6 (Paon-du-jour)
Elle se demandait devant le vieux manuel d'entomologie emprunté à la bibliothèque municipale pourquoi le stade final de développement des insectes s'appelait imago. Elle feuilletait les photographies de papillons et de libellules en se répétant comme une formule magique « je regarde des images d'imago » jusqu'à ce que les syllabes se mélangent et forment une tache étrange sans couleur et sans contour. Elle regardait ses propres dessins éparpillés sur le sol et elle voyait bien qu'il n'y avait là que des imagos, ailes colorées et diaphanes, éclats de lumière... et aucune chrysalide, aucune larve, aucune chenille, aucun œuf. Elle fut gênée tout à coup. Pourquoi cette obsession pour l'imago, l'imago, l'imago, alors que c'était souvent la période la plus courte de la vie d'un insecte ? Véra essayait en vain de se souvenir d'un tableau où l'on voyait des larves de libellules, ces créatures si bizarres, ou bien des chrysalides de cristal au sein desquelles des chenilles fondent... et elle rêvait à cette invisibilité. Pourtant, elle se rendait bien compte qu'il lui démangeait de peindre les bestioles qui croisaient son chemin de manière impromptue, plutôt que celles qu'elle aurait à chercher au fond de la terre ou des mares, au risque de tout retourner. Et pendant qu'elle rêvassait apparaissait sous ses doigts le spectre d'un Morpho bleu de plus. Comme tous les autres, il avait l'air mort sur le papier. Véra l'abandonna là sur le parquet et s'échappa en claquant la porte.
Elle alla traîner sur la place. Elle sortit un carnet, prête à récolter un détail dans la moue d'un passant, la forme d'un nuage, qu'importe, de quoi se sauver. Elle commençait à se perdre dans les motifs de l'écorce des platanes, drôles de cartes de pays de féerie, quand Victor vint s'asseoir à côté d'elle, en silence, un livre à la main. Elle sursauta, balbutia, sourit. Un clin d’œil, sourcils levés, ses paupières qu'elle aurait voulu toucher, pour voir, comme lorsque l'on approche le doigt d'une flamme, pour voir, ou d'un papillon posé sur une feuille, pour voir. Elle ne bougea pas, de peur de le faire partir.
Il fouilla dans une poche, dans l'autre, en tira un carnet qu'il lui tendit, lui dit que c'était pour elle, pour ses dessins. Ses paupières frémissaient. Il lui dit qu'il avait envie de cuisiner pour elle, un de ces jours, puisqu'ils avaient parlé de manger des fleurs et que le printemps venait, qu'il avait justement cueilli des violettes. Elle l'invita aussitôt. Comme ce fut étrange de voir Victor grimper les marches, poser la main sur la rampe d'escalier, lever la tête vers elle, dans ce couloir qu'elle ne voyait plus. Véra se battit un instant avec les clés, alluma la petite lampe en trifouillant nerveusement l'interrupteur, de la musique en vrac dégorgea aussitôt du téléphone de Victor ; entre clavecin et violes de gambe. Elle n'avait pas l'habitude. Ça faisait très longtemps. Ils parlèrent en grignotant devant la fenêtre, jusqu'à la lune accrochant les nuages comme une broche, jusqu'aux étoiles. Comme il l'avait entourée de ses bras et que ses lèvres tremblaient, elle demanda si elle pouvait l'embrasser. Il sourit et se pencha vers elle, son dos tout entier parcouru d'électricité, les cheveux imbibés de l'odeur du laurier, du sucre infusé de violettes fondant encore sous la langue. Il eut à peine le temps de faire glisser chemises qu'elle l'arrêta. Pause. Victor regarda Véra toute éparpillée sur le sol. Ses yeux s'arrêtèrent sur son bras dénudé, sur la petite ligne de grains de beauté qui traçait sur sa peau comme un dessin...
– On dirait un paon-du-jour et ses ocelles, dit-il en suivant le contour du bout de l'index, dans un sourire. Véra tourna la tête et le vit aussitôt. Ses grains de beauté formaient bien un de ces papillons magnifiques, à un problème près : les quatre grains de beauté les plus gros, que Victor avait comparés aux ocelles du paon-du-jour, ces gouttes d'or et de bleu bordées de blanc comme deux grands yeux prêts à vous hypnotiser, n'étaient pas au bon endroit. Cela donnait l'impression étrange d'un motif familier devenu difficile à reconnaître, comme le monde vu la tête en bas, ou le ciel nocturne regardé au fond d'un miroir, tout retourné. Le faux regard du papillon, doublement trop bas, avait l'air de loucher. Qui était le mauvais peintre qui avait tracé là, de la main gauche... ?
Après le départ de Victor, dans le silence revenu, Véra, torse nu, frissonna de froid. Elle ne pouvait plus détacher son regard de la silhouette fantomatique de paon-de-jour inversé qui ornait son bras par hasard. Elle attrapa un stylo qui traînait, traça un trait entre chaque grain de beauté, comme on dessine des constellations sur les cartes du ciel, et sourit en voyant le papillon apparaître. Elle se leva pour aller chercher un pinceau, le trempa dans la tasse de verveine où elle avait bu un peu plus tôt, rapprocha sa palette. En souriant, elle fit disparaître les grains de beauté et les contours qu'elle avait tracés sous la couleur : orange de velours pour les ailes, quelques tâches de blanc et de noir sur le bord en clavier de piano, son jaune le plus vif sous son rouge le plus profond pour les ocelles supérieures, un violet de velours mêlé de bleu pervenche pour celles des ailes inférieures. Les yeux au bon endroit. Quand enfin elle reconnut le paon-du-jour, elle s'amusa à mouvoir le bras. Les ailes semblaient frémir. Elle s'immobilisa, regarda longtemps son bras peinturluré, jusqu'au soleil du petit jour. Elle aurait voulu s'arracher ce bout de peau pour lui offrir.
Après cela, ce fut la fin de la chronologie, au profit de la répétition magique. C'était le début d'un printemps timide ; les gouttes ternes coulant le long des gouttières mesuraient le temps qui passait et prouvaient que toutes les secondes se ressemblaient. Véra peignait, Victor face à elle se plongeait dans ses expériences. Elle oubliait parfois où elle était, perdue dans son monde de couleur, suspendue entièrement au bout de son pinceau, sans savoir que Victor de temps en temps la regardait, elle et ses cheveux emmêlés, pleins de pinceaux sales maintenant d'invraisemblables chignons. Il souriait de la voir confondre sa tasse de tisane et son verre d'eau de peinture et siroter des bleus et des jaunes purs avant de grimacer et de reposer l'eau trouble où trempait encore un pinceau en secouant la tête. De même, lorsqu'il soupirait de frustration devant un énième problème, elle relevait la tête, contemplait son front penché, ses doigts qui faisaient tourner sans cesse une noix qu'il avait ramassée un jour sur un chemin. Elle en oubliait ses ailes de papillon, guettait le dessin de son sourcil, le trait si fin de la petite ride qui apparaissait au coin de sa bouche pendant qu'il tordait très légèrement les lèvres, en réfléchissant. Elle se demandait si son petit doigt pouvait recouvrir le petit creux qui surmontait sa lèvre supérieure. Parfois, il se levait sans prévenir, marchait un peu, arrachait un pinceau de la chevelure de Véra pour voir les boucles s'accrocher entre elles, hésiter à se dérouler jusqu'au bout, tomber. Il le repiquait sur un autre coin du chignon, en souriant, faisant toujours tourner dans sa main gauche la noix rougie.
Véra se surprenait à apprécier cette compagnie pendant qu'elle créait, elle qui avait toujours cru incompatible sa volonté d'aimer les autres et la nécessité de se livrer à sa passion dans le cercle imprenable de sa solitude. Il n'avait pas besoin d'elle, de ses sollicitations et de ses preuves d'attention, pas besoin qu'elle sorte de son cercle. Elle le voyait d'ailleurs tourner en rond dans le sien, et cela la rassurait. Elle avait toujours imaginé que de grandes bulles de savon irisées entouraient chaque personne, et que ces bulles pouvaient éclater si l'on ne prenait pas assez de précaution. La plupart des gens semblaient s'en accommoder, le souhaiter même, en rêvant de se fondre en une seule et même bulle. Mais Véra avait toujours eu peur d'en briser la surface, peur plus que tout ! Pourtant, quand elle était avec Victor, il lui semblait, qu'entre leurs deux bulles qui se frôlaient, un seul point tangent, par lequel passait tout ce qu'elle n'avait jamais cru exister, flottait sur la surface arc-en-ciel : un éclat d'affection et de tendresse pur qui ne risquait pas de percer, comme une épingle, ce voile diaphane qui la séparait du monde et la sauvait. Elle regardait Victor déposer ses idées dans un carnet, comme on place les papillons morts dans des enveloppes de papier, pour les étaler plus tard, fourrer son carnet dans sa poche, marcher, regarder par la fenêtre, attraper son écharpe tout à coup pour sortir et disparaître une heure ou deux, revenir, se serrer la tête comme pour en faire jaillir une idée de plus, maudire son problème, aimer son problème, tourner autour comme une bête blessée face à une autre bête blessée. Il lui montrait parfois ses griffonnages, ses notes éparses, et il lui disait que c'était des broutilles qui lui serviraient pour sa future grande théorie unificatrice. Il n'était pas encore prêt pour en faire quoi que ce soit. Véra se taisait. Attendait-il donc que ça pourrisse ? Mais Véra comprenait la passion de la résolution, l'exigence de l'organisation des petits détails, la manie de collectionneur. Elle se perdait dans les couleurs qui s'étalaient devant elle, finissait par ne plus voir que sa feuille, l'eau, les mouvements des nuances échappées des pinceaux, jusqu'à la faim, jusqu'à voir dans le blanc de crème le jus des groseilles estivales, dans le rouge de cadmium l'acidité des tomates liquides, dans le vert jauni la saveur crue des légumes en feuilles mais surtout elle se perdait dans les milliers de jaune et de bleus plus ou moins mélangés, et elle grimaçait de leur amertume de pissenlit, de leur parfum de belladone. Elle relevait enfin la tête. Pas de Victor ; envolé avec ses idées papillonnantes. Mais leurs bulles avaient communiquées, et il restait en permanence comme un fil qui reliait leurs deux mondes. Véra se plaisait à imaginer que penser à lui revenait à enfiler des perles sur ce fil de lumière, que les perles glissaient jusqu'à lui, qu'elles couvriraient son univers de petites étoiles de savon parfum coton.
Elle rentrait chez elle, peignait un papillon sur son bras, toujours le même, sentait sa gorge se tordre en regardant les grains de beauté se changer en ocelle, jamais au même endroit exactement. Elle rêvait.

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