Chapitre 5

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Les dés s’entrechoquèrent dans ma main et atterrirent sur la table d’artbois. Deux et trois. Un score trop risible pour me permettre de rattraper mon professeur, qui courait déjà loin devant.

- Tu n’as vraiment pas de chance, me sourit-il malicieusement, je crois que je vais gagner !

- Malheureusement, il semble que vous ayez raison.

Répondis-je en faisant avancer mon pion sur le plateau de jeu parcouru de lignes entrecroisées. Environ deux semaines s’étaient écoulées depuis l’examen de passage à l’école du temple de Shün. Wahcka avait accordé un mois de vacances à Okho et moi en guise de récompense. Je passais donc mes journées à jouer aux dés ou à préparer la fête des lumières, comme la plupart des habitants du village.

On frappa à la porte. Je me levai pour l’ouvrir, et tombai sur Madame Vin Enselme, la voisine. Bossue et fortement ridée, c’était la doyenne du village. Elle m’adressa un signe de la main puis se tourna directement vers Wahcka :

- Je viens pour l’encens.

- Bien sûr, répondit le sorcier, j’ai terminé la préparation. Veuillez me suivre je vous prie.

Ils s’éloignèrent tous deux vers les escaliers qui descendaient à la cave. Madame Vin Enselme faisait partie des rares personnes qui ne me considérait pas comme une hors la loi, et je l’aimais bien. « Ah, oui, l’infusion ! » me souvins-je. Et je filai à la cuisine pour préparer la boisson destinée à la visiteuse. Tout en allumant un feu, je pensais à la fête des lumières qui se déroulerait bientôt. Je me souvins des lampions colorés qui décoraient les rues, de la longue marche jusqu’à la montagne, et de l’agréable odeur de l’encens... Et je m’aperçus que l’eau posée près du feu était en train de bouillir. Je saupoudrai hâtivement des grains de résine dans le récipient qui la contenait ainsi que quelques feuilles d’herbes aromatiques. Quelques minutes plus tard, la boisson était prête. Il était temps, car Wahcka et la doyenne remontaient déjà les escaliers. Madame Vin Enselme s’assit difficilement sur une chaise et accepta la tasse d’infusion que je lui tendais.

- J’ai mesuré le vent, annonça-t-elle après avoir bu une gorgée, il devrait se limiter à une légère brise.

- La fumée de l’encens vivra longtemps. Conclut mon professeur en hochant la tête.

Avant chaque fête, la doyenne du village mesurait l’amplitude du vent. S’il était trop puissant, les lampions et l’encens risquaient de s’éteindre trop rapidement. On reportait alors le jour de la fête, mais cela ne correspondait pas à la position exacte des astres. Notre voisine se leva et sortit de la maison, après un bref salut.

- Ewila, va acheter quelques racines aux épices chez l’épicier, me demanda Wahcka, voici dix pièces.

Je pris l’argent, me munis d’un sac en toile et sortis dans la rue. Quelques personnes accrochaient déjà quelques lampions sur le bord de leurs fenêtres. Multicolores, ils semblaient exprimer une joie infinie que je n’avais jamais ressentie, quelque chose d’inaccessible pour moi. Même à l’examen, je n’avais jamais été aussi heureuse qu’en avaient l’air les couleurs. Je passai mon chemin et débouchai sur une large rue. La devanture de l’épicerie, reconnaissable à son enseigne flanquée de gros caractères rouge vif, ne pouvait passer inaperçue. Je poussai la lourde porte de métal et entrai, entraînant avec moi la chaleur de l’extérieur dans la petite boutique. Kino, le vendeur que je connaissais bien, m’accueillit :

- Je suppose que, comme d’habitude, tu veux des racines aux épices ? Je viens justement de refaire le stock !

- Oui, j’en voudrais pour dix pièces, s’il vous plaît.

Kino se hâta vers l’arrière-boutique. Il faisait vraiment frais dans l’épicerie, et il y faisait même froid si on la comparait avec la chaleur insoutenable de la rue. Je me frottai les bras pour me réchauffer. L’épicier réapparut en tenant dans sa main six racines recouvertes de différentes poudres odorantes. Tout en les emballant dans un sac de fibres de buisson, il commença à discuter :

- Alors, il paraît que tu as réussi l’examen d’entrée en te déguisant en garçon ?

- Les nouvelles vont vite, apparemment, constatai-je un peu agacée.

- Ce n’est pas très légal tout ça, continua-t-il, tu devrais faire attention. Si tu es découverte, ce n’est pas seulement ta vie qui est menacée mais aussi celle de toute ta famille !

- Je sais.

Ça oui, je le savais très bien. Trop bien. C’était d’ailleurs le premier reproche qui avait sifflé à mes oreilles lorsque j’étais allée porter la nouvelle de ma réussite à ma famille. Je n’y avais pas pensé. Mais alors, pas du tout. J’étais ressortie de la maison de mes parents en larmes, assaillie par le remords d’avoir mis toute ma famille en danger. Et tout ça parce que les femmes étaient moins bien considérées que les hommes...

- Et pas que ta famille d’ailleurs, ajouta Kino, tout le village est concerné, car toutes les personnes ne t’ayant pas empêché de faire ces études alors qu’elles savaient que c’était interdit seront sévèrement punies ! En tout cas, la seule chose positive las dessus, c’est que personne n’osera te dénoncer de peur d’être arrêté.

- Mmm, répondis-je en réprimant mes émotions négatives, c’est ça, oui.

- Et tu devrais faire gaffe, me confia l’épicier, Okho est jaloux et peux te dénoncer ! Et il ne sera pas arrêté, lui, car il n’a fait que son devoir d’étudiant !

Je n’avais pas réfléchi à ce cas de figure. L’épicier avait totalement raison : mon camarade pouvait aisément ficher en l’air tous mes efforts en me dénonçant à l’école du temple de Shün. Je tendis mes pièces et récupérai les racines avant de sortir sans un mot. Kino avait chassé ma bonne humeur, comme le soleil chassait la pluie.

***********

- Il ne le fera pas, assura Wahcka.

- Pourquoi ? demandai-je, intriguée par tant d’assurance.

- Parce qu’il te dénonce, je cesse de lui enseigner le don d’énergie, et que c’est la dernière chose qu’il voudrait. Comme tu le sais, il compte réessayer l’année prochaine et s’il n’a pas de professeur, il est sûr de ne pas être pris.

- Vous l’avez menacé ?!

- Ne t’inquiète pas, il ne te dénoncera pas, tu peux me croire.

Soulagée, je sentis mes muscles se détendre. Maintenant, plus rien ne pourrait m’empêcher d’accomplir mon rêve, qui était sûrement celui de toutes les femmes.

************

Dans la rue, des banderoles colorées flottaient aux bras des enfants du village. Souriants, ils montraient souvent du doigt la montagne de Mogun, celle que tout le village allait devoir gravir pour la cérémonie des lumières. Wahcka était parti aux premières lueurs en compagnie de la doyenne : tous deux devaient prier en haut de la montagne pour remercier l’Arbre de nous avoir accueillis sur Terre. En attendant l’heure de la grande marche, je m’étais assise sur mon lit, un livre sur les genoux. La lumière ambrée qui filtrait entre les rideaux translucides laissaient entrevoir quelques poussières qui flottaient mollement dans l’air. Dans la maison, tout était silencieux. Quelques craquements venant de la charpente en artbois venaient parfois me happer en dehors de mes réflexions. J’entendais les enfants rire dans la rue, leurs parents avaient délaissé leurs travaux pour le jour de la fête, et tout le monde semblait heureux. Je percevais même les cris des marchands itinérants, qui s’étaient arrêtés dans le village pour l’occasion. Mais moi, je ne faisais rien de tout cela : je réfléchissais.

En effet, je n’avais toujours pas décidé de ce que j’allais donner lors de la cérémonie. Chaque membre du village devait offrir un cadeau à la nature lors de la fête des lumières. L’année dernière, j’avais donné un tissu que j’avais brodé moi-même, mais cette année je n’avais pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. De plus, je ne possédais pas grand-chose, hormis ma tunique, mes sandales, mon sac et...mon don d’énergie. Mais oui ! Voilà ce que j’allais offrir lors de la cérémonie ! Il me suffirait de transférer un peu de mon énergie à une plante, puis de la donner ensuite. Oui, mais quelle plante ? Toutes celles qui poussaient par ici étaient brûlées et desséchées, je ne pouvais tout de même pas offrir une telle chose ! Les jolies plantes ne poussaient qu’en serre. Et seul l’épicier en possédait.

Heureuse d’avoir enfin trouvé une solution, je sortai de la maison de mon professeur et courus vers l’épicerie : il avait toujours des plantes qui fleurissaient -hors de prix, mais qui fleurissaient-. Je sortis de l’ourlet de ma tunique la maigre somme qui constituait mon argent de poche et poussai la porte du magasin. Entreposés dans les quelques rayonnages, divers produits étaient présentés. Kino n’avait pas l’air d’être là, et le boutique était silencieuse. Quelques insectes tournoyaient nonchalamment dans la pièce, alourdis par la chaleur que laissaient pénétrer les fenêtres ouvertes. En cherchant un peu, je trouvai rapidement le rayon des plantes : en fait, il n’y en avait que deux. Mais quelles plantes ! Je n’en avais jamais vu d’aussi vivaces. Surmontées de fleurs colorées, elles étaient totalement vertes et ne présentaient aucun signe de brûlure ni de desséchement. C’était ça qu’il me fallait. Pour une offrande à L’Arbre, tant pis si tout mon argent y passait. La rouge, ou la jaune ? J’optai pour la jaune. Puisque le vendeur était absent, je laissai l’argent sur le comptoir et m’en allai, le pot contenant la belle plante dans les mains.

Dès que je fus rentrée, je me précipitai dans ma petite chambre pour effectuer le transfert d’énergie. Il me fallait de la place, donc une table ferait l’affaire. Je déglutis : je n’avais jamais utilisé ma propre énergie pour un transfert, cela se passait-il de la même façon qu’avec le bocal d’énergie ? Je n’aurais jamais le temps de me documenter suffisamment et de transférer l’énergie. C’était l’un ou l’autre. J’étais tentée de passer directement au transfert, mais je savais bien que cela s’avérait risqué. « Réfléchissons... Si je me documente bien, je pourrai sûrement effectuer le transfert de mon énergie à la plante durant la cérémonie. Et puis, comme ça toute le monde verra que la plante est bien gorgée de mon énergie et que je ne mens pas en donnant une simple plante. » C’était le meilleur à faire. Je me dirigeai donc vers l’immense bibliothèque de Wahcka, qui occupait un mur entier de la pièce principale. Une énorme quantité de livres, certains très anciens et d’autres plus récents, la garnissaient. Ils étaient classés par thème : Histoire, Poésie, Energie... Je trouvai sans mal le livre que je cherchais, intitulé Les transferts. Il était assez épais, et j’espérais trouver rapidement les réponses aux questions qui trottaient dans ma tête.

Je me rassis sur mon lit, avec sur les genoux un autre livre que celui avec lequel j’avais commencé la journée.

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