chapitre 2
Jae-In avait rencontré Man-Shik dès sa première année à l’université. Ils s’étaient croisés dans les fêtes étudiantes rythmées de jeux, de défis, de bière et de soju. Hyun-Ok, sa meilleure amie et compétitrice la plus acharnée aux examens de médecine, se moquait d’elle avec espièglerie car elle n’avait pas remarqué que ce beau garçon la suivait partout.
Cette année-là, Jae-In traversa la pire épreuve de sa vie et Man-Shik avait été là. Il l’avait sauvée, réconfortée et les liens entre eux s’étaient tissés doucement.
Ils formaient un couple charmant et populaire à l’université. Man-Shik était promis à une belle carrière d’avocat dont son père et son grand-père, ainsi qu’un oncle procureur, avaient ouvert la voie. Jae-In, quant à elle, poursuivait son rêve en suivant des études de médecine que sa famille, assez modeste, finançait avec confiance et fierté.
Quand elle y réfléchissait, avec le recul, elle se disait que finalement, s’ils avaient eu une certaine entente, et aussi sûrement une certaine attirance l’un pour l’autre, cela se traduisait par ce que l’on pourrait appeler une affection raisonnable. Entre eux, il n’y avait jamais eu de passion, d’amour fou, ni toutes ces choses qu’on lit dans les livres en espérant les vivre un jour. Bien sûr, il n’y avait jamais eu, non plus, de bagarres, de disputes, de larmes, de cris. C’était le revers de la médaille des relations sans amour. Une erreur d’aiguillage…
Aussi, quand la séparation était devenue la seule option, Jae-In fut soulagée parce que finalement c’est épuisant de vivre avec un masque. Loin d’en vouloir à la femme qui avait pris cette place qu’elle n’avait jamais vraiment occupée, elle lui en était reconnaissante et s’était dit : « Pourvu qu’elle ne me le rende jamais ! »
Une fois les papiers signés, Jae-In fut percutée par le choc du deuil de ces dix années durant lesquelles elle n’avait aimé personne et où personne ne l’avait aimée. C’était une histoire un peu triste.
Des parfums de cuisine la réveillèrent vers midi et elle enfila des vêtements confortables pour rejoindre son hôtesse. C’était une femme d’environ soixante dix ans dont les cheveux blancs étaient soigneusement noués en un chignon bas. Sur la table, un panier de légumes fraîchement cueillis était posé, ce qui était confirmé par la paire de bottes boueuses rangées devant la porte entrouverte.
La vieille femme posa des bols de riz et des plats d’accompagnement sur une petite table et elles s’assirent ensemble pour le repas. La grand-mère ne posait pas de question mais son regard reflétait une grande curiosité : « Que fais-tu là toute seule en cette saison ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Est-ce que tu es en fuite ? » Voilà tout ce que disaient son regard sans oser le demander de vive voix.
Jae-In, malicieusement, laissa cette curiosité consumer son hôtesse jusqu’à la fin du repas où elles partagèrent un thé et des fruits.
— Je viens de divorcer et j’ai besoin de prendre un peu de recul pour retrouver mes esprits.
Les yeux de la vieille femme s’écarquillèrent ; il était clair que le divorce ne faisait pas partie des choses communes pour elle !
— Ce n’est pas un caprice, précisa-t-elle, c’est une décision bien pesée.
— Il t’a trompée ? s’écria-t-elle.
— Oui, répondit Jae-In avec un regard en coin.
— Le salaud ! Tu aurais dû le tuer !
Même si elle ne trouvait pas le conseil judicieux, ce soutien vigoureux et inattendu fut un baume pour son moral fatigué et lui donna envie de sortir profiter du soleil.

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