Chapitre 2
Je sentais presque sa main tenant la mienne. Nous courions dans les prés de Nihil, les deux étoiles illuminants ce beau ciel clair de mi-journée. Elle me tirait le bras vers l’avant, le sourire au lèvre. Je pouvais presque ressentir l’herbe me frotter les pieds, fixant son sourire divin. Mais il était différent, différent de celui que je connaissais. Ses yeux aussi. Bien que la ressemblance soit parfaite, il manquait cet éclat bien à elle.
J’enlevais alors l’énorme casque de réalité virtuel, revenant à cette réalité si terne et fade, me levant de mon lit en le remettant sur son chargeur. C’était comme toujours, je n’arrivais pas à la voir dans ces images. Ce n’était pas elle.
Les flashs de ce jour me revinrent d’un seul coup, comme si le retour à la réalité rimait avec souffrance. Je courrais vers les restes de la fusée en feu, criant son nom désespérément. Tamac tentait de me retenir, mais impossible pour lui de me contenir. Alors je criais, les larmes coulant à flot sur mon visage. Parfois, je demandais pardon, en espérant qu’elle revienne si je le faisais, mais elle ne revint jamais.
L’auteur de l’erreur au niveau du coeur thermique des réacteurs ne fut jamais révélé, pas même aux familles des défunts. C’était moi, bien évidemment. Quelles seraient leur réaction si elles apprenaient que l’amour de leur fille, celui qu’ils aimaient tant était en fait responsable de sa mort ? Au final, je ne fus même pas présent à l’enterrement. Je ne pouvais pas regarder sa tombe en face.
- Merde, criais-je en frappant le mur de toutes mes forces. Merde merde merde merde !
Je regardais mes mains, les plaies s’étaient rouvertes, le sang coulant sur le plancher.
- Merde, dis-je en cognant ma tête contre la pauvre paroi, laissant goutter toutes les larmes de mon corps. C’est moi qui l’ai tuée.
Je la revoyais, son sourire, ses yeux remplis d’étoiles. J’entendais son rire, sentais son odeur, mais elle n’était plus là, et c’était de ma faute. J’ai tué la femme la plus incroyable au monde.
- Bah dis donc, dit une voix derrière moi. Je sais pas comment tu fais pour vivre dans une porcherie pareille.
Je me retournais d’un bond, presque effrayé par cette apparition soudaine.
- Puis c’est tout gris, sans lumière. C’est déprimant gros.
Tamac se tenait devant moi. Combien de temps cela faisait que je l’avais pas vu ? Au début il prenait des nouvelles de moi tous les jours, mais j’ai commencé à l’ignorer, avant de lui balancer ses quatre vérités à la figure. Il a tenté de reprendre contact plusieurs fois, mais en vain.
- Faut que tu apprennes à fermer cette foutue porte, c’est dangereux.
À quoi bon ? Je me frottais les yeux, essayant de cacher la trace des larmes qui avaient coulés en permanence cette dernière année, depuis qu’elle n’était plus.
- Joue pas au bonhomme avec moi, assura-t-il en se posant sur la seule chaise du HLM que j’occupais.
Il se tût pendant plusieurs secondes, observant les alentours, les yeux remplis de pitié. Je pensais qu’il allait finir dégouté de moi. Mais non, il éprouvait de la compassion, de la compassion pour un assassin.
Je me dirigeais vers le lavabo pour me rincer, je ne voulais pas que Tamac me voie dans cet état. Je passais devant le miroir, regardant mon reflet fixement.
- Tu peux pas continuer à vivre comme ça. Ces remords, cette culpabilité, ils vont finir par te tuer.
- C’est marrant, commençais-je… à chaque fois que je vois mon reflet, je me hais plus que la veille. C’est pour ça que je fais tout pour l’éviter, pour ne pas encore plus me détester que je ne le fais déjà.
- Et tu comptes vivre toute ta vie comme ça ?
Je me tournais vers la pile de linge sale, enfilant le premier T-shirt qui passait.
- Écoute, commença mon ancien ami. J’ai une proposition à te faire. Avec Ardoise, on est sur un gros projet, du type qui peut révolutionner le cours de l’histoire.
Je n’écoutais pas, essayant d’enfiler des chaussettes sales dépareillées.
- Tu étais l’un des meilleurs talents de l’académie, continua-t-il. Le professeur Ardoise m’a assuré que si tu rejoins le projet, tu pourras réintégrer le programme Nihil sans prendre en compte l’année que tu auras manquée. Qu’est ce que t’en dis ?
Je pris le temps de mettre le dentifrice sur ma vieille brosse à dent crasseuse avant de la fourrer dans ma bouche.
- J’en dis, commençais-je la bouche pleine. J’en dis que je m’en bas les couilles.
Tamac resta bouche bée.
- J’ai jamais aimé l’espace, je dirais même que ça m’a toujours ennuyé. Pourtant, quand elle était là, tout était different. Ces foutus points me paraissaient plus agréables…
- Et tu penses sincèrement qu’elle aurait aimé te voir vivre cette vie ? Qu’est-ce qu’elle dirait si elle voyait l’amour de sa vie dans cet état ?
- Je me demande plutôt ce qu’elle dirait si elle apprenait que l’amour de sa vie est la cause de sa propre mort.
Je me retournais vers le miroir encore une fois, pour y observer l’homme qui a assassiné ma femme, mon amour, mon univers.
- Tu crois que de là-haut elle ne te regarde pas, me demanda Tamac ? Sans vouloir te décevoir, elle sait sûrement tout. Tu te souviens ce qu’elle disait ? De là-haut, elle doit vivre une vie que nous ne pouvons même pas nous imaginer, attendant notre venue.
Un scientifique qui parlait d’une vie après la mort, on croirait rêver. Il n’y avait qu’elle d’assez incroyable pour croire sincèrement en ces idioties.
- Une erreur peut arriver à tout le monde, poursuivit-il. Ça aurait pût être n’importe qui. Cette tragédie, tu n’as pas a en porter le fardeau seul. L’équipe de révision de la fusée était pressée par le calendrier, il fallait absolument que notre pays s’acquiert Nihil avant que les autres ne développent les techniques pour s’y diriger. Un nombre incalculable d’ingénieurs professionnels ont échoué ce jour là, tu n’étais qu’un apprenti.
- Un déchet en qui on a donné trop de confiance, répondis-je en repensant à son rire, ce rire qui me hantait jour et nuit. Alors arrête de me faire chier à chercher à m’aider.
Mon compagnon se leva de sa chaise, comme furieux. Il s’avança vers moi avant de me plaquer contre le mur.
- Tu te fous de moi, me cria Tamac. Tu penses que c’est pour la pourriture que tu es devenu que je suis venu te chercher ? Tu penses que c’est pour l’homme qui a passé un an de sa vie à se lamenter se cachant derrière une réalité virtuelle faite par IA que je suis là ! Si je suis venu te chercher, c’est à la limite parce que mon meilleur ami me manquait, pas cette bouse que j’ai devant les yeux. Mais pas que…
Il se tût, comme si il voulait me dire quelque chose qu’il ne pouvait pas, quelque chose qui faisait mal. Je me collais au mur, la main sur mes oreilles, espérant qu’il s’arrête pour de bon.
- Elle, elle aurait voulu que je t’aide. Elle m’aurais demandé de te relever, quoique tu puisse avoir fait. Parce qu’elle t’aimais.
J’étais dos au mur, collé contre la paroi. Je me débattais, je ne voulais pas entendre ce qu’il avait à me dire, mais ses prochaines paroles finirent par me taire pour de bon.
- Alors fais ce qu’elle n’a jamais sût faire. Vas sur Nihil, emporte le peu qu’il reste d’elle avec toi. Pour qu’elle puisse réaliser son rêve, même après la mort. C’est le moins que tu puisse faire.
Alors, sans même m’en rendre compte, toutes les larmes de mon corps commencèrent à couler le long de mes joues. Je ne le méritais pas, mais elle méritait plus. C’est le moins que je pouvais faire.
Pour elle.
Je pris la main tendue de mon ami, laissant mes larmes transparaître sur mon visage fatigué.
Je me mis alors, du jour au lendemain, à travailler sur leur projet, le GID, retournant dans ces lieux qui ne sonnaient plus pareil sans elle. Je retrouvais mes anciens compagnons, tous me présentaient leur condoléances, pourtant, tout semblait sonner faux. Au départ, j’avais du mal à cacher les traces de mes larmes de la veille, mais peu à peu, j’appris à sourire devant les autres. Parfois, c’était trop dur, trop dur d’y retourner sans elle. Parfois, la culpabilité me rongeait tellement, que je n’arrivais même plus à aller travailler, même pour elle.
Mais à chaque fois, Tamac venait jusqu’à chez moi, me traînant au travail par la force s’il le fallait, sans exception. Peu à peu, la tristesse laissa place à l’ambition. Elle était toujours là, tapie dans l’ombre, prête à surgir une fois que je serais seul. Mais elle me laissait quelques minutes, où mon esprit se concentrait sur autre chose que sur le fantôme de son rire.
Plus le temps passait, plus cet instant de répit s’élargissait, jusqu’à atteindre plusieurs heures, au point où je redoutais de rentrer chez moi seul. Tamac le voyait, il voyait tout. Alors je restais au travail le plus de temps possible, avant de rentrer chez mon ami pour soi-disant parler du projet qui révolutionnerait notre vision de l’univers. Puis, il commandait systématiquement pizza, repassant en boucle les « meilleurs films de SF » que j’aurais manqués selon lui.
Après une longue année de travail intensif, presque sans repos, enfin, nous avions réussi. Plus d’une fois, l’équipe avait pensé ne jamais s’en sortir, mais nous voilà, devant des centaines de personnes, annonçant l’une des inventions les plus importantes de la décennie.
Ardoise, mon meilleur ami et moi nous retrouvèrent devant une foule, composée de tous les plus grands savants que notre époque ait portée, ainsi que d’une multitude de journalistes qui prendront soin de révéler au grand publique le moindre de nos faits et gestes.
- Mesdames et messieurs, commença le petit professeur. J’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui l’un des plus grands projets que cette Terre n’ait jamais connus. Le Galactic Isomorph Detector, le GID.
Tamac tremblait comme une feuille, submergé par la foule.
- Frérot, lui chuchotais-je. On y est ! Ça va faire un an qu’on travaille là dessus. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
Il se calma, me regardant dans les yeux, tentant de prendre un air confiant.
- Mais je vais laisser la parole aux deux véritables héros de la soirée, mes deux plus brillants étudiants.
Des applaudissements commencèrent à résonner dans toute la salle, et Tamac s’avança.
- Depuis notre découverte de Nihil, il y a de cela bientôt trente ans, nous avons compris que l’univers observable n’est qu’en fait une partie minime, presque ridicule de celui-ci. Notre univers est bel et bien infini. David, allume la machine.
Je prit l’espèce de tablette qui servait de commandes avant de l’allumer. Une lumière s’échappa du grand cercueil servant de corps à la machine, commençant à émettre un hologramme. Cela eu sont effet, prenant les journalistes au dépourvu.
Je posais la tasse sur le scanner, qui prit le temps de l’analyser avant d’émettre toutes les positions de celle-ci sur le plan holographique.
- Les points rouges que vous voyez sont toutes les positions de la tasse, assurais-je, laissant même les plus grands scientifiques de la planète au dépourvu.
Des bruits de conversations indistinctes commencèrent à résonner dans toute la salle.
- Connaissez-vous la théorie de répétition infinie, demanda Ardoise. Non ? D’après elle, si l’univers contient un nombre fini de particules dans un espace infini, toutes les combinaisons finies finiront inévitablement par se répéter. Cette conversation, un nombre indéterminé de personnes sont en train de l’avoir au mot près quelque part dans l’univers, dans une galaxie tellement lointaine que la distance semblerait presque irréelle.
Ça y’est, on l’a fait. Une année passée à travailler comme des forcenés pour créer le GID ! Qui sait, peut-être qu’Ardoise pourra prétendre au prix Nobel ?
- Il est très difficile pour un cerveau humain de ne serait-ce que comprendre ce qu’un monde sans début ni fin signifiait, assura Tamac. Nous avons presque mis plus de temps à comprendre ce que nous faisions qu’à le faire pendant la création de cette merveille. Si l’univers est infini, les possibilités, elles, sont limitées, de part les lois de la physique. Un nombre de particules fini dans un univers infini. Alors, tout se répète : les lieux, les événements, les personnes… comme un multivers, mais dans notre univers.
Je ne lâchais pas les yeux l’hologramme. Toutes les combinaisons finiront par se répéter. Peut être que quelque part, au confins d’une galaxie lointaine elle vi… Mes pensées furent vite interrompues par Ardoise.
- Cette machine nous précise même les comparaisons de la galaxie dans laquelle se trouve les tasses localisées à l’atome près, dit le professeur. Dans celui-ci, tout en haut, la tasse est en ce moment même sur ce qui semblerait être cette même place, dans une galaxie à la fois complètement identique et pourtant si différente que la nôtre. Et notre machine, le Galactic Isomorph Detector, le GID, a su le détecter dans son rayon d’action qui est stratosphériquement inhumain ! Prenons un autre exemple, dans ce point là, la machine dit qu’elle est bue par un être organiquement semblable à David ici présent, tout près d’une fusée qui semblerait d’après l’IA décoller pour la Lune ! Puisque l’infini existe, tout est possible, dans un nombre incalculable de fois ! Mesdames et messieurs, voici le GID !
Des applaudissements retentirent alors dans toute la pièce, et le rideau se baissa.
Tout se déroula parfaitement. Notre professeur fut adulé par la foule. Les applaudissements ne finissaient plus, Tamac, et moi-même portions Ardoise pendant la fête préparée par l’agence spatiale en notre honneur… tout était parfait. Les gens nous félicitaient, riaient avec nous. Pour la première fois depuis sa mort, je ne voyais autre chose que de la pitié dans le regard des autres. Je n’avais presque jamais pensé à elle pendant le temps de la présentation, une victoire. Et surtout, j’allais pouvoir réintégrer le programme Nihil. J’allais pouvoir l’emmener là-bas, enfin. J’allais pouvoir tenir ma promesse. Elle n’était peut-être pas morte en vain, qui sait ? Une larme coula le long de ma joue.
Et alors que j’essayais de quitter la fête en évitant le nombre incalculable de collègues, j’entendis une conversation à part entre Ardoise et mon meilleur ami.
Derrière la porte, le ton montait peu à peu. Qu’est-ce qui pouvait bien les mettre dans ces états ? Comment Tamac l’homme le plus patient que je connaisse en était arrivé à se disputer avec son mentor adoré ?
- On ne peut pas faire ça, assura le jeune homme. Il est juste en train de commencer à se pardonner. On ne peut pas le lui avouer.
- C’est toi qui a commencé par lui mentir.
- Mais c’était pour son bien, regardez comme il va mieux. Est-ce que vous vous souvenez de cet homme mort que j’avais en face de moi il y a un an ? De l’homme qui passait ses journées à s’énerver contre une réalité virtuelle qui n’arrivait pas à répliquer sa femme à la perfection ? De comment il est en train de guérir ?
- Alors on fait quoi, demanda le professeur. Vas-y, dis moi. On l’intègre à un programme qui n’existe plus ? On continue à lui mentir ?
J’ouvrais la porte en fracas, l’incompréhension se lisant sur mon visage. Ardoise passa, me donnant une tape sur l’épaule, les yeux remplis de cette horrible pitié.
Il ferma la porte en sortant, me laissant seul face à mon ami qui ne voulait rien dire.
Je ne sais pas pourquoi, son rire me revint à l’esprit à ce moment précis. Une soirée entière sans l’entendre, et le revoilà de retour pour me hanter.
- Nihil… n’existe pas, commença-t-il.
Mon coeur se mit soudainement à transpercer ma poitrine à chaque battement. Je la revoyais, elle, ses yeux remplis d’étoiles. Je la voyais sourire, rire avec l’homme qui finira par l’assassiner.
- L’incident d’il y a deux ans nous a obligés à tout recalculer, et… il… il s’est avéré que nous avions mal estimé la force d’attraction entre les deux étoiles de Nihil, qui, en réalité, se rapprochaient l’une de l’autre. Elles se sont entrechoquées il y a des milliards d’années ne laissant plus aucune trace de la planète la plus mystérieuse connue à ce jour. Dans notre époque, de notre vivant, elle n’a jamais existé.
« Tu te rends compte ? Nous ne sommes pas seuls » avait-elle dit.
- Les astronautes envoyés là-bas ont dût se réfugier avec le peu de carburant qu’il leur restait dans un système voisin, construisant leur camp sur une planète inhabitable. S’ils ont eu de la chance.
« David… est-ce que tu crois en la mort ? »
- Le programme n’existe plus. Je suis désolé.
« Alors c’est acté, on ira ensemble sur Nihil » avait-elle dit. Une mauvaise blague.
« Ensemble, promis. »

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