chapitre 4
Une fois le repas avalé, elle prépara ses affaires pour la randonnée du lendemain avant de s’endormir apaisée.
La matinée était fraîche mais ensoleillée.
Une légère brise ramenait à Jae-In la fraîcheur des embruns tandis qu’elle remontait la contre-allée conduisant à l’entrée du chemin de randonnée. La pente l’essoufflait déjà un peu mais longeait la côte et offrait une superbe vue sur la mer. Elle ne fut pas mécontente de faire une petite pause pour utiliser une longue-vue mise à la disposition des touristes, elle permettait de voir les reflets irisés du soleil sur l’eau, les voiles blanches des bateaux et le trafic des ferries.
Un groupe d’enfants en sortie scolaire, accompagnés de leur professeur, formait une joyeuse troupe. Ils la dépassèrent en chantant pendant qu’elle admirait les gerbes d’écume blanche des vagues qui s’écrasaient sur les rochers en bas de la falaise.
— Tu ne peux pas te tromper, lui avait dit son hôtesse. Tu suis la route qui fait le tour de l’île et, quand tu arriveras en haut de la corniche, tu verras un chemin qui part sur la gauche. Suis-le sur une centaine de mètres et tu apercevras une petite auberge. C’est une construction en bois très prisée des marcheurs. Tu y trouveras tout ce qui pourrait te manquer pour la marche et les plans du sentier. Je te conseille de leur acheter quelques gâteaux de riz, ce sont les meilleurs de la région et, si tu ne veux pas marcher seule, il y aura certainement un groupe de randonneurs à intégrer.
Jae-In était maintenant arrivée en haut de la corniche et elle se demandait si elle n’avait pas manqué l’embranchement qui conduisait à l’auberge. Un homme d’une cinquantaine d’années descendait dans sa direction. Il avait les cheveux blancs, un teint buriné par le soleil et une démarche athlétique. Ses vêtements colorés et les deux cannes de marche dont il était équipé donnaient l’impression qu’il sortait tout droit d’un magazine d’équipements sportifs. « Un pro », se dit Jae-In, secrètement amusée par le personnage.
— Excusez-moi Monsieur, lui dit-elle. Je cherche l’entrée du circuit de randonnée mais j’ai bien peur de l’avoir dépassée.
— Pas du tout, lui répondit-il avec amabilité, il est juste après le virage et…
Il n’eut pas le temps de lui donner plus de précisions que le crissement d’un freinage violent et le bruit sourd d’un choc se firent entendre. Jae-In vit un ballon blanc descendre doucement la pente. Plus haut, un enfant était à terre, les bras en croix. Le conducteur atterré, le visage dans les mains, sortait, hagard, d’un véhicule arrêté en travers de la route. L’instituteur courait vers le petit garçon allongé sur la chaussée.
— Appelez les secours ! dit-elle au témoin resté bouche bée devant la violence du choc.
Elle courut vers le blessé sans attendre de réponse. S’agenouillant aux côtés de l’enfant, elle contrôla son état. Le petit garçon était inconscient. Avec l’énergie et la volonté qu’elle avait toujours appliquées à sauver la vie des autres, elle commença un massage cardiaque sous le regard inquiet de l’enseignant.
Les secours ne tardèrent pas à arriver. Le professeur sauta dans l’ambulance aux côtés de l’enfant, laissant aux secouristes le soin de ramener les autres élèves en pleurs vers l’école. Une quinzaine de minutes plus tard, Jae-In entendit le moteur de l’hélicoptère qui emmenait le blessé vers l’hôpital le plus proche sur le continent.
Pour retrouver ses esprits, Jae-In s’était assise par terre, le dos contre le muret qui séparait le sentier de la falaise. La tête entre les genoux, elle s’efforçait de respirer posément. Une secouriste lui apporta une bouteille d’eau :
— Merci beaucoup Docteur. Si vous ne vous étiez pas trouvée là, je ne sais pas si cet enfant aurait survécu.
Elle ne comprit que plus tard à quel point elle avait eu besoin d’entendre cette phrase.
Ces mots la recentrèrent sur ses priorités et la sortirent du flou dans lequel sa relation échouée l’avait plongée. La vie était partout et ne demandait qu’à se poursuivre. Les dix ans passés avec Man-shik n’étaient pas dix années perdues, mais juste le chemin menant à ce qu’elle était aujourd’hui. C’est avec cela qu’elle devrait bâtir le reste de son existence.
Sentant en elle une énergie nouvelle, elle but sa bouteille d’eau et se dirigea vers « l’auberge du bas du chemin ». Elle acheta des gâteaux de riz, s’engagea sur la piste en admirant les pentes abruptes qui venaient mourir contre les embruns. Le lendemain, elle repartirait à Séoul ressourcée.
Jae-In traînait un peu des pieds quand elle arriva à la maison d’hôtes. Elle était affamée, assoiffée, fatiguée, mais heureuse d’avoir sauvé une vie et gravi une montagne. Après tout, de quoi d’autre aurait-elle besoin ? Ah oui ! Des potins sur la dame en rose qui s’était fait tirer les cheveux... mais pour cela, elle devrait attendre !

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