiplication monstrueuse. Un chien aboya au loin. Submergée d'une inexplicable peur, Véra eut envie de courir.
Elle entendit tout à coup résonner la voix de Victor qui l'appelait. Elle ne se retourna pas, convaincue de l'imaginer encore, pressa le pas et sursauta lorsqu'une main se posa sur son épaule. Victor se tenait juste là, tout droit au milieu d'un cône de lumière grise, essoufflé. Véra soupira de soulagement. Ils firent quelques pas en silence. Elle n'avait plus du tout envie de s'enfuir et regardait leurs ombres se mêler en un drôle de mille-pattes qui courait à toute vitesse entre deux lampadaires, tout joyeux d'exister, puis Victor tira sur sa manche pour lui faire traverser la rue, car il était déterminé tout à coup à lui montrer quelque chose.
– Tu as déjà vu la mairie la nuit ?
Véra n'avait jamais entendu question aussi ennuyeuse prononcée avec autant de joie sincère. Ils allèrent voir la mairie, éclairée par des projecteurs tout neufs posés au ras du sol : elle se découpait sur le fond noir de la nuit comme un décor de théâtre en carton plat, prêt à se décrocher, à s'écrouler en un seul pan pour dévoiler un monde d'échafaudages et de grues. Ils restèrent là quelques temps à en contempler les colonnades ridicules, le balcon spectaculaire, les drapeaux effilochés qui sous les rayons moites et jaunes des lampes n'avaient plus vraiment de couleur, et à inventer ensemble des histoires absurdes, à comparer le parfum de la glycine à celui du jasmin, et à rire à demi-mot de la vulgarité des amateurs de voitures. Il lui prêta son criterium pour qu'elle puisse lui montrer comment dessiner un merle en quelques traits. Elle oublia de le lui rendre. Il lui dit que son papillon préféré était le paon-du-jour, le plus beau des papillons, sans conteste ! Il lui expliqua le vol des libellules. Ils parlèrent jusqu'à grelotter sur la place de pierre.
Avant de la laisser, il lui pressa doucement le bras pour la saluer et lui sourit du fond des yeux. Ses yeux... Sans s'en rendre compte, Véra trébuchait par instants dans le cliché qu'elle détestait tant. Pour les voir, ses yeux, il fallait regarder à travers la mairie déposée comme de l'encre sur le verre de ses lunettes, derrière les étoiles inversées, au-delà des papillons qui grésillaient contre les lampes. Véra se souvint du bureau de poste miniature dans les lunettes si propres de Victor quand elle l'avait rencontré. Alors, le reflet bleu d'une étiquette neuve sur un coin du verre gauche avait formé une petite fleur à cinq pétales tremblotantes, comme si une pervenche de lumière avait éclos au coin de sa paupière. Elle en était sûre, désormais. De l'autre côté du miroir, quelqu'un de précieux se cachait, observait, fouillait les images, l'avait vue sans doute.
Véra se mit à glisser des dessins dans les boîtes aux lettres. Ces jours-ci, elle avait envie de les remplir à ras bord, jusqu'à l'explosion même ! de fleurs de papier, de mots gentils, de croquis d'oiseaux. Elle pensait aux sourires des inconnus de l'autre côté de la vitre, devant le courrier plus bariolé que d'habitude. Dans la camionnette, elle sentait son cœur se gonfler d'attente et de réjouissance, elle accélérait un peu, elle prenait de plus en plus de détours. Quand enfin la camionnette tomba en panne et que Sylvie la fit grimper sur un vieux vélo jaune, elle se décida enfin à aller au bout du virage. Elle avait envie de commettre des erreurs, des bêtises, des folies, qu'importe après tout, il s'agissait de vivre, et de peindre tout ce qu'elle pouvait, tout ce qu'elle trouvait beau, et ce jour-là elle pédala à toute allure à la poursuite de broutilles : elle rencontra la palette d'un chat de gouttière écaille de tortue avec ses taches soyeuses comme des bouts de pinceaux neufs, le brun lisse et brillant, traversé de lumière, des pots de fleurs en argile mouillés, et le blanc écaillé en escalier des aplats de peinture usés sur l'asphalte. Mais bientôt la route vira en chemin, le chemin en sentier, le sentier en hautes herbes pleines de chardons et de ronces. Véra s'arrêta. Il ne restait que deux lettres à poster. Elle s'extirpa de son vélo, fourra les deux lettres dans sa sacoche en bandoulière, laissa le vélo contre le tronc d'un bouleau, et s'élança, le cœur battant la chamade, à travers bois et prairies. Elle serrait dans sa main le criterium de Victor qui lui semblait brûler sa peau, briller comme une baguette magique, contenir une sorte de présence discrète. Rien qu'en actionnant d'un coup de pouce le mécanisme qui faisait jaillir la mine un millimètre plus loin, elle revoyait Victor devant elle au dîner, ses sourcils froncés, elle le revoyait place de la mairie et elle sentait de nouveau ses cheveux frôler sa joue alors qu'il se penchait pour inspecter son dessin, elle voyait son dos se courber alors qu'il plongeait sur son petit carnet pour écrire quelque chose à son tour, avant de relever la tête pour la regarder, il était là devant elle à appuyer sans arrêt sur la petite gomme pendant qu'il parlait de libellules et de tristesse, comme hypnotisé par le petit cliquettement qui accompagnait ses paroles. Véra grattait le papier du bout de cette mine et dans la lumière métallique du graphite apparaissait l'éclat du cou de son propriétaire.
Jamais elle ne connut de joie plus rayonnante.
La terre imbibée des giboulées du mois de mars dégorgeait dans ses pas et Véra se réjouissait de voir des reflets de nuages remplir ses empreintes. Elle s'arrêtait pour scruter le bleu royal et le pourpre qui pailletaient le fond des violettes survivantes au pied des cerisiers sauvages. Elle notait le passage des mésanges, des merles, des fauvettes à tête noire, des ombres d'ailes. La rengaine interminable de la tourterelle. Elle menait ainsi sa récolte et son bonheur débordait de penser au moment où elle allait pouvoir déverser sous les yeux de Victor des croquis dessinés avec le crayon de Victor, pour lui parler, enfin, de toutes ses découvertes ; du bleu discret qui court sur la mousse qui couvre les sous-bois, de l'or qui brille dans la boue au soleil, des échancrures de soie sur les ailes du Morio qui file trop vite pour se laisser bien voir.
Sur le chemin du retour, les poches pleines de morceaux de feuilles et de cailloux, les vêtements rayés de vert et de noir, les yeux piquants de fatigue, Véra dressait la liste de tout ce qu'elle avait appris, de tout ce qu'elle avait à dire à Victor, des pigments qu'il fallait choisir pour l'émerveiller davantage. Elle rêvait aux myosotis et aux violettes, au ton si doux et monocorde de la voix de celui à qui elle voulait confier sa nouvelle collection (car il saurait, elle en était sûre, l'apprécier à sa juste valeur), à son parfum frais de coton et de menthe qui l'enivrait. Pas une seconde elle ne pensa à Sylvie qui l'attendait, inquiète, au bureau de poste, ni à la splendeur du soir sur les nuages tordus, ni à Myriam qui lui avait écrit pour lui proposer de se voir au ruisseau, ni aux deux lettres fourrées dans sa sacoche, ni à rien d'autre d'ailleurs.

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