8 (Désir de comprendre et audace de désirer)
La rivière s'écoulait, c'était dimanche, Anna et Myriam écoutaient Véra parler de libellules et de papillons dont elle récitait les noms et les plantes hôtes avec un enthousiasme à faire peur. Anna finit par l'interrompre, trop curieuse.
—Mais où as-tu appris tout ça ? Je savais que tu aimais les bestioles, mais tu n'as jamais été aussi précise du point de vue scientifique...
Et Véra leur expliqua qu'elle avait envie de tout savoir, de tout apprendre, de tout comprendre, qu'elle ne s'ennuyait plus du tout en ce moment, qu'il lui semblait qu'elle finirait par arriver à peindre, enfin, quelque chose qui la satisfît, qu'elle se sentait pleine d'une audace nouvelle, et elle tut Victor, son absence trop longue, elle tut ses inquiétudes sous-jacentes. Elle tut le reste de son désir.
Anna n'était pas dupe. Contrairement à Myriam, qui n'était souvent que de passage à Tourtencoing, elle avait déjà remarqué, de loin, les petits rituels qui semblaient s'être établis entre Véra et Victor. Elle attendait qu'elle parle.
— C'est rare, Véra, que tu aies l'audace de désirer quoi que ce soit... Qu'est-ce qui a changé ?
Véra baissa les yeux mais ne dit rien, honteuse de sa lassitude passée comme de ses faiblesses présentes, elle qui avait toujours fait le serment de ne pas s'ennuyer, et de ne jamais pardonner aux hommes la moindre confusion. Elle avait franchi toutes les frontières.
Myriam, pour la tirer d'embarras, parla du pigeon qu'elle avait adopté, ou plutôt qui s'était adopté tout seul en entrant un beau jour par la fenêtre ouverte de son petit appartement citadin juste à côté de l'hôpital... Il était presque entièrement blanc, avec des petites tâches noires, comme des gouttes d'encre, et une aile tordue, qui l'empêchait de voler correctement. Elle lui avait fait un nid de branches sur sa table de chevet, près d'une bassine d'eau où il prenait des bains agités à toute heure du jour et de la nuit. Elle se réveillait parfois sous les éclaboussures et cela la sauvait des cauchemars de sol dièse produit par électrocardiogramme, de silences de bébés et de sirènes d'ambulance. L'oiseau couvrait son appartement de fiente, mais Myriam semblait presque s'en réjouir, parce que plus aucun de ses collègues ne tentait de la raccompagner chez elle. C'était son pigeon de protection. Anna n'en pouvait plus de rire devant les photos incongrues du pigeon perché sur les meubles avant-gardistes de Myriam, et la félicita pour le chaos.
— A toi, chevaliesse !
Et Anna raconta qu'elle faisait de son mieux pour continuer à être la plus inutile possible, à semer camomille à la volée dans le potager de ses voisins, à tenter de se fabriquer des vêtements dans des feuilles imbibées de glycérine, à lire en secret aux gamins du maire le Manifeste du parti communiste, auquel ils ne comprenaient rien (ils avaient entre six et huit ans) en prenant une grande voix grave et épique pour les faire rire, et des mensonges ridicules, des petites fictions qu'elle inventait pour rendre la Taupe complètement fou dès qu'elle le croisait. Elle lui avait dit par exemple que Myriam en était à son troisième prétendant depuis qu'elle l'avait laissé, qu'elle avait failli se fiancer avec un marin mais qu'il s'était tragiquement noyé juste avant sa demande, commençait une phrase sur deux en disant « tiens, ça me rappelle, quand j'étais en prison... », pour le plaisir de le voir s'offusquer et ne plus savoir que faire de lui. Elle leur parla de Sylvie, de sa douceur maladroite : elle lui avait tricoté tout un couvre-lit mauve (Anna détestait le mauve) pour ne pas qu'elle attrape froid, et cela faisait une semaine au moins qu'elle la gavait de biscuits au gingembre, parce qu'elle en avait fait trop (Véra n'en avait accepté qu'une boîte...). Et Véra qui se passionnait d'habitude pour les conclusions farfelues de Myriam et pour les parenthèses multiples d'Anna n'écoutait rien du tout. Elle plantait ses ongles dans le tronc d'arbre sur lequel elles étaient assises, s'efforçait de s'accrocher aux mots d'Anna, mais tout filait, elle se voyait partir, suivre des chemins inconnus bordés de pervenche, trouver les pas de Victor loin d'ici, pour qu'apparaisse enfin sa silhouette sur fond de soleil. Elle revenait de temps en temps, saisissait quelques lambeaux de phrases, s'en voulait terriblement. Reste là. C'est là qu'est ta vie. Reste. Quitte ces allées de songe, ces pièges d'illusion. Il n'y a rien au bout. Et s'il ne revenait pas...
Mais Victor réapparut sur la place de la mairie au milieu du printemps, un livre à la main, comme par hasard, comme il était arrivé tant de fois qu'ils se retrouvent « sans le faire exprès », et engageant la conversation comme si de rien n'était, il s'intéressa à ce qu'elle avait dessiné dernièrement et lui demanda pour la troisième fois comment elle avait réalisé cette couleur, si c'était de la gouache ou de l'aquarelle. Elle ignora ses questions, honteuse :
— Pourquoi ce silence ? Pourquoi ne pas m'avoir écrit… ?
Victor la regarda, confus, faisant tourner machinalement la noix rougie dans sa main.
— Je n'y ai pas pensé.
Véra scruta ce visage qui lui avait manqué, les veines qui roulaient sous la peau de la main qui triturait cette noix usée, le coin de sa lèvre qui tremblait en un sourire indécis. Elle décida que la joie qu'elle avait de le voir valait plus que son orgueil, qu'elle n'avait pas besoin de tout comprendre, de tout élucider tout de suite, qu'il fallait être patiente pour apprivoiser quelqu'un. Alors elle lui parla de ses derniers émerveillements. Elle avait découvert que certains entomologistes à la recherche de papillons en attrapaient parfois à qui il manquait un fragment d'aile et qui étaient donc condamnés : ils s'attachaient alors à coller sur ces lambeaux des morceaux d'ailes de papillons déjà morts, avant de les relâcher, créatures hybrides, à moitié créées, sauvées par l'homme. Elle avait lu, aussi, des récits de scientifiques qui trouvaient des chenilles, les nourrissaient, documentaient chaque étape de la métamorphose, observaient la nymphose, puis l'éclosion, avant de les relâcher à l'endroit même de la capture. Elle avait passé des heures à parcourir sur son ordinateur les pages numérisées du Papillonium Brittaniae Icones de James Petiver, qui, au XVIIIe siècle, avait dessiné des dizaines de papillons vivants, enfermés dans leur cage sur son bureau de travail. Elle avait regardé un nombre incalculable de films qui s'attachaient à suivre les papillons dans leur environnement « naturel », sans les toucher. Elle rêvait de ces manières d'observer ce qui bouge, ce qui fuit, ce qui échappe au regard. Véra avait essayé, elle-même, de dessiner des oiseaux et des papillons « sur le vif », et riait de ses merles trop allongés, s'énervait de ses Aurores asymétriques qui fermaient résolument leurs ailes dès qu'elle s'approchait. Victor sourit en lui demandant pourquoi elle rejetait à ce point l'épingle et la dissection, alors qu'il n'y avait aucun autre moyen d'être plus précis et plus nuancé, qu'il n'y avait qu'ainsi qu'elle pourrait faire de véritables dessins, scientifiques et réussis.
Elle lui parla de ses scrupules, de sa peur d'arrêter le mouvement en cherchant à le saisir.
Victor rit. Ce n'était pas comme si les phasmes pensaient, comme si les scarabées souffraient !
Et Véra se sentait ridicule mais Véra tenait à son doute, et lui demanda comment il en était si sûr :
— N'est-ce pas manquer d'imagination que de refuser d'envisager cette possibilité ? Même s'ils ne pensent rien du tout, tes phasmes, j'aime imaginer qu'ils le peuvent… Et qu'importe après tout, c'est le fait qu'ils m'échappent, dans tous les sens du terme, qui m'intéresse.
Et ils rentrèrent chez lui, et elle attendit avec impatience, en regardant ses lèvres tremblantes, qu'il l'embrasse, mais Victor était fatigué de son long voyage, et alla dormir sans la regarder. Elle ouvrit la fenêtre, le ventre tordu de désir et de confusion, regarda le bleu de la nuit tourbillonner, bordée des rideaux jaunes, attendit que le froid éteigne ses joues brûlantes. Elle s'assit sur le parquet, face au courant d'air et au roulement des nuages, guetta les étoiles. Après quelques heures, Véra s'endormit là.
Au matin, en entrant dans la chambre, elle vit le grand corps à demi-nu étendu en travers du lit, éclairé faiblement par la lumière bleue perçant à travers les volets. Les lignes azur sur le mur blanc cassé semblaient tracées à la règle. Véra se tassa sur un coin du lit en attendant son réveil. Victor finit par lui caresser les cheveux avant même d'ouvrir les yeux, puis s'approcha pour l'embrasser. Elle l'enlaça immédiatement, mais elle sentit bien qu'il ne répondait pas tout à fait à ses caresses, le laissa s'échapper, le regarda s'éloigner dans les rayures du jour, ouvrir la porte, la refermer derrière lui. Véra remarqua l'image rémanente que sa silhouette avait laissée sur son œil. Elle se dit qu'elle se souviendrait sans doute longtemps de ce pilier rouge, de ce dos sans visage. Elle se leva pour ouvrir la fenêtre, contempla les nuages gris, retourna s'enrouler dans les draps. Elle pensa à son retard, à sa froideur, à sa répugnance à l'embrasser, au désir dans son ventre, au fait qu'il lui manquait déjà alors qu'une porte seulement les séparait.
Lorsque l'on coupe une chrysalide dans la longueur pour l'ouvrir, on y trouve une chenille en décomposition. Pas une paire d'ailes de papillons froissées, montées sur l'ancien corps de la chenille, comme si elles avaient poussé dessus, mais la chair dissoute, mais le risque de la métamorphose avortée, mais l'horrible et magique transformation qui conserve et détruit le passé tout entier, mais la beauté future par la pourriture. Véra se demanda ce que ressentaient les chenilles qui fondent, si elles savaient combien de temps il leur faudrait encore mourir pour vivre.

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