Chapitre 3

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- Tamac, David, riait-elle le sourire aux lèvres en courant vers nous. Vous devinerez jamais ce que j’ai appris avec les cours particuliers de monsieur Ardoise !

Nous étions assis sur la terrasse d’un kebab. Adriane sortait plus tard à cause de ses difficultés en anglais, la forçant à faire des séances de tutorat.

Elle prit une chaise aléatoire jetant par la même occasion le sac d’une dame posé sur celle-ci, avant de s’asseoir en face de nous.

- Arrêtez tout, dit-elle en tapant sur mon kebab sauce blanche-algérienne le faisant tomber sur mon plat.

- Eh !

- Ardoise m’a assuré que Nihil fait partie d’un système à trois corps, tournant autour de deux soleils.

- Ça tout le monde le sait, assura Tamac la bouche pleine.

- Oui mais est-ce que vous savez qu’avec ses deux soleil sa rotation devient complètement aléatoire ce qui devrait rendre la vie impossible sur cette planète. Pourtant, elle a quand même réussi à abriter de la vie, et ce, pendant des millions d’années, ce qui normalement devrait être impossible !

- Et il t’a expliqué tout ça en anglais, assurais-je en tendant ma main vers mon meilleur ami pour qu’il la tape de manière complice. Super utile les cours particuliers.

Tamac éclata de rire, crachant le morceau de kebab qu’il lui restait par terre.

- Non mais rigolez, dit-elle vexée en me volant une frite. Mais quand je serais la plus intelligente sur le vaisseau vous ferez moins les malins. Là-bas c’est moi qui prendrai les commandes et qui choisirait la meilleure chambre en première.

- Petit rappel : sa chambre sera la mienne, chuchotais-je à Tamac pour le narguer.

- Excusez moi jeune fille, dit une dame surgissant derrière Adriane. C’est vous qui avez fait tomber mes affaires ?

Son visage tourna au violet avant de se mettre à déblatérer mille excuses. Elle se pencha pour ramasser la tonne d’affaires qu’elle avait faite tomber sous les yeux de l’inconnue en colère.

- Il… essaya d’articuler Tamac plié en deux sur sa chaise. Qui a autant d’affaires dans son sac ?

J’avais du mal à respirer tellement que je riais.

- Je vous gêne pas, demanda Adriane ? Vous pouvez venir m’aider au moins.

- Non mais on est bien là, assurais-je confiant. Pas vrai frérot.

- Plus que bien même, me répondit-il.

Elle tendit enfin le sac à la dame pendant que notre ami partait payer, et je la regardais. Son visage virait au rouge et pourtant, elle était toujours aussi belle.

- Bon, on regarde quoi ce soir, demanda Adriane redevenue joyeuse après l’incident d’il y a quelques minutes.

- Je sais pas, dit Tamac. Solar Pôle ?

- Encore de la SF, me plaignais-je ! Y’a pas autre chose ?

- Vous savez, commença-t-elle. En venant dans le programme Nihil je pensais enfin trouver des personnes comme moi. Des personnes qui me comprendraient. Pourtant, l’incident de tout à l’heure m’a prouvé que je me suis juste rapproché de crétins immatures.

- Personne n’est comme toi, assura Tamac sur un ton moqueur. Euh, problème à trois corps, essaya-t-il de l’imiter.

- Euh, vie après la mort, continuais-je.

- Euh, je renverse le sac des dames dans la rue…

Elle riait. Elle n’arrivait pas à s’arrêter de rire, pliée en deux par nos vannes pourtant très mauvaises.

- En tout cas merci, assura-t-elle. Merci de m’accepter.

- De rien, dis-je. C’est vrai que c’est pas facile tous les jours.

- On est bien obligé, assura Tamac. Puisqu’on passera le reste de nos jours sur Nihil, ensemble.

- Ensemble, promis.

À cet instant précis, aucun de nous ne savait que quelques mois plus tard elle finirait carbonisée par ma faute, ni que je finirais par assassiner mon meilleur ami.

Je n’avais jamais repensé à ce moment. Pourtant, après sa mort, ce souvenir me parut particulièrement douloureux. Puisque c’est exactement son rire à ce moment précis qui continuera de tourner en boucle dans ma tête.

- Il fallait que je te fasse sortir de chez toi, assura mon ami, désemparé quelques secondes après m’avoir annoncé la nouvelle. Tu ne pouvais pas rester dans cet éta…

- Elle est morte, Tamac. Elle est morte pour rien ! Elle… elle n’a vécu pour rien. La femme la plus incroyable de ma vie, celle qui donnait un sens à tout… vivait pour quelque chose qui n’en a jamais eu.

- Je suis désolé, dit-il en baissant la tête.

Je m’agenouillais, désemparé. Comment ! Comment ont-ils fait une telle erreur ? Nihil, l’espace, l’infini. J’en pouvais plus de ces conneries. Sa vie si précieuse était partie en fumée dans l’espoir de rechercher quelque chose qui n’a jamais existé de son vivant. J’en avais la nausée.

- Je vais aller là-bas, assurais-je, laissant couler la seule larme sur ma joue. Oui, oui. Je vais la retrouver.

Je regardais intensément la tasse de tout à l’heure. Je pris le temps de l’examiner, de la regarder de fond en comble.

- Là-bas, elle est toujours vivante. Quelque part dans l’infini…

- Non, dit Tamac. Je ne peux pas te laisser faire ça.

- Pourquoi, assurais-je sans même prendre le temps de le regarder. Tu ne laisserais pas ton meilleur ami avoir la vie qu’il veut avec celle qu’elle aime ?

- Si. Mais celle vivante là-haut n’est pas Adriane. Pas celle qu’on a un jour aimé.

L’évocation de son nom me fit trembler.

- C’est juste une pâle copie de celle que tu as connue. Je ne peux pas te laisser faire ça.

Je m’avançais lentement vers lui, le regard rempli de haine. Il osait me dire encore quoi faire. Après une année entière de mensonge, il osait me regarder dans les yeux.

- Je ne peux pas te laisser aller là-bas. Qui sait ce qui s’y passerait ? Tu n’as le droit de courir ce risque. Ce n’est pas elle ! Ça… ça n’a pas de sens…

- Pour moi, ça va faire deux ans que plus rien n’en a.

Les nausées continuaient. Je parlais, je bougeais, et pourtant je n’avais pas l’impression d’être là. Je pris la tablette où les coordonnées étaient inscrites. Une planète Terre dans laquelle je buvais cette tasse avant de partir sur la lune. Là-bas elle devrait être vivante.

Tamac s’interposa entre moi et la sortie. Ça me donnerais presque des envies de meurtre.

- Qu’est-ce que tu vas faire, demandais-je en regardant le presse papier à ma droite. Tu vas te battre ? Avec ce pauvre David qui est DÉSESPÉRÉ DEPUIS DEUX ANS. Lui, le pauvre idiot qui a tué sa femme ?

- Tu ne l’as pas tuée, c’était une erreur collective.

- Qu’est-ce que tu en sais ? Qu’est-ce que tu sais de ma vie depuis cet incident ? De ma souffrance, de mon désespoir, de ces idées noires qui parcourent mon crâne jour et nuit. Elle… elle et son putain de rêve.

Le vent passa. Les autres continuaient à fêter comme si de rien était. J’en avais presque des envies de meurtre.

- Qu’est ce que tu penses qu’elle se dit, demanda-t-il. Là-haut, qu’est-ce qu’elle serait en train de penser de toi ? Elle t’attend et tu décides de la remplacer, comme ça ? C’est ce qu’elle veut à ton avis ?

- ARRÊTE ! Arrête de me mentir ! Tu es un scientifique. Ne me DIS PAS que tu es assez fou pour croire en l’au-delà. Il n’y avait qu’elle.

Il se tût.

- C’est cette foutue croyance en la mort qui l’a poussée à faire ça. Une fois de retour avec elle, je ferai en sorte qu’elle l’oublie en emportant avec Nihil et son rêve de con avec. Alors laisse-moi passer.

- Je t’arrêterai. Moi vivant la fusée ne décollera pas. Tu es mala…

Je lui sautais au cou, le presse papier dans la main gauche. Il tombait à la renverse, se débattant. Le poids de mon corps assis sur son thorax l’empêchait de faire quoi que se soit.

Je voulais qu’il se taise. J’avais raison, je le savais. Je ne pouvais pas vivre sans elle. Pourquoi vivre sans elle ? J’avais raison et il avait tord. Il n’avait pas le droit de se tromper.

- Je ne veux pas te tuer, je… laisse moi y aller. Laisse moi la retrouver.

- Qu’es-tu devenu, demanda Tamac, les yeux remplis de cette pitié insupportable.

Ma tête tournais, pour moi, rien de tout ceci ne semblait réel. C’était presque comme un mauvais rêve.

- Ce que j’ai toujours été. Un homme capable de tuer l’amour de sa vie.

Le visage de mon ami vrillait de plus en plus, remarquant l’objet en métal levé vers son visage, prêt à s’abattre à tout moment.

- Ne m’oblige pas à le faire, assurais-je laissant mes larmes couler le long de mon visage. S’il te plaît. Je ne veux pas être ton assassin à toi aussi.

- J’ai toujours été là pour toi, dit-il calmement sans aucune intention que je l’épargne. Et je le serais toujours, c’est à ça que servent les amis, non ? Parce que que tu le veuilles ou non, ce n’est pas un psychopathe que je vois en face de moi…

Tais-toi, tais-toi tais-toi ! Je ne voulais pas l’entendre dire ça.

- Je ne vois qu’un homme dépassé. Un simple humain désespéré. Alors pose ce presse papier et allons rejoindre les autres, tu veux ?

- Tu tiens vraiment à m’en empêcher, dis-je en fermant les yeux. Tu veux vraiment que je vive la fin de mes jours sans elle ?

- Je suis désolé. Mais c’est le seul moyen que tu guérisses.

Après tout ce qu’il avait fait pour moi. Je ne pouvais pas tuer l’homme qui m’avait trainé, même quand j’étais un boulet, qui m’avais accueilli. L’ami, le seul être dans ce monde à toujours avoir été là pour moi. Mais si je le laissais là, si je l’épargnais, ils les préviendraient. Ils auraient tous le temps de me rattraper. J’étais si près du but, mais je devais abandonner. Je ne pouvais pas être responsable de sa mort à lui aussi.

Pourtant, l’écho du rire de ma femme, l’image de ses yeux noisettes que j’aimais tant me firent changer d’avis.

- Tu veux vraiment me tuer, demanda Tamac sans faiblir. C’est ça qui te permettra de vivre heureux encore une fois ?

Je ne pouvais pas faire ça… pas à lui. Je regardais le regard en paix de mon ami, prêt à poser l’arme au sol. Je ne pouvais pas le perdre lui aussi. Mais le rire de mon amour perdu me revint à l’esprit, plus fort que jamais. C’est lui, cet affreux bourreau, qui m’obligea à faire ce que j’ai fait.

- Tu sais… tu as raison, dis-je difficilement avant d’ouvrir les yeux, la larme à l’oeil. Cet accident n’a jamais été que de ma faute. Tous autant que vous êtes, je vous ai toujours considérés comme coupables. Et je le sais depuis ce jour… les coupables d’une telle atrocité méritent de mourir.

Je vidais mon esprit. Je me rappelais d’un souvenir à la plage avec lui, prêt à sauter dans la mer, au bord d’une falaise dépassant les dix mètres. « Dans ce genre de moment, personne n’arrive à le faire en y pensant. Des fois, quand on se sait en sécurité, il faut savoir débrancher son cerveau quelques secondes pour obtenir ce que l’on veut vraiment ». J’écoutais une dernière fois sa respiration, calme et apaisante. Alors, je débranchais mon cerveau.

Son visage ceda pendant une fraction de seconde à la peur, avant de ne plus rien émettre. Sûrement à cause du nombre incalculable de coups que je lui avais infligé avant qu’il ne rende l’âme.

- Tu sais ce qu’on dit, m’adressais-je à son cadavre, la tête remplie à craquer de choses que je ne comprenais pas. Un meurtre change un homme à jamais en monstre, mais lors du deuxième il reste le même qu’il a toujours été, un assassin.

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