Chapitre 1

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Nous étions allongés sur l’herbe sèche d’un été de l’an 2184. Je sentais la chaleur de sa main sur la mienne, la tête levée droit vers le ciel étoilé d’une nuit sans nuages. La brise légère rendait le tout un peu plus agréable, bien que sa compagnie me suffisait plus qu’assez.

- Bon, c’est quand que ça commence, demandai-je entre deux bâillements ? Elles veulent pas se grouiller ces comètes…

Adriane ne me répondit pas. Je tournais mon visage vers elle, pour mieux la voire, pour ne plus la perdre des yeux. Elle ne détournait pas le regard de ses points brillants qui illuminaient la nuit, comme s’il n’y avait que ça qui comptait.

- Tu as déjà eu un rêve, demanda-t-elle ?

- Quelques fois, rarement, il m’arrive d’en avoir un. Il illumine mon monde quand il fait sombre quelque temps. Puis, le temps le rattrape et il retourne dans le néant de mon esprit. Mais bon, je me suis fait une raison… enfin… c’est que…

Elle se retourna vers moi, serrant délicatement ma main, ses yeux noisette remplis de pitié qui voulaient presque dire « vas-y, je suis là pour toi ».

- Ce que je veux dire c’est… que j’ai le sommeil vachement lourd.

- Connard, lui répondit-elle le sourire aux lèvres, retournant son regard vers les étoiles.

- Bah quoi ? Je te parle d’un vrai problème de sommeil pour moi et c’est comme ça que tu réagis ?

Plus je disais d’âneries, plus son sourire s’élargissait, laissant s’échapper la musique la plus douce qui soit, son rire.

- Franchement ça va pas de minimiser les problèmes des autres, continuais-je. Complètement folle celle-là.

Peu à peu, elle s’arrêtait de rire, savourant la brise d’un soir de printemps. Moi, je continuais à fixer son regard dans lequel se reflétaient les étoiles d’une nuit sans lune. Je me disais que vu sous cet angle, ces lumières n’étaient pas aussi laides que je le pensais.

- Moi j’en ai un, assura Adriane les yeux se remplissant de cette lueur si particulière quand elle parlait de l’infini de l’espace.

Elle ne clignait pas, fixant un tout petit point dans l’infini du ciel. Elle leva alors le bras vers celui-ci, pointant son doigt comme pour me le montrer.

- Tout là-haut, dans les confins de l’univers, au beau milieu d’une galaxie lointaine, se trouve une planète bien particulière, Nihil. Cachée dans le vide infini, elle abriterait de la vie animale. Tu te rends compte ? Nous ne sommes pas seuls ! Et puis, Nihil est spéciale, c’est comme une anomalie. C’est incroyable… c’est là où je veux aller.

Je tournais le regard vers le ciel. Si ce qu’elle disait était vrai, alors on ne devrait même pas voir son étoile d’ici. Une galaxie lointaine disait-elle. La forme de vie animale la plus proche serait si loin de nous ?

- Tous les dix ans, ils envoient plus d’astronautes là-bas, pour aider ceux qui se sont déjà installés. Dans huit ans. J’ai huit ans pour faire des études spécialisées, intégrer ceux qui voudraient faire partie de l’équipe. Huit ans, c’est largement assez. Dans huit ans tout pile, je serais là-haut.

L’herbe humide flottait au gré du vent. Les comètes ne pointaient toujours pas le bout de leur nez, alors je m’aventurais à poser la question.

- Pourquoi vouloir aller là-bas ? Je veux dire, ça doit à peu près ressembler à ici. Tu peux très bien aller vivre sur la station martienne. Un voyage pareil nécessiterait une supernova pour alimenter le vaisseau et le faire sauter de la Terre à là-bas. Pourquoi déclencher l’explosion d’une étoile voisine pour aller aussi loin ?

- Personne sur Terre ne peut imaginer ce que ça fait d’être sur Nihil, personne, assura Adriane en fixant toujours cet endroit dans le ciel. Je veux savoir.

- Tu sais ce que ça signifie d’aller là-bas ? Il n’y aura pas de voyage retour, pas avec toi en vie en tout cas. Le temps de reconstruire un canon stellaire sur une étoile voisine toi et tes enfants seront sûrement déjà morts. Si tu y vas, tu dis adieu à tout ceux que tu connais, tes amis, ta famille… moi.

- C’est pour ça que tu es la première personne à qui j’en parle. Les autres ne comprendraient pas.

- Je ne comprends pas.

Elle ne me répondit pas, gardant son sourire plein de confiance, fixant ces foutus points lumineux. Pourquoi est-ce qu’elle ne voulait pas m’entendre ? Pourquoi tout risquer ? Qu’est-ce qu’elle comprenait de plus que moi ? Pourquoi… est-ce que c’est ça avoir un rêve ?

- David… est-ce que tu crois en la mort ?

Je la regardais rempli d’incompréhension.

- Parce que pas moi. Je pense que pour tous les êtres humains, les bons comme les mauvais, il y a une vie après la mort. Celle-ci ne ressemblera ni au paradis ni à l’enfer, ni même à la vie. Ce serait autre chose de complètement différent, de presque mystique.

- Une lycéenne visant une carrière scientifique me parle de foi et de magie. On croirait presque rêver.

Le ciel brillait illuminé par ses feux, et les premières comètes commençaient à apparaitre. Elles étaient suivies d’une magnifique trainée bleuté, rendant ce spectacle presque envoutant, même pour moi.

- Je crois que la vie n’est qu’un passage où l’on peut faire ce que l’on veut. Un moment où l’on peut réaliser tous ses rêves, parce qu’après la mort, ce ne sera plus permis. Tout sera différent. Alors je pense qu’il faut tout faire pour vivre celle qu’on veut mener. C’est pour ça que je préfère profiter de la vie maintenant, quitte à dire au revoir un moment à ceux que j’aime, puisque j’aurais toute l’éternité de la mort pour les voir. Nihil, c’est juste un au revoir. Un au revoir de quatre-vingts ans plus au moins.

Les comètes pleuvaient par dizaines, rendant le ciel presque beau, presque magique.

- Alors j’irais à Nihil avec toi, assurai-je. Parce que quatre-vingts ans sans toi n’est pas la vie que je veux mener. C’est ça mon rêve.

Ses yeux se remplirent de larmes, prêtent à couler à n’importe quel moment.

- Alors c’est acté, assura-t-elle en détournant le regard du spectacle pour la première fois, me pointant son annulaire attendant que je le promette avec elle. On ira ensemble sur Nihil.

- Ensemble, promis.

- Oh frérot, cria Tamac en me faisant un signe amical de la main. Alors pas trop stressé pour son premier décollage ?

Je ne quittais pas des yeux la fusée installée dans son pas de tir. D’ici, on la voyait parfaitement bien. Quelque part en son sommet, Adriane s’installait confortablement. Son premier vol en orbite, elle m’en avait tellement parlé. Les ainés assuraient que là-haut, les étoiles ne sont que plus belles. Elle voulait tant les voir de ses propres yeux.

- Allez fais pas cette tête, assura mon meilleur ami. On a pas été pris pour cette mission, mais ça ne veut rien dire ! Il nous reste encore la moitié de nos études avant de savoir si l’on partira pour Nihil. Te laisse pas abattre comme ça pour une petite défaite insignifiante.

- Je ne serai pas avec elle la première fois qu’elle sera là-haut, dis-je.

Je regardais tous ces ordinateurs réglés sur la trajectoire de la fusée, tout le personnel paré au décollage, écoutant le brouhaha assourdissant. J’étais déjà rentré dans le centre de contrôle de mission, pourtant, je n’avais jamais ressenti le stress qui montait avant le début d’une mission. Une seule infime erreur et c’est la mort assurée des astronautes.

- Parfois tu peux vraiment être chiant, assura mon ami. On a une semaine de vacances devant nous ! Les potes nous ont préparé un road trip de rêve, on va passer la meilleure semaine de notre vie. Alors t’auras tout le temps de te lamenter plus tard, ok ?

- Ce projet est une réussite pour vous tous, assura le professeur Ardoise sortit de nulle part. Vous avez tous travaillé main dans la main sur l’assemblage de la fusée. David, vous pourrez être fier de votre travail.

Le petit homme mit sa main sur mon épaule, le regard plein de fierté. C’est vrai que je m’étais donné à fond sur l’assemblage du système de propulsion, en particulier sur le coeur thermique où je m’étais retourné le crâne pour que tout soit parfait.

- Je ferais en sorte d’être pris dans deux ans, sur la mission lunaire, assurai-je le sourire au lèvre. Puis, dans quatre ans, ce sera Nihil. Aujourd’hui, c’est son moment à elle.

Ardoise me sourit une dernière fois avant de retourner auprès des équipes, nous laissant seul avec Tamac pour observer le décollage de notre fusée. Nous regardions tous les deux par la fenêtre, attendant avec impatience le lancement.

- 10, commencèrent à crier les équipes en coeur. 9… 8…

Tamac me prit par l’épaule, sautillant en place.

- Putin c’est notre fusée quoi va décoller là-bas ! La notre !

Les propulseurs démarrèrent lentement, préparant le décollage imminent.

- 5, commençai-je à crier en coeur avec les autres, regardant mon meilleur ami le sourire remonté jusqu’en haut. 4… 3…

- Arrêtez tout, cria une responsable de propulsion. Arrêtez tout, il y a un problème avec le coeur thermique de la fusée !

Pendant une fraction de seconde, mon coeur s’arrêta de battre. Je me retournais, non, ça ne pouvait pas être réel, pas elle. Je voyais les moteurs de la fusée s’enflammer peu à peu, sous les cris de joie des autres. Mais si ce que disait cette femme était vrai, alors le coeur thermique de la fusée n’allait pas pouvoir le supporter. Si ce qu’elle disait est vrai, alors Adriane mourrait.

- 2…

Sa voix ne portait pas assez, personne n’entendait entre le bruit des propulseurs et les cris des ingénieurs. J’aurais aimé crier, mais plus rien ne sortait de ma bouche, je n’arrivais pas à dire quoi que se soit.

Tamac me retourna vers lui, avant d’effacer son sourire, voyant mon visage désespéré. Adriane allait mourir, il y avait un problème sur la fusée et c’était de ma faute.

- 1…

Il tenta de crier, il fallait que les autres l’entendent, mais c’était trop tard.

- Décollage !

La fusée se propulsa dans les airs sous tous ces regards jouissifs avant d’exploser quelques mètres plus haut.

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