chapitre 3
La rue principale du village donnait sur le port. Elle était bordée de boutiques dont les présentoirs débordaient des trottoirs. Bien qu’on fût hors saison, il y avait des touristes qui arrivaient le matin par le ferry et repartaient le soir après avoir passé la journée à flâner ou à marcher sur un circuit de randonnée assez connu qui avait son petit succès. Peut-être Jae-In devrait-elle l’essayer.
Jae-In examinait un étal de poteries qui n’avaient d’artisanales que le nom, vendues pour un prix défiant toute concurrence, par un jeune homme dont la voix forte haranguait les ménagères.
Mais ces dernières restaient indifférentes à ses arguments, car elles semblaient s’intéresser beaucoup plus à une femme d’une cinquantaine d’années qui essayait de se frayer un chemin discrètement. Elle avait les cheveux courts, coupés au carré et surmontés d’un béret de laine claire assorti à un tailleur discret rose pâle sûrement bon marché mais propre et bien repassé. Elle portait une petite valise marron, usée, qui semblait assez lourde.
Elle s’arrêta devant la vitrine d’un salon de coiffure et hésita. Elle s’éloigna même de quelques pas, l’air soucieux, mais finalement revint vers la boutique. Elle se mordit la lèvre inférieure, prit une grande inspiration et entra dans le magasin.
Dans la rue, hormis les touristes qui continuaient à déambuler d’un étal à l’autre, les villageois retenaient leur souffle.
Il allait se passer quelque chose et Jae-In se demandait quoi !
Elle ne voyait que la silhouette claire dans l’embrasure de la porte. Soudain, elle entendit un cri de surprise mêlée de rage. La tête de la femme en rose sembla rentrer dans ses épaules comme si ce hurlement lui avait assené un énorme coup. S’ensuivit un chapelet d’injures débitées à toute vitesse par une voix féminine dépassée par la colère. La femme en rose semblait rapetisser sous les insultes et reculait petit à petit, esquissant un repli prudent. Elle n’eut pas le temps de fuir, car la coiffeuse au physique impressionnant, l’avait saisie par les cheveux et la traînait déjà à l’extérieur.
— Comment oses-tu montrer ta sale gueule ici ? Tu n’as pas honte ? Notre père doit se retourner dans sa tombe ! Tu nous as tout volé et tu oses revenir ici aujourd’hui ?!
La femme en rose tenait sa tête à deux mains pour essayer de résister à la rage de sa sœur, qui semblait prête à la tuer sous les yeux ébahis de tout le village. Un jeune homme réagit plus vite que les autres et tenta d’arrêter la furie.
— Omma, lâche-la, s’il te plaît ! Tu vas la tuer !
— C’est tout ce qu’elle mérite !
À ce moment-là, les autres villageois s’interposèrent enfin pour éviter le pire. Certains éloignèrent la petite femme en rose en larmes et d’autres raccompagnèrent manu militari la coiffeuse brutale dans son salon, non sans recevoir quelques coups de pied au passage.
Jae-In avait le souffle coupé par cette explosion de rage et de brutalité. Elle aperçut, au coin d’un étal, son hôtesse, un panier à la main. La vieille femme n’avait rien perdu de la scène et paraissait partagée entre stupeur et amusement.
Le calme étant revenu, Jae-In décida de se procurer du matériel de randonnée pour explorer, demain, le chemin montagneux prisé par les touristes.
Chargée de paquets, elle revint à la maison d’hôte où la grand-mère était assise et s’affairait à couper des légumes pour le repas. Elle commençait à la connaître et savait qu’elle ne prendrait pas l’initiative de la conversation, mais attendait avec impatience que Jae-In évoque « le scandale » !
Malicieusement, elle commença par se laver les mains et se servir un verre d’eau à la carafe posée sur la table, avant de se racler la gorge et de demander, l’air de rien :
— Vous la connaissez ? La dame qui s’est fait tirer les cheveux ? précisa-t-elle, sachant que c’était inutile.
— Le vieux Chul l’a reconnue tout de suite quand elle est descendue du ferry ce matin !
Jae-In s’assit : la machine était en route.
— Elle était connue dans le village, la plus belle fille ! Tous les hommes la courtisaient, mais son père la gardait à la maison comme un trésor. Il voulait la marier à un homme qui aurait des terres ou un bateau. Il avait travaillé dur pour lui donner une belle dot. Sa sœur était jalouse. C’est vrai qu’elle n’avait ni un physique aussi avantageux, ni l’attention de son père !
Pendant qu’elle racontait ce qu’il s’était passé trente-cinq ans plus tôt, ses mains habiles continuaient à couper adroitement les légumes, et le son du couteau sur la planche de bois rythmait ses paroles. Annonçant son effet par trois coups plus forts décapitant un radis, elle baissa la voix pour confier à Jae-In qu’il lui était arrivé, en partant pêcher au petit matin, de croiser la jeune femme rentrant discrètement chez son père par une porte dérobée. Elle ponctua sa croustillante information par un clin d’œil entendu. Elle se redressa pour s’attaquer à un paquet de ciboule et prit une grande inspiration pour terminer son histoire.
— Un beau matin, elle disparut ! Personne ne l’avait vue et son père la chercha partout en vain. Elle n’était pas partie toute seule ! Les économies du vieil homme et le titre de propriété d’un terrain situé de l’autre côté de l’île avaient aussi disparu ! C’est le terrain où il y a aujourd’hui la fabrique de parfums. Elle l’a vendu très vite après son départ et, depuis, personne n’a eu de nouvelles d’elle ! Son père est mort quelque temps après. Certains disent que c’est de chagrin, d’autres que son foie n’a pas survécu au soju dont il avait toujours abusé. Je dirais que ça revient un peu au même.
Tu vois, je connais bien cette histoire même si elle est ancienne. Par contre, je n’ai aucune idée de la raison de son retour !
Ce questionnement la torturait et Jae-In pensa que, dans les jours à venir, elle mènerait l’enquête.

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