7 (Rêve de cétoine)

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Après une journée ensoleillée de printemps, Victor invita Véra, à la sortie du travail. Assise pour la première fois dans ce salon inconnu d'un appartement trois fois plus grand que le sien, elle ne savait que faire de son corps et suivait de l'orteil l'écart qui séparait deux lattes du parquet. Sa chaussette était moite. Ses mains aussi. Le parquet était joli. Le sourire de Victor aussi. Ils mangèrent, écoutèrent de la musique, parlèrent jusqu'à oublier l'existence du soleil. Victor la voyait, les paupières lourdes, sous la lampe jaune, regarder la nuit pousser ses nuages indigo contre les vitres embuées. Avec ses mains tremblantes, il lui tendit une boîte en bois où reposaient quatre demoiselles mortes, aplaties sur un papier, les ailes écartées, emballées dans le même plastique transparent que les bonbons au caramel. Il lui dit que les demoiselles fermaient leurs ailes le long du corps, lorsqu'elles se posaient, vivantes. Mais comme c'est plus joli de les voir écartées, sur du papier. On dirait des bijoux, n'est-ce pas ?

– Rien à voir avec les libellules, mais un jour, j'ai vu un petit diablotin de Provence dans les buissons d'épines au bord de la rivière, tout près d'ici.

– Oh, quelle chance... J'aurais aimé le voir aussi.

– Tu pourras ! Il est dans ma collection, je te le montrerai un jour.

Et on aurait vraiment dit des bijoux, ces demoiselles dont il récitait les noms mais dont Véra ignorait tout, car la moire des surfaces la fascinait plus que leur fonction. Elle s'étalaient là devant elles, comme des fils sur lesquels ont aurait enfilé des perles vertes, oranges et bleues, comme des broches de pourpre, comme de fins cristaux bordés de dentelles de glace. À les regarder de plus en plus près, ses yeux se perdant dans les reflets irisés de leurs ailes, elle finit par remarquer une tête décalée par rapport à l'axe du thorax, un œil percé, et elle frémit en se rappelant qu'elle contemplait des cadavres, et en se rendant compte qu'elle les avait admiré comme de simples objets de décoration, oubliant qu'elles avaient été vivantes.

Elle leva les yeux vers lui pour voir s'il hésitait aussi, dans son admiration, puis recula imperceptiblement quand elle vit se refléter dans les lunettes rondes de cet homme les couleurs affadies des demoiselles assassinées.

Elle baissa les yeux, s'efforça de regarder le papier blanc derrière les insectes, pour faire semblant de les regarder sans les voir. Elle raconta un rêve qu'elle avait fait, il y a longtemps, et auquel elle pensait encore. Dans ce rêve, elle élevait des cétoines dorées, ces petits scarabées qui dorment soi-disant au creux des roses et dont les élytres verts brillent si forts, en réfléchissant la lumière de mille minuscules soleils. Elle aimait ses scarabées, elle leur donnait des noms, elle passait ses journées à chercher pour eux la nourriture la plus adaptée, les fleurs les plus ouvertes pour qu'ils puissent se reposer sur des pétales de velours. Quand ils finissaient par mourir, car même dans ses rêves la mort s'invitait, elle les attrapait délicatement et les déposait dans une grande boîte en bois. Elle en adoptait d'autres, elle en aimait d'autres, des centaines, des milliers, et ils mourraient toujours, comme meurent toutes les bêtes, et la boîte finissait par déborder de petits corps chatoyants. Alors, dans son rêve, Véra allait chercher dans la cave une longue robe. Elle en secouait la poussière morne. Elle passait des jours de rêve à coudre les cétoines, une à une, sur l'étoffe blanche. La Terre tournait comme une toupie, et la Lune passait à toute vitesse de l'autre côté de la fenêtre, comme une bille, et elle attrapait les scarabées morts, elle les transperçait d'une aiguille, le fil glissait dans un long crissement, et le tissu à présent, le tissu s'étalait comme une plaque de boue entre ses mains. Enfin, la boîte était vide. Dans son rêve, Véra criait dans la boîte vide. Dans son rêve, Véra était nue sur sa chaise et se dépêchait de revêtir la robe blanche et poussiéreuse recouverte de cétoines immobiles. Dans son rêve, elle ajoutait deux ou trois cassides en guise de boutons, un petit bout de soie d'araignée comme collier. Véra dansait au milieu des reflets électriques que projetaient en tout sens les élytres cousues comme autant de joyaux enflammés, diaboliques, remplis d'éclairs. Véra baissait les yeux au milieu d'une pirouette. Les cadavres la regardaient. Là, des milliers d'yeux, qui la voyaient elle, vivante, terne, sans carapace, juste une peau, une étoffe de poussière. Dans son rêve, les cétoines se mettaient à remuer sur sa robe comme s'ils vivaient encore et que le fil qui les transperçait n'avait été qu'une laisse nouée à un piquet. Véra contemplait son corps qui grouillait et brillait d'insectes vivants et elle souriait, souriait, souriait, et ses dents elles-mêmes semblaient des petites perles de nacre sur lesquelles se reflétaient le vert métallique de la cétoine dorée. Elle racontait tout cela à Victor en se disant qu'il allait bien trouver cela horrible lui aussi. Car le plus horrible dans tout ce rêve c'est qu'il était possible : que rien n'empêchait personne d'élever des cétoines, de leur donner des noms puis d'en faire des sequins.

– C'est un joli rêve ! Quand j'étais enfant, je ne pouvais pas m'empêcher d'attraper tous les papillons que je voyais, parce que je les trouvais tous magiques, avec leur diversité de couleur et de forme... je les attrapais et j'étais fasciné par la poudre qu'ils laissaient sur mes doigts et qui sentaient les épices de fond de placard, la cannelle vieillie ou la vanille asséchée... Parce que je les froissais beaucoup, bien sûr, j'étais maladroit... As-tu déjà vu les ailes d'un papillon au microscope ?

Et il se levait, lui montrait et elle s'émerveillait. Il jouait du piano, une des variations Goldberg ; le mur, sous la lumière qui tremblotait, changeait de couleur, l'armoire elle-même se métamorphosait bizarrement, se courbait sur les bords, le vivarium où des phasmes avaient vécu, cube de plexiglas à la surface tâchée de gouttes d'eau séchée, miroitait... et elle se sentait étourdie, la tête remplie de nouveaux rêves et d'envies soudaines de vivre, de tout voir, tout aimer, dans une explosion de couleurs criardes.

Victor dut partir en voyage du jour au lendemain ; des histoires de conférences à l'autre bout du pays, de parents qui avaient besoin de lui, et Véra ne s'offusqua pas de son silence. Elle continua pendant un mois à rêver de couleurs impossibles, cherchant à reproduire l'exacte nuance de violet qui glisse sur la surface des bulles, en pensant aux arc-en-ciels sur les vitres ondulées sur les bords de l'appartement de Victor. Elle poursuivait la lueur des vers luisants, ce jaune verdâtre qui ressemblait tant au fond de l'horloge électronique de son réveil. A coups de pinceaux, elle voulait chasser de sa tête les questions importunes : est-ce qu'il allait bien ? De quoi rêvait-il, là-bas ? De quoi parlait-il ? Avec qui ? Elle s'agaçait toute seule et se plongeait de plus belle dans ses propres recherches.

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